Un petit goût de noisette.

Langhe, 1er novembre 2014

Les Langhe sont une région du Piémont dont le climat convient à la vigne – froid en hiver, de l’eau au printemps, le soleil en été – et qui la cultive dans des vallées aux souples ondulations comme celles de Toscane, autre terre à vin. On y produit des crus réputés, chaque ferme a son appellation, souvent ancienne.

Mais voici qu’on découvre maintenant autour d’Alba des plantations de noisetiers qui colonisent les terres à vin, et qui commencent à produire en quantité la délicieuse petite amande ronde. Qu’est-ce qui peut bien pousser des viticulteurs expérimentés à changer ainsi de production ? On sait bien que les noisetiers exigent peu de soins et résistent mieux que la vigne aux aléas de la météo ; mais tout de même, abandonner la vigne…

On s’interroge. On conjecture.

Et un jour on apprend qu’Alba est le siège mondial de Ferrero, le fabricant de Nutella.

Une rue d’Alba.

Alba, 10 novembre 2014.

Aujourd’hui à Alba n’est pas un jour ordinaire. Comme chaque année dans une vaste halle aménagée pour la circonstance se tient le marché annuel de la truffe blanche – tuber magnatum -, considérée comme le champignon le plus précieux du monde ; ce qui est vrai si on se réfère au prix, qui est à peu près dix fois plus élevé que celui de notre chère truffe noire, tuber melanosporum. Pour assainir le marché, à l’entrée de la halle se tient le stand de l’inspection des truffes, où on vous certifie le champignon que vous avez acheté, et où on vous dit si le prix que vous avez payé est justifié…

Dans les rues de la ville c’est une bousculade d’éventaires où on vous propose tout ce qui se mange – pain, charcuterie, miel, pâtes, fromages, fruits, gâteaux, sucreries – et tout ce qui se boit, avec une prime pour les barbera, nebbiolo, dolcetto et barolo, produits locaux.

L’image ci-dessus présente un de ces petits stands dont les rues sont pleines, qui propose de petites truffes sur des napperons de papier. C’est ainsi aussi que, dans leurs manifestations appropriées, les lapidaires proposent leurs plus belles pierres : émeraudes, rubis, saphirs.

Portofino.

Portofino, 9 mai 2004.

Nous avons pu prendre connaissance d’un ouvrage qui circule sous le manteau et qui, malgré une présentation anodine, constitue une véritable encyclopédie du luxe européen – le vrai, celui qui coûte cher. Par exemple les sites recommandés pour les loisirs (pas « les vacances », ce n’est pas un manuel de la CGT) seraient, en hiver Gstaad (Megève est en perte de vitesse), et en été Taormina et Portofino (Myconos est inconfortable et Saint Trop’ désuet).

Nous sommes donc allés vous faire une photo de Portofino. L’endroit est charmant, presque banal ; mais il cache son jeu ; ainsi sur le port, près d’un poissonnier, on trouve une boutique Rolex. Pas un bijoutier qui vend des montres, et même des Rolex ; non, une boutique Rolex. Dans une ville de 500 habitants, c’est explicite. Voulez-vous des noms de propriétaires à Portofino ? : Agnelli (FIAT), Dolce & Gabbana, Armani, Pirelli… Des habitués de l’hôtel Belmond ? : le duc de Windsor, George Clooney, Rex Harrison, Tom Hanks, Madonna, Liz Taylor, Juan Carlos, Leopold de Belgique…

C’est un village où l’on reste entre soi. Il y a quelques hôtels étoilés, mais pour l’essentiel les gens de Portofino fréquentent, dans leurs villas admirables, les gens de Portofino – ainsi que, en été, les propriétaires des yachts stupéfiants ancrés dans le port, voire certains clients de l’hôtel Belmond (le prix des chambres commence à 2 500€, mais rassurez-vous : le petit déjeuner est compris).

Les jardins Rufolo.

Amalfi, le 28 avril 2010.

Le golfe de Naples, gardé par les îles de Capri et d’Ischia, est bordé au sud par la presqu’île de Sorrente. Cette petite ville, enfouie dans les vignes et les citronniers, est célébrée par une chanson napolitaine nostalgique ; mais elle est connue surtout pour la liqueur de citrons qu’elle a inventée et nommée, naturellement, limoncello.

Toute la côte sud de cette presqu’île est dominée par la muraille abrupte de la montagne qui plonge dans la mer, ne laissant qu’une étroite bande de terre susceptible d’accueillir de petits ports de pêche. On circule ainsi de Sorrente à Salerne en passant (difficilement) par Positano, Ravello et Amalfi le long d’une côte découpée, pittoresque et réputée que l’on a nommée justement amalfitaine.

