Dimanche matin au Village.

Manhattan, 10 juin 1984.

On est au coin de la 7ème Avenue et de Bleecker street. Ce matin vers sept heures de lourds camions ont livré aux stands quelques mètres cubes de la presse du dimanche. Avec les suppléments, – pages économiques, sport, vie culturelle – certains numéros frôlent le kilo.

Le volume de New York Times livrés est impressionnant ; et pourtant nous sommes dans Greenwich, le quartier le plus bobo de Manhattan, où la presse reine est le Village Voice qui parle de la vie locale, c’est-à-dire ce qui se passe autour de Washington square ; et le Voice a un poids bien moins considérable, on dirait un journal européen.

Il va bientôt faire très chaud ; la circulation automobile est atone. Il aurait fallu faire les courses hier soir mais on est rentré tard du Village Vanguard où on a bu trop de Bud, alors on prendra le petit déjeuner dans un bar : un jus d’orange, un café (à volonté), un œuf miroir, deux pancakes au sirop d’érable.

Saint Paul de Vence derrière les iris.

Vence, 8 mars 2012.


La Côte d’Azur ruisselle de couleurs ; ici il n’y a pas de saison grise.

En décembre les fleurs disparaissent pendant quelques semaines ; puis, dès que la froidure s’allège, c’est le retour du mimosa, la fleur fragile et odorante emblématique de la région. Quelques autres fleurs jaunes donnent avec lui aux mois de janvier et février leur couleur de miel.

Puis en mars arrivent les fleurs bleues et violettes : l’iris dans les endroits frais, les agapanthes, puis la glycine, le plombago, la bougainvillée contre les vieux murs ensoleillés.

Enfin s’ouvrent à la moitié du printemps les buissons multicolores des lauriers-rose, sauvages ou disciplinés dans les haies, arc-en-ciel profus dont le feuillage peut être mortel. La beauté parfois est un piège.

Un iguane au Parc Phoenix.

Nice, 9 septembre 2008.

Herbivore tropical, l’iguane est le plus gros des lézards après les varans ; il peut atteindre un mètre cinquante et quatre kilos. D’un naturel calme – sauf quand un concurrent envisage de s’établir sur son territoire – il s’est introduit dans le groupe de ce que l’on appelle les NAC, les Nouveaux Animaux de Compagnie. Songez que l’animal consacre, au long d’une vie d’une douzaine d’années, environ 3% de son temps à se reproduire, 1% à manger et, sans recourir à aucun syndicat, 96% à ne rien faire…

Ceux du terrarium de Nice ne sont visibles que par hasard car ils sont de la couleur de la végétation, et quand ils bénéficient de la chaleur qui leur convient (entre 29 et 39°), ils observent une immobilité parfaite. Néanmoins si vous ne le voyez pas, lui vous voit très bien.

Grossissez l’image et admirez sa peau et ses reliefs délicats : c’est de l’art. D’ailleurs on sait que l’art est d’abord dans la Nature.

Clonmacnoise

Clonmacnoise, 16 juillet 1988

Au centre de l’Irlande, au bord d’une plaine rendue marécageuse par le Shannon, on est surpris de rencontrer dans un paysage nu les restes d’une ville monastique si importante.

Les premiers évangélisateurs se créèrent vite une réputation de saints. Autour d’eux les premiers convertis réservaient aux exercices spirituels l’essentiel de leurs forces et de leur temps ; ils créèrent une communauté, des lieux de culte rustiques qui devinrent des monastères, puis rassemblèrent quelques livres, à l’origine des bibliothèques. Mais au long de ces âges farouches – IXème, Xème siècle – les hommes du nord arrivaient en drakkars, qui mettaient les cités à sac, s’emparaient des vivres, violaient le plus souvent et égorgeaient volontiers. Aussi construisait-on de hautes tours dont l’accès était élevé et qui servaient de donjon.

A Clonmacnoise on admire aussi les hautes croix de granit à la symbolique complexe ; elles ont été, dans le siècle précédent, mobilisées contre la croix de Lorraine et se sont compromises avec la svastika, autre croix.

