Le Mont.

Le Mont Saint Michel, 24 septembre 2007.

Que dire sur le Mont qui n’ait été déjà dit et redit ?

C’est au point qu’en face, à l’extrémité des Cornouailles, les anglais ont installé sur l’ilot qui borde la baie de Penzance un autre Saint Michael’s Mount

Le théâtre de Cocteau.

Cap d’Ail, 6 novembre 2003.

Le Centre Méditerranéen d’Etudes Françaises – une sorte d’Alliance Française dont l’Office Franco-Allemand pour la Jeunesse est un partenaire privilégié – a été fondé en 1957 à Cap-d’Ail par Jean Moreau. Activiste de la culture, de la pédagogie, de la jeunesse et de la diffusion de la langue française, ce géant entreprenant et infatigable invita un jour Cocteau (qui demeurait alors au Cap-Ferrat) à assister à la représentation par une équipe de jeunes d’une pièce de Lorca. La représentation eut lieu dans une petite salle rabougrie.

Cocteau se prit d’amour pour le Centre, installé largement en bord de mer, et pour ses activités ; il proposa à Jean Moreau d’y édifier un théâtre absolument méditerranéen, entre mer et pins parasol. Construit à moindre frais et dans des conditions qu’on dirait aujourd’hui citoyennes et participatives, le théâtre ne fut que le premier pas d’une collaboration constante et assidue de Cocteau avec le Centre.

Jean Cocteau était ce qu’on appelle un « touche-à-tout » disponible pour tous les arts, toutes les fêtes, tous les travaux de l’intelligence. Littérature, théâtre, cinéma, décoration, musique, il a effectivement touché à tout. Il a beaucoup donné à la Côte d’Azur, qui lui a édifié à Menton un musée hélas ! submersible.

Cocteau reste un des représentants d’une époque, l’entre-deux-guerres, disparue. Son art joli date un peu. Il faut cependant l’aimer car c’était un ami de Proust.

Gallerande.

Luché-Pringé, 8 mai 2005.

Réellement, un château ? Vous êtes sûrs ? Pas une construction réalisée par les studios Disney ? Ces mâchicoulis suspects, ces tours remarquablement cylindriques, ces toitures en poivrière…

Eh bien non, Gallerande n’est pas un château Potemkine. Il date du XIème siècle.

Cette forteresse est restée dans la même famille pendant cinq cents ans (avec une éclipse d’une demi-douzaine d’années, où il fut abandonné aux anglais), jusqu’à la Révolution ; après l’Empire il est resté dans la famille de Sarcé pendant cent cinquante ans, jusqu’à nos jours, jusqu’à la mort de la comtesse Anne de Ruillé.

Etonnante personne, cette comtesse. Passionnée de tauromachie, elle quittait souvent son château de village pour une plaza de toros espagnole ou mexicaine, puis revenait à ses affaires. Au titre de ses affaires une place éminente était faite à l’ordre de Malte, dont la comtesse était membre et à qui, à sa mort, elle légua le château.

Mais voici qu’à sa mort on trouva, entre son lit et la cloison, dissimulé aux yeux de tous, un tableau de Georges de La Tour, Saint Thomas à la pique, pour lequel une souscription fut lancée par le musée du Louvre qui rapporta 32 millions de francs. Le château fut ensuite vendu par l’Ordre à un riche américain.

On ne le visite pas ; pas plus aujourd’hui que sous la comtesse, et pas plus sans doute que pendant la guerre de Cent ans.

Ballons.

Vivoin, juillet 2002.

La ville de Vivoin, avec le concours du Conseil Général, a bien fait les choses. On prévoyait que juillet serait exempt de pluies et que, la moisson faite, on disposerait d’une vaste éteule pour y rassembler les montgolfières ; on ne s’était pas trompé. Les voici donc en début d’après-midi, alanguies sur le chaume, prêtes à prendre leur envol sous une brise légère, légère…

Ici et là les rudes nacelles d’osier s’emplissent de voyageurs, le souffle rauque des brûleurs gonfle les enveloppes colorées. Des voitures se préparent à prendre la route pour récupérer le ballon que l’habile aérostier aura fait atterrir dans un parc, sur une prairie, près d’un jardin. Une famille stupéfaite aura ainsi vu débarquer en silence près de chez elle cet équipage affairé sorti d’un livre de Jules Verne.

Contre-jour à l’Annonciade.

Saint Tropez, 9 mars 2008.

Le charmant petit musée de Saint Tropez donne sur le port ; il est à un jet de pierre des cafés à la mode et des terrasses submergées d’estivants. On y trouve ce qui a fait le tournant du siècle dans la peinture française : d’abord Signac et donc le pointillisme, quelques nabis et leurs à-plats vigoureux, Cross qui s’appelait Delacroix et quelques autres. L’Annonciade est un petit musée frais et riant, qui donne à voir sans apparat ni prétention.

Devant la fenêtre une nymphe – une naïade plutôt – de Maillol se montre sans gêne ni ostentation dans sa superbe nudité. Il n’y a que de l’innocence dans cette belle, de l’élégance dans son attitude, de la santé dans ses formes pleines. Dans quelques années le vieux sculpteur de soixante-treize ans trouvera définitivement son inspiration chez une adolescente de quinze ans, Dina Vierny.

Cette sculpture, c’est l’alliance de la simplicité et du réalisme. Loin de l’humour grinçant de Botero, on comprend pourquoi cette figure a inspiré Henry Moore.

La Carolina.

La Carolina, août 1959.

Autour de la fontaine de La Carolina les vieilles femmes qui viennent chercher l’eau échangent les dernières nouvelles du village.

La Carolina a été construite vers 1770 en trois ans par Charles III, qui lui a donné son propre nom. Ce fut peut-être le meilleur roi que l’Espagne a connu, imprégné de l’esprit des Lumières, à qui elle doit des réformes essentielles : la fin de la torture dans la procédure judiciaire, la fin de la mesta qui avait ravagé le pays, un statut pour les gitans, la création de la nation espagnole – ce qui ne va toujours pas de soi – et pour la symboliser la création du drapeau actuel. Et comme roi de Naples il a lancé la construction de Caserta et les fouilles d’Herculanum, de Pompéi et de Paestum. Excusez du peu !

Goya a fait de ce roi passablement laid un portrait où apparaît, sous le tricorne français qui remplaça à la Cour le sombrero, toute sa bienveillance et son ironie.

Il était ce qu’on appelait alors un physiocrate, et c’est la raison de l’invention de La Carolina. Pour ces esprits éclairés on devait attacher une importance particulière à l’agriculture conçue comme une science, et une science humaine. On voit sur la photo les grands eucalyptus que Charles III a fait planter pour assainir des terres qui furent alors distribuées aux sans emploi des villes et aux migrants arrivant des Pays-Bas qu’abandonnait l’Espagne. Les rues de la ville sont perpendiculaires comme un plan de L’enfant ou du marquis de Pombal ; pour beaucoup, soyons-en sûrs, La Carolina fut un refuge, une ressource, l’aisance dans la paix, un vrai bonheur sur terre.

Cinque terre.

Manarola, 8 mai 2004.

La mer bat le petit port de Manarola ; bientôt sans doute il ne sera plus possible d’accoster, et après quelques tentatives un peu formelles le petit caboteur qui passe deux fois par jour renoncera et reprendra la route de Porto Venere.

Alors ce village des Cinque Terre sera isolé.

Ils sont cinq villages de Ligurie ainsi accessibles seulement par mer, ou à pied en descendant des côtes impraticables aux véhicules terrestres ; cinq villages liés par l’histoire, l’entêtement à survivre dans ces conditions difficiles et par la qualité du vin blanc qu’on tire de leurs vignes ensoleillées. Encore faut-il voir les trésors de courage qu’il a fallu pour stabiliser des terres abruptes, et d’ingéniosité pour y vendanger les grappes dorées !

Comme à Manarola dans ces cinq villages la rue principale – mais il n’y en a pas d’autre – sert à aligner les bateaux ; ils prennent la mer quand elle le permet.

On peut cependant rallier tous ces villages grâce à un sentier côtier d’où les vues sont splendides ; quand la pente est trop raide il laisse place à des escaliers. La partie la plus aisée à parcourir, de Riomaggiore à Manarola, ne fait que trois kilomètres et a été appelée Via dell’amore. Elle est très fréquentée. Il y a beaucoup d’amoureux en Italie.

Les créneaux de Sirmione.

Sirmione, 12 septembre 2003.

L’entrée de Sirmione, petite ville installée sur une presqu’île étroite d’où elle contrôle le lac de Garde, est elle-même surveillée attentivement par de hautes murailles et des tours hostiles couronnées de créneaux gibelins. Nous ne traiterons pas ici du conflit entre gibelins et guelfes – ces derniers en outre divisés en noirs et blancs, ces derniers d’ailleurs proches… des gibelins – dont le conflit se déroula souvent à front renversé, même si… bref.

Il reste que Sirmione commande le lac de Garde, le Benaco, pour le compte des puissants Scaliger de Vérone ; et que de loin elle surveille Trente, à l’autre extrémité, qui parle déjà allemand et prépare l’arrivée d’un empereur du Nord. A l’ouest Gênes et Florence se disputent la suprématie, à l’est Venise fomente des troubles partout. La vie n’est pas facile.

Ces choses aujourd’hui sont bien oubliées. Le château est devenu un édifice culturel avec bibliothèque et services municipaux ; il est flanqué d’un port minuscule et d’une plage des blondes dont nous ne dirons rien ; dans les rues de Sirmione, qui mènent toutes au site romain attribué à Catulle, alternent les restaurants et les marchands de gelati. On s’étonne que cette cité forte soit ainsi accablée de touristes, et on revient vers le château ocre et fier pour rêver un peu aux noblesses du passé.

Château et vaches en pré.

Bazouges, 8 mai 2005.

Le château de Bazouges a presque les pieds dans l’eau ; il est habillé comme un paysan – c’est une tenue qui ne déplaît pas aux plus titrés des aristocrates. Il s’est enfoncé dans sa campagne en bougonnant, il a fui les artifices de la ville et a refusé de prestigieuses orangeraies pour s’entourer de communs cagneux, mais robustes et travailleurs.

Ses hautes toitures précieusement entretenues pourraient servir de greniers ; quelques fenêtres effilées montrent qu’il sait ce qu’est l’élégance même s’il n’en fait pas étalage, contrairement à ces oisifs de cour pour qui il n’a que du mépris. Dans le passé il a applaudi les physiocrates, et certainement il aurait accueilli Jovellanos avec plaