Meteor crater.

16 septembre 2015.

Le météore qui tomba sur l’Arizona il y a 50 000 ans avait cinquante mètres de diamètre, et il arriva sur Terre à la vitesse de cinquante mille kilomètres/heure.

L’énergie consommée fut considérable, de l’ordre de celle dégagée par une bombe thermonucléaire actuelle ; à l’échelle de la planète les dégâts furent cependant très limités, et intégralement absorbés en un siècle ; d’autant que la météorite ne contenait que du nickel et du fer – les mêmes éléments que ceux qui font le cœur de notre planète.

Le site est rocheux et désolé ; il a toute l’apparence d’un cratère lunaire. La NASA y envoya d’ailleurs des astronautes s’exercer à évoluer dans ce paysage semblable à celui qu’ils rencontreraient sur notre satellite.

Notons que le météore lui-même a disparu. Des recherches ont été conduites jusqu’à une profondeur significative sans retrouver l’objet ; c’est qu’il s’est volatilisé lors de l’impact, après avoir perdu déjà la moitié de sa masse lors de son entrée dans l’atmosphère.

Notons aussi que le site du Meteor Crater est privé, ce qui n’est pas étonnant au pays de la libre entreprise ; sa visite est donc payante.

Un petit goût de noisette.

Langhe, 1er novembre 2014

Les Langhe sont une région du Piémont dont le climat convient à la vigne – froid en hiver, de l’eau au printemps, le soleil en été – et qui la cultive dans des vallées aux souples ondulations comme celles de Toscane, autre terre à vin. On y produit des crus réputés, chaque ferme a son appellation, souvent ancienne.

Mais voici qu’on découvre maintenant autour d’Alba des plantations de noisetiers qui colonisent les terres à vin, et qui commencent à produire en quantité la délicieuse petite amande ronde. Qu’est-ce qui peut bien pousser des viticulteurs expérimentés à changer ainsi de production ? On sait bien que les noisetiers exigent peu de soins et résistent mieux que la vigne aux aléas de la météo ; mais tout de même, abandonner la vigne…

On s’interroge. On conjecture.

Et un jour on apprend qu’Alba est le siège mondial de Ferrero, le fabricant de Nutella.

Abbaye aux hommes.

Caen, mai 1987.

Il est là, le seul conquérant de la Grande Bretagne, guerrier, gestionnaire, créateur du plan terrier anglais, le Domesday Book, et donc le premier à décrire la société terrienne de la grande île.

Il est là, le fils du Magnifique et d’Arlette, lavandière de petite extraction ; lui dont la vie, dès l’enfance, fut environnée de menaces, de meurtres, de sang et de fureur.

Il est là, le créateur de la première réserve écologique d’Europe, la New Forest – réserve essentiellement consacrée, il est vrai, à la chasse royale.

Il est là celui qui apporta au rude langage saxon les mots du français rendus nécessaires par ces changements de vie et de gouvernance.

Il est là, celui à qui le pape imposa de construire ce qui devait être sa dernière demeure, et un peu plus loin l’autre abbaye, celle des femmes, pour expier d’avoir fait de sa cousine Mathilde sa femme.

Guillaume devenu William, il est là, le Conquérant.

Zombies.

New York, juin 1984.

La scène se passe dans Washington square, parc arboré de Greenwich Village qui sert de jardin aux familles, mais aussi à tous les hippies et junkies du quartier. On trouve là des gens qui dorment sur les bancs, des amis qui jouent au badminton, des cyclistes en sueur, des noirs équipés de monstrueux poste de radio, des gymnastes qui s’entraînent, des équilibristes et des jongleurs qui rodent un numéro pas vraiment au point, des vendeurs de tout, licite ou pas, des solitaires qui déroulent les postures de qi gong et de tai chi ; longtemps, avant qu’ils s’établissent dans Bryant Park, on a pu admirer les joueurs de pétanque pratiquant en français, avec béret basque pour certains (les puristes, sans doute). L’exiguïté du parc et le mélange de sa population forme un violent contraste avec Central Parc, ses allées cavalières et ses runners aux tenues coûteuses.

Aujourd’hui une troupe de jeunes s’est emparée du succès planétaire sorti à peine deux ans auparavant, Thriller, l’objet musical le plus vendu au monde. C’est un chant de peur et d’horreur, centré sur les abominables créatures de la nuit, et sur la mort qui approche ; ils ont copié la mise en scène de Michael Jackson avec un certain talent.

Sur Washington square le spectacle est permanent.

Les demoiselles de chez Braun.

Wien, 13 avril 2008.

Voyez le regard lourd des Titans sur les demoiselles du rayon lingerie ! Ces quatre personnages à demi nus montrent un naturel et une réserve où l’on reconnait la délicatesse de l’Autriche impériale.

On est prié de ne pas conjecturer que la commerçante dont le nom est écrit en lettres dorées se prénommerait Eva.

Une rue d’Alba.

Alba, 10 novembre 2014.

Aujourd’hui à Alba n’est pas un jour ordinaire. Comme chaque année dans une vaste halle aménagée pour la circonstance se tient le marché annuel de la truffe blanche – tuber magnatum -, considérée comme le champignon le plus précieux du monde ; ce qui est vrai si on se réfère au prix, qui est à peu près dix fois plus élevé que celui de notre chère truffe noire, tuber melanosporum. Pour assainir le marché, à l’entrée de la halle se tient le stand de l’inspection des truffes, où on vous certifie le champignon que vous avez acheté, et où on vous dit si le prix que vous avez payé est justifié…

Dans les rues de la ville c’est une bousculade d’éventaires où on vous propose tout ce qui se mange – pain, charcuterie, miel, pâtes, fromages, fruits, gâteaux, sucreries – et tout ce qui se boit, avec une prime pour les barbera, nebbiolo, dolcetto et barolo, produits locaux.

