Sidi Bou Saïd.

Sidi Bous Saïd, 19 novembre 2010.

A vingt kilomètres de Tunis, juste après qu’on a passé les ruines de Carthage, on arrive à la petite ville bleue et blanche perchée sur la falaise qui domine l’accès maritime à la capitale.

Ici ou là on trouve une porte verte ou rouge ; mais Sidi Bou Saïd est bleue et blanche, aux couleurs de la Méditerranée, et ne peut être autrement depuis 1915, date à laquelle cela fut décidé par la loi. Les rues sont étroites, les maisons sont simples et élégantes – elles appartiennent souvent à des bourgeois de Tunis qui ne viennent là qu’en fin de semaine ; c’est pourquoi dès qu’on quitte la place centrale la foule se raréfie. Sur la place on vous propose des pâtisseries diaphanes, un joueur de flûte quémande, un jeune chasseur vous pose un faucon aux serres redoutables sur l’épaule, un chat hiératique passe silencieusement…

Au Café des Délices, devant le golfe de Tunis, on mange des pistaches salées et on boit le thé à la menthe. La ville est secrète ; derrière un mur épais on entend la mélodie légère d’un oud – quelqu’un sans doute raconte dans le soir qui tombe un conte des Mille et Une nuits…

Le tram de Taksim.

Istamboul, avril 1993.

A Istamboul la ligne 1 du tram date de 1871 ; c’était alors, comme dans toutes les métropoles, un réseau hippomobile. Depuis, cette ligne historique relie les quartiers populaires de Beyoglu et Galatasaray avec le quartier touristique de Beyazit (Sainte Sophie, Topkapi, Yerabatan, la Mosquée Bleue…) – elle emprunte même à nouveau le pont de Galata qu’elle avait abandonné depuis quarante ans. Ce pont de Galata est un des lieux les plus animés d’Istamboul, avec sa foule de pêcheurs tout au long de l’année, ses enfants qui sautent dans le Bosphore, et le flot des piétons qui l’empruntent, dans les deux sens, pour franchir la Corne d’Or

Les voitures du tram que nous voyons sont anciennes ; le réseau a été profondément modernisé depuis. Elles passent par une voie unique au milieu de la foule des stambouliotes pressés. On sent la vie populaire et industrieuse de cette immense métropole, qui fait tout pour rejoindre le mode de vie des puissances occidentales.

Qui fait tout, vraiment ? Regardez cette image qui date de 1993, il y a vingt-cinq ans seulement. Vous ne voyez rien ? Le changement civique est pourtant considérable.

Aucune femme n’était voilée.

Mao.

Pékin, 14 novembre 2002.

A l’entrée de la Cité Interdite, qui fait face à la place Tien An Men, on a installé un gigantesque portrait du Grand Timonier. Sa mise est impeccable, son visage bienveillant ; il fait penser à un Oncle Ho joufflu, contrairement à celui qui a donné son nom à la capitale d’un Etat voisin ; pour d’autres il fait plutôt penser à Big Brother. Il a vu les immenses défilés de toutes les commémorations, il a vu un chinois inconnu arrêter des chars avec les mains. Il a devant lui d’un côté le siège de l’Assemblée du Peuple, de l’autre le musée de Chine.

Au pied de son portrait tout le long du jour l’armée monte la garde. Est-ce pour le protéger, pour recevoir sa bénédiction, pour exprimer une filiation ?

Le soldat de faction n’est pas armé de façon visible ; il est jeune, beau et bienveillant.

Tous ces chinois sont bienveillants.

Saint Bavon.

Gand, 5 juin 1982.

Gand s’est développée autour de ses structures de commerce – resserres et magasins, maisons de Guildes, boutiques et demeures de marchands – et de deux bâtiments emblématiques : le château cynique et violent des comtes de Flandre, et la cathédrale saint Bavon qui abrite le plus beau tableau du monde.

C’est la nuit qu’il faut voir ces bâtiments, de part et d’autre du quai aux Herbes bordé de riches maisons anciennes, à colombages et à pignons sur rue. A travers les grandes verrières illuminées on distingue les riches décorations de la cathédrale ; c’est qu’on est en terre de la Réforme et qu’il ne faut rien cacher de son intérieur si on a l’âme pure.