A Clonmacnoise on trouve des croix celtiques, des tours rondes, des monastères et le ciel.

Bantry.

Bantry, août 1993

Située dans une baie profonde entre les péninsules de Beara et de Mizen Head au sud de l’Irlande, Bantry House, précédée de ses jardins à la française, s’est installée entre mer et montagne. La photo est prise du haut du jardin arrière au sommet duquel on accède après avoir gravi cent marches.

C’est un beau manoir ; avec ses fenêtres lumineuses il n’a rien des châteaux obscurs et rudes, souvent ruinés, qui parsèment l’Eire ; quoique construite en briques, sa façade harmonieuse ne déparerait pas un village de la Loire.

Construite en 1700 par un riche Irlandais, la demeure passe aux mains d’un britannique dès 1750 ; elle est restée dans la famille White depuis cette date.

Les changements économiques du XIXème siècle ont abaissé les ressources de la famille, qui dut se séparer de peintures et de mobilier en 1956, puis, comme beaucoup d’autres sites aristocratiques, aménager dans l’aile Est des chambres de B&B.

Mais Bantry présente pour nous un intérêt historique particulier. En 1796 la France décide d’aider les Irlandais à conquérir leur indépendance, et lance une flotte considérable – 50 bâtiments, 15 000 soldats – qui devait toucher terre à Bantry et s’engager contre les troupes anglaises ; hélas ! une tempête formidable dispersa les navires, dont 10 furent perdus et les autres durent rentrer à leur port de Brest.

Voici donc qu’après le désastre de l’Invincible Armada une deuxième fois les rugissements de la mer protégèrent la nation britannique. Décidément, la seule invasion qui réussit fut celle de Guillaume…

Le tram de Taksim.

Istamboul, avril 1993.

A Istamboul la ligne 1 du tram date de 1871 ; c’était alors, comme dans toutes les métropoles, un réseau hippomobile. Depuis, cette ligne historique relie les quartiers populaires de Beyoglu et Galatasaray avec le quartier touristique de Beyazit (Sainte Sophie, Topkapi, Yerabatan, la Mosquée Bleue…) – elle emprunte même à nouveau le pont de Galata qu’elle avait abandonné depuis quarante ans. Ce pont de Galata est un des lieux les plus animés d’Istamboul, avec sa foule de pêcheurs tout au long de l’année, ses enfants qui sautent dans le Bosphore, et le flot des piétons qui l’empruntent, dans les deux sens, pour franchir la Corne d’Or

Les voitures du tram que nous voyons sont anciennes ; le réseau a été profondément modernisé depuis. Elles passent par une voie unique au milieu de la foule des stambouliotes pressés. On sent la vie populaire et industrieuse de cette immense métropole, qui fait tout pour rejoindre le mode de vie des puissances occidentales.

Qui fait tout, vraiment ? Regardez cette image qui date de 1993, il y a vingt-cinq ans seulement. Vous ne voyez rien ? Le changement civique est pourtant considérable.

Aucune femme n’était voilée.

Portofino.

Portofino, 9 mai 2004.

Nous avons pu prendre connaissance d’un ouvrage qui circule sous le manteau et qui, malgré une présentation anodine, constitue une véritable encyclopédie du luxe européen – le vrai, celui qui coûte cher. Par exemple les sites recommandés pour les loisirs (pas « les vacances », ce n’est pas un manuel de la CGT) seraient, en hiver Gstaad (Megève est en perte de vitesse), et en été Taormina et Portofino (Myconos est inconfortable et Saint Trop’ désuet).

Nous sommes donc allés vous faire une photo de Portofino. L’endroit est charmant, presque banal ; mais il cache son jeu ; ainsi sur le port, près d’un poissonnier, on trouve une boutique Rolex. Pas un bijoutier qui vend des montres, et même des Rolex ; non, une boutique Rolex. Dans une ville de 500 habitants, c’est explicite. Voulez-vous des noms de propriétaires à Portofino ? : Agnelli (FIAT), Dolce & Gabbana, Armani, Pirelli… Des habitués de l’hôtel Belmond ? : le duc de Windsor, George Clooney, Rex Harrison, Tom Hanks, Madonna, Liz Taylor, Juan Carlos, Leopold de Belgique…

C’est un village où l’on reste entre soi. Il y a quelques hôtels étoilés, mais pour l’essentiel les gens de Portofino fréquentent, dans leurs villas admirables, les gens de Portofino – ainsi que, en été, les propriétaires des yachts stupéfiants ancrés dans le port, voire certains clients de l’hôtel Belmond (le prix des chambres commence à 2 500€, mais rassurez-vous : le petit déjeuner est compris).

Whiskey.

Bardstown, juillet 1978.

Bardstown (Kentucky), qui ne compte pas 12 000 habitants, a reçu le titre de capitale mondiale du Bourbon, ce qui explique qu’on y trouve un Musée du whiskey, en plus des neuf distilleries produisant à plein régime leur liqueur confectionnée à partir d’orge… ou de pommes de terre.

L’alambic présenté sur la photo n’est que l’un des innombrables dispositifs clandestins qu’on montait et démontait rapidement pour échapper aux taxes, et qui fonctionnaient souvent la nuit, souvent en plein air. Les Irlandais étaient de grands spécialistes de cette activité, d’ailleurs interdite dans leur pays… depuis 1661 ! La liqueur produite, appelée poteen, atteignait un taux d’alcool meurtrier (de 60 à… 90% d’alcool).

Mao.

Pékin, 14 novembre 2002.

A l’entrée de la Cité Interdite, qui fait face à la place Tien An Men, on a installé un gigantesque portrait du Grand Timonier. Sa mise est impeccable, son visage bienveillant ; il fait penser à un Oncle Ho joufflu, contrairement à celui qui a donné son nom à la capitale d’un Etat voisin ; pour d’autres il fait plutôt penser à Big Brother. Il a vu les immenses défilés de toutes les commémorations, il a vu un chinois inconnu arrêter des chars avec les mains. Il a devant lui d’un côté le siège de l’Assemblée du Peuple, de l’autre le musée de Chine.

Au pied de son portrait tout le long du jour l’armée monte la garde. Est-ce pour le protéger, pour recevoir sa bénédiction, pour exprimer une filiation ?

Le soldat de faction n’est pas armé de façon visible ; il est jeune, beau et bienveillant.

Tous ces chinois sont bienveillants.

Les jardins Rufolo.

Amalfi, le 28 avril 2010.

Le golfe de Naples, gardé par les îles de Capri et d’Ischia, est bordé au sud par la presqu’île de Sorrente. Cette petite ville, enfouie dans les vignes et les citronniers, est célébrée par une chanson napolitaine nostalgique ; mais elle est connue surtout pour la liqueur de citrons qu’elle a inventée et nommée, naturellement, limoncello.

Toute la côte sud de cette presqu’île est dominée par la muraille abrupte de la montagne qui plonge dans la mer, ne laissant qu’une étroite bande de terre susceptible d’accueillir de petits ports de pêche. On circule ainsi de Sorrente à Salerne en passant (difficilement) par Positano, Ravello et Amalfi le long d’une côte découpée, pittoresque et réputée que l’on a nommée justement amalfitaine.

Dès le XIIIème siècle un noble local, le seigneur Rufolo, a profité des escarpements rocheux pour fortifier Ravello et y construire un vaste palazzo ; puis avec le temps le site est tombé en déshérence jusqu’à ce qu’un britannique – encore un ! – le relève et y restaure la villa où il installa des jardins magnifiques. Au XXème siècle tout ce qui compte dans l’intelligentsia européenne a été, un jour ou l’autre, invité à la villa Rufolo : Grieg, Escher, Virginia Woolf, Paul Valéry, Winston Churchill, Graham Greene, André Gide, Fellini, Bernstein et bien d’autres ; mais le plus réputé, qui y fit de nombreux et longs séjours, fut Wagner. Il y composa beaucoup, et proclama qu’il avait trouvé là les jardins qu’il cherchait depuis vingt ans pour son Parsifal.

A Rufolo on est « entre ciel et terre, mais plus près du ciel » (Gide).