L’image ci-dessus présente un de ces petits stands dont les rues sont pleines, qui propose de petites truffes sur des napperons de papier. C’est ainsi aussi que, dans leurs manifestations appropriées, les lapidaires proposent leurs plus belles pierres : émeraudes, rubis, saphirs.

Les falaises de Moher.

Moher, août 1993.

Face à l’Amérique où se sont réfugiés tant d’enfants d’Irlande, les falaises de Moher guettent. Elles attendent le retour des Vikings d’Éric, elles surveillent une côte par laquelle jamais l’Anglais n’est venu, elles espèrent que le couchant n’est qu’un abandon temporaire aux ténèbres.

Elles atteignent deux cents mètres de hauteur et résisteront longtemps aux coups de l’océan – mais elles savent aussi qu’à la longue rien ne lui résiste. Pourtant elles opposent aux vagues le front buté des celtes résolus, plus résistants encore quand la difficulté devient un désespoir.

Schönbrunn.

Wien, 12 avril 2008.

Palais de la monarchie bicéphale, Schönbrunn a adopté le style, les jardins et les pièces d’eau de Versailles ; il a néanmoins une ambition plus mesurée. Entre le palais et la gloriette il n’y a qu’une petite trotte, dehors le strassenbahn n’est pas loin, ce palais s’est sagement établi près du centre de la ville.

L’édification de Schönbrunn (dont le nom signifie fontainebleau) est directement liée à la bataille de 1683, qui concerne chacun d’entre nous, qui concerne toute l’Europe. Les Turcs assiègent Vienne, les défenses de la ville tombent les unes après les autres, la résistance devient difficile lorsque arrivent les troupes polonaises, largement inférieures en nombre à celles des ottomans mais qui enfoncent leurs lignes et provoquent le repli des troupes du Croissant. Mille ans après Poitiers, mais sur son aile Est cette fois, l’Europe échappe à l’Islam ; la vassalisation de la chrétienté ne se fera pas par les armes. Et à Vienne, définitivement libérée, on peut lancer les grands travaux qui marquent pour un pays sa confiance en l’avenir.

Ces faits de guerre et de civilisation doivent être présents à l’esprit quand on se promène dans les jardins souriants, entre massifs, statues, jeux d’eau – ce décor de porcelaine où Sissi se perdait.

Aujourd’hui, comme toute la ville de Vienne, il est le souvenir d’un passé glorieux mais définitivement révolu. Sur les mille cinq cents pièces que compte le château on peut en visiter quarante-deux…

Les remparts de Carcassonne.

Carcassonne, 10 septembre 2008.

Dans la capitale de l’Aude on a pris l’habitude des contradictions ; mais la plus ancienne, c’est celle qui a longtemps duré entre la Cité haute, lieu du pouvoir, et la Bastide basse, lieu de relégation des travailleurs, des commerçants, des bourgeois enrichis par l’industrie drapière qui se dotèrent d’un sénat. Pendant ce temps la décadence gagnait la Cité, s’y installaient des populations pauvres, et proliféra un habitat désordonné considérant souvent la Cité comme une carrière de pierres.

La contradiction la plus terrible fut peut-être, poussée ici à son paroxysme, la fracture religieuse entre catholiques et cathares – qui prit rapidement un tour féroce -, puis entre catholiques et protestants – qui ne fut pas moins sanglante.

Mais aujourd’hui, les gens de Carcassonne se rassemblent dans l’amour pour la belle enceinte de la Cité, qui lui a fait mériter l’inscription au Patrimoine de l’Humanité. Relevée et complétée par Viollet-le-Duc, la ville doit beaucoup au premier inspecteur général des Monuments Historiques, Prosper Mérimée.

Il fut de bon ton de gloser sur la prétention et l’inculture de Viollet-le-Duc ; en réalité son intervention fut décisive pour la sauvegarde délicate de la fortification (il reconstruisit moins de 15% du monument) et pour le message pédagogique de cette sauvegarde. Le culte des ruines à la Hubert Robert ne sert pas toujours le goût d’un peuple pour son passé.

Merci Viollet-le-Duc.

Sidi Bou Saïd.

Sidi Bous Saïd, 19 novembre 2010.

A vingt kilomètres de Tunis, juste après qu’on a passé les ruines de Carthage, on arrive à la petite ville bleue et blanche perchée sur la falaise qui domine l’accès maritime à la capitale.

Ici ou là on trouve une porte verte ou rouge ; mais Sidi Bou Saïd est bleue et blanche, aux couleurs de la Méditerranée, et ne peut être autrement depuis 1915, date à laquelle cela fut décidé par la loi. Les rues sont étroites, les maisons sont simples et élégantes – elles appartiennent souvent à des bourgeois de Tunis qui ne viennent là qu’en fin de semaine ; c’est pourquoi dès qu’on quitte la place centrale la foule se raréfie. Sur la place on vous propose des pâtisseries diaphanes, un joueur de flûte quémande, un jeune chasseur vous pose un faucon aux serres redoutables sur l’épaule, un chat hiératique passe silencieusement…

Au Café des Délices, devant le golfe de Tunis, on mange des pistaches salées et on boit le thé à la menthe. La ville est secrète ; derrière un mur épais on entend la mélodie légère d’un oud – quelqu’un sans doute raconte dans le soir qui tombe un conte des Mille et Une nuits…