Saint Bavon est illuminée de l’intérieur ; car elle abrite et donne à voir le plus bel ensemble pictural du monde occidental : le polyptyque de l’Agneau mystique composé de vingt-quatre tableaux peints par les frères Van Eyck – un immense livre aux couleurs minérales éclatantes que l’on n’ouvrait qu’en grande circonstance, et que les frères peintres ont réalisé en quatorze années de labeur. Au-delà de la beauté saisissante des scènes et des personnages, la représentation du rachat tel que le décrit saint Jean emprunte des voies symboliques, voire ésotériques. A chacun donc de trouver son chemin…

Le diamantaire.

Anvers, 28 février 1985.

Il est impassible. Il rêve sans doute, devant son long travail aux effets imperceptibles, aux pays d’où vient la pierre de lumière qu’il use lentement. Il rêve d’éléphants dans la savane, de lions somnolents, de baobabs ventrus à l’ombre parcimonieuse ; il rêve de noirs au regard brillant qui émergent de la terre ingrate, de machines extraterrestres qui arpentent le sol où le soleil est enfoui… Il ne prend pas garde au lent défilé des touristes fascinés, dont beaucoup ne verront jamais que de loin les diamants qu’il taille.

Il a de la technique ; il sait les angles qu’il faut respecter pour multiplier la lumière, il sait la pression qu’il ne faut pas dépasser, il décèle et déplore les paillettes qui abaissent la valeur de son travail. Du blanc river au jaune il sait les couleurs qui vont sortir de la gangue, il attend depuis le début de son métier le diamant noir qui illuminera sa vie – mais qui probablement n’existe pas.

Ce soir, perdu dans un fleuve de cyclistes il va rentrer dans sa maison chaude au bord du canal, et sur le chemin il rêvera encore de lions et de savane.

Aoste – un avenir pour l’Europe ?

Aoste, novembre 1994.

Constituée pour l’essentiel d’une vallée montagneuse axée sur Aoste, la plus petite région italienne a une activité de montagne – en été les randonneurs, en hiver les skieurs et en toute saison le fromage, en outre du jambon qui a fait sa réputation. Tout au long de la vallée la Doire Baltée porte un nom de conte de fées.

Son climat est rude ; le long de la route on se sent à tout moment contrôlé par les innombrables châteaux, frustes et sombres, qui surveillent la vallée comme ils ont appris à le faire quand ils travaillaient pour les Savoie. Les maisons sont construites de forts moellons, les toitures de lourde lauze s’appuient sur des charpentes puissantes.

La population est encore majoritairement francophone, mais cette situation ne durera peut-être pas. Pour l’heure le statut linguistique de la région-province appelle la compréhension passive des deux langues officielles : l’italien et le français. Cette notion originale exige simplement de chaque citoyen de la province qu’il comprenne le locuteur qui parle l’autre langue officielle ; on rencontre donc des gens qui se parlent en n’utilisant chacun que sa propre langue.

Le cimetière marin.

Varengeville, mai 1998.

En Normandie, au sommet des falaises qui forment le rivage du Havre à Dieppe, Varengeville a construit son église près de la mer ; et autour de son église il a établi son cimetière. On pensait sans doute ainsi donner aux morts un spectacle qui fut celui de toute leur vie, et aux vivants une vue qui récompensait les démarches du souvenir.

Ce village de mille âmes rappelle par son nom, à demi scandinave et à demi latin, que la contrée fut exposée aux conquêtes et aux rapines ; par bonheur il n’était pas assez riche pour être trop souvent envahi, pas assez peuplé pour qu’on tente d’y voler des femmes, et trop élevé pour y installer un port ; il fut donc peu ravagé.

Ce cimetière marin du Nord a su s’attacher l’estime de quelques artistes – musiciens, poètes, peintres – qui choisirent d’y installer leur dernière demeure ; sans doute comptaient-ils profiter de la vue splendide qui embrasse la mer jusqu’à Dieppe. La tombe la plus recherchée est celle de Georges Braque ; il a offert à la petite église un vitrail, l’arbre de Jessé, que les amateurs viennent admirer.

Derrière l’église on voit la verdure du bois des Moutiers, où des Anglais ont établi depuis plus d’un siècle un jardin de rhododendrons à leur manière – douze hectares de buissons immenses aux floraisons somptueuses, le plus grand rassemblement d’hortensias au monde autour d’un manoir so british….

Hélas ! La mer continue son ouvrage millénaire en fouillant le pied des falaises, et le cimetière est menacé. Même les morts sont soumis à la destruction qui est l’essence même de la vie.

La bibliothèque de Celsius.

Ephèse, 5 novembre 2008.

A Ephèse, la beauté extrême de la bibliothèque de Celsius montre en quelle estime on tenait, à l’époque, les livres.

Merveille d’un rivage de la Méditerranée, Ephèse en ce temps-là était une des villes illustrant le génie humain. Implantée entre les lieux où naquit le Christ et où mourut la Vierge, elle avait forum, théâtre de 25 000 places, rues dallées, toutes les commodités possibles de l’époque ; elle lisait les livres qu’elle déposait dans sa bibliothèque. Fille d’Héraclite et de Parménide, elle rassemblait en une seule voie la science, l’esthétique et la mathématique.

Construite au IIème siècle par un gouverneur qui voulait rendre hommage à son père – gouverneur avant lui de cette même province – et souhaitait s’y faire ensevelir, elle abritait 12 000 rouleaux ; le codex venait d’être inventé à Rome, mais pour l’essentiel les textes étaient écrits sur des rouleaux de papyrus. On avait déjà compris que l’écrit, qui permet la transmission des connaissances et donc leur accroissement, est la clé du progrès humain.

Son port ensablé, son économie ruinée par les vagues contraires des Turcs et des Arabes, saccagée à plusieurs reprises, elle perdit sa bibliothèque, et l’humanité régressa.

Yerabatan.

Istanbul, avril 1993.

Dans le quartier de Beyazit, entre Sainte Sophie et la Mosquée bleue, on trouve, après quelque recherche, un petit bâtiment modeste grâce auquel on peut accéder à Yerabatan. On paie son écot et on descend, par une sorte d’escalier dérobé, dans la fraîcheur d’une immense salle où les voûtes de briques reposent sur des centaines de colonnes.

Une immense salle en vérité ; elle mesure un hectare – douze fois la surface de la galerie des Glaces à Versailles, deux fois celle de Notre-Dame de Paris !

Le sol est couvert d’eau ; mais on comprend pourquoi quand on apprend que Yerabatan est en réalité une citerne construite par un empereur romain pour que les habitants de Constantinople puissent résister en cas de siège de leur ville.

Il fut un temps où l’on se déplaçait en bateau entre ces colonnes pour en assurer l’entretien. Désormais le monument reçoit surtout des touristes, qui s’étonnent quand ils voient, dans le sombre éclair de sa paresseuse promenade, une carpe ancienne partir se réfugier vers une zone ombreuse.

Chez Pipo.

Nice, 23 juin 2009.

La guerre de la socca fait rage.

On ne mange pas de socca à Toulon, et le nom même en est inconnu à Marseille ; en revanche elle est appréciée sur la côte italienne jusqu’à Gênes. On a donc affaire à un mets ligure ancien, très ancien, qui présente un côté identitaire, voire initiatique.

La socca est une crêpe de farine de pois chiches, d’eau et d’huile d’olive cuite en quelques minutes sur une immense crêpière de cuivre, et consommée chaude avec un léger jeté de poivre. Outre la Ligurie je ne sais que Buenos Aires où elle soit connue. C’est à la fois un plat et un dessert, et c’est délicieux. Avec un verre de rosé de Bellet frais, je ne vous dis pas.

Aujourd’hui c’est jour d’inauguration chez Pipo ; on change de propriétaire, l’établissement est repris par Steve. Mais attention ! On reste dans la tradition, sans quoi son commerce s’écroulerait. Steve était serveur dans cette maison fondée en 1923, et il se disait : « un jour, je reprendrai Pipo. ». Aujourd’hui, c’est fait.

Loin d’ici, rue Pairolière, René apprend la nouvelle avec sérénité. René, c’est l’autre face de la tradition, plus traditionnelle. La tradition exige ces affrontements nécessaires à sa vitalité. Chez Pipo, la socca est présentée en losanges croustillants ; chez René elle garde sa forme de crêpe souple. Tous les niçois ont leur avis là-dessus, et se rangent dans un camp ou dans l’autre. Et comme dans tous les choix de vie essentiels il y a des conciliateurs et des enragés.

Venant de l’étranger, je dois garder sur ce sujet de société une attitude modeste. Seuls mes intimes connaissent mon choix ; vous n’en saurez rien.