Dès le XIIIème siècle un noble local, le seigneur Rufolo, a profité des escarpements rocheux pour fortifier Ravello et y construire un vaste palazzo ; puis avec le temps le site est tombé en déshérence jusqu’à ce qu’un britannique – encore un ! – le relève et y restaure la villa où il installa des jardins magnifiques. Au XXème siècle tout ce qui compte dans l’intelligentsia européenne a été, un jour ou l’autre, invité à la villa Rufolo : Grieg, Escher, Virginia Woolf, Paul Valéry, Winston Churchill, Graham Greene, André Gide, Fellini, Bernstein et bien d’autres ; mais le plus réputé, qui y fit de nombreux et longs séjours, fut Wagner. Il y composa beaucoup, et proclama qu’il avait trouvé là les jardins qu’il cherchait depuis vingt ans pour son Parsifal.

A Rufolo on est « entre ciel et terre, mais plus près du ciel » (Gide).

Cinque terre.

Manarola, 8 mai 2004.

La mer bat le petit port de Manarola ; bientôt sans doute il ne sera plus possible d’accoster, et après quelques tentatives un peu formelles le petit caboteur qui passe deux fois par jour renoncera et reprendra la route de Porto Venere.

Alors ce village des Cinque Terre sera isolé.

Ils sont cinq villages de Ligurie ainsi accessibles seulement par mer, ou à pied en descendant des côtes impraticables aux véhicules terrestres ; cinq villages liés par l’histoire, l’entêtement à survivre dans ces conditions difficiles et par la qualité du vin blanc qu’on tire de leurs vignes ensoleillées. Encore faut-il voir les trésors de courage qu’il a fallu pour stabiliser des terres abruptes, et d’ingéniosité pour y vendanger les grappes dorées !

Comme à Manarola dans ces cinq villages la rue principale – mais il n’y en a pas d’autre – sert à aligner les bateaux ; ils prennent la mer quand elle le permet.

On peut cependant rallier tous ces villages grâce à un sentier côtier d’où les vues sont splendides ; quand la pente est trop raide il laisse place à des escaliers. La partie la plus aisée à parcourir, de Riomaggiore à Manarola, ne fait que trois kilomètres et a été appelée Via dell’amore. Elle est très fréquentée. Il y a beaucoup d’amoureux en Italie.

Les créneaux de Sirmione.

Sirmione, 12 septembre 2003.

L’entrée de Sirmione, petite ville installée sur une presqu’île étroite d’où elle contrôle le lac de Garde, est elle-même surveillée attentivement par de hautes murailles et des tours hostiles couronnées de créneaux gibelins. Nous ne traiterons pas ici du conflit entre gibelins et guelfes – ces derniers en outre divisés en noirs et blancs, ces derniers d’ailleurs proches… des gibelins – dont le conflit se déroula souvent à front renversé, même si… bref.

Il reste que Sirmione commande le lac de Garde, le Benaco, pour le compte des puissants Scaliger de Vérone ; et que de loin elle surveille Trente, à l’autre extrémité, qui parle déjà allemand et prépare l’arrivée d’un empereur du Nord. A l’ouest Gênes et Florence se disputent la suprématie, à l’est Venise fomente des troubles partout. La vie n’est pas facile.

Ces choses aujourd’hui sont bien oubliées. Le château est devenu un édifice culturel avec bibliothèque et services municipaux ; il est flanqué d’un port minuscule et d’une plage des blondes dont nous ne dirons rien ; dans les rues de Sirmione, qui mènent toutes au site romain attribué à Catulle, alternent les restaurants et les marchands de gelati. On s’étonne que cette cité forte soit ainsi accablée de touristes, et on revient vers le château ocre et fier pour rêver un peu aux noblesses du passé.

Les feux de Taggia.

Taggia, 10 février 2002.

Taggia est une petite ville ligure au vaste patrimoine architectural presque entièrement ruiné – sauf le monastère dominicain, qui abrite les plus beaux tableaux de Brea et de Canavesio. Son pont romain coudé est dominé, tout là-haut, par l’immense viaduc de l’autoroute qui plane au-dessus de la vallée.

A Taggia chaque année on fête la San Benedetto avec de grandes manifestations populaires : défilés, orchestres folkloriques, messe d’action de grâce, car il s’agit de remercier le ciel d’avoir échappé aux Sarrazins, c’est-à-dire aux musulmans maghrébins encadrés par quelques ottomans et quelques arabes. La ruse proposée en 1626 par le Saint fut de faire allumer un feu sur chaque place du village afin de faire croire aux Sarrazins qui croisaient à une lieue en mer que le village en flammes avait déjà été saccagé ; ces saints, quelle imagination.

Depuis 400 ans donc à la moitié de février, dans la nuit du samedi au dimanche, on allume sur les places et dans les rues obscures de Taggia de grands brasiers. Il y a là une foule de Ligures, probablement quelques Piémontais, mais pas de touriste étranger. La nuit est froide ; les brasiers sont torrides. Alors cette ville misérable retrouve, dans les reflets des flammes qui dansent sur les façades délabrées – frontons altiers, linteaux sculptés, bossages et murailles – une fierté qui s’évanouira, comme dans un conte, au lever du jour. Notre image montre les arcades blasonnées de la rue principale rougies par le feu, et dans le fond la gerbe d’une gigantesque fusée tenue embrassée par un jeune homme. Ils sont ainsi quelques dizaines, tout au long de la nuit, à montrer leur courage en tenant à bras-le-corps un artifice si dangereux que naguère, l’un d’entre eux en est mort.

Carrare.

Massa, août 1987.

De la route qui va de Gênes à Pise on voit sur la gauche les collines de Massa et l’on s’étonne. Quoi ? De la neige en cette saison ? Fait-il donc si froid en un lieu si proche de la mer ? A y regarder de plus près on comprend son erreur : au-dessus des éboulis instables où s’accumulent les déchets de carrières, ce sont bien les gisements éclatants de Carrare que l’on voit là – Carrare où Michel-Ange venait choisir les blocs sans défaut où il allait sculpter ses admirables sujets pour Jules II et pour Florence.

Si l’on cède à la curiosité et qu’on monte la route en lacets qui mène aux carrières ouvertes sur le ciel, le regard peut plonger dans leur vertigineuse profondeur ; la coupe dans le marbre blanc est aussi nette que celle d’un gâteau tranché au couteau. C’est que la taille se fait dorénavant par sciage, grâce à des câbles d’acier toronnés transportant du sable et de l’eau, et l’on a oublié les techniques anciennes avec coins de bois ou poudre noire qui gâchaient le précieux matériau.

Le marbre a fait autrefois les péristyles, les temples, les demeures patriciennes ; il a permis ensuite, par la finesse de son grain, les sculptures de la Renaissance ; aujourd’hui il anoblit nos sols et nos salles de bain. Ce calcaire éblouissant s’est mis au service de notre hygiène après avoir célébré la puissance et la gloire.

La baie de Naples.

Sorrento, 30 avril 2010.

Du haut de la falaise où est perchée la délicieuse ville de Sorrente on embrasse toute la baie de Naples fermée par l’île indolente et mystérieuse de Capri. Au sud serpente la côte amalfitaine fleurie ; de Sorrente à Naples le rivage est tout entier bâti.

Les grands bateaux de croisière font escale au port de Naples, et les touristes descendent acheter des camées délicats taillés dans des coquillages colorés ; ils achètent aussi le limoncello fabriqué à Sorrento où la campagne est couverte de citronniers qui se succèdent en vagues innombrables.

Dans le fond du paysage paisible et alangui, visible de partout, la silhouette imposante du Vésuve surveille sa baie. Car cette baie n’est ni de Naples, ni de Sorrento, ni d’Amalfi. Elle appartient tout entière au Vésuve, qui nourrit les habitants sur ses flancs féconds, et à l’occasion les tue lors d’éruptions épouvantables. On visite Pompéi et Herculanum et l’on y voit comment une population entière a été ensevelie sous des cendres chaudes arrivées à flots. On connaît ces deux villes, que des recherches hasardeuses ont révélées ; mais autour d’elles combien d’autres villes restent encore enfouies, une vingtaine de mètres au dessous de constructions plus modernes, combien de corps aux bras croisés pour échapper à l’étouffement attendent, saisis par l’immense catastrophe, celui qui les rendra au jour ?

Elle est comme ça…

Pise, 26 avril 2010.


On le sait bien, qu’elle penche ; pourtant l’impression est saisissante lorsqu’on la trouve devant soi sur le campo santo de Pise.

Une tiare plus petite somme la sextuple couronne de colonnes en marbre de Carrare édifiées les unes au-dessus des autres ; après beaucoup d’études fantaisistes et de plans extravagants quelques ingénieurs sérieux ont arrêté la chute lente mais inexorable qui menait la Tour à sa ruine. Pendant une dizaine d’années nul ne put la visiter, mais désormais elle est resplendissante, candide, hospitalière. Lors de son ascension on est frappé par des moments de vertige – rien dans notre vie verticale ne nous prépare à la vague de ces murs et ces sols.

Au vrai la Tour, qui n’est que le campanile de la superbe cathédrale proche, à l’opposé du baptistère, écarte de ces deux admirables bâtiments l’attention de tous, comme une fille effrontée éclipse le mérite de ses sœurs par l’éclat de ses charmes. Elle a huit cents ans maintenant ; c’est un bel âge pour les constructions de notre vieux continent. Poussée par une sorte d’héliotropisme méditerranéen elle s’incline vers le sud – aurait-on crié au miracle si elle s’était inclinée dans la direction de Bethléem ! Il faut donc la contempler de l’ouest pour profiter à plein de son inclinaison, comme tous ceux qui se font photographier dans le geste d’arrêter sa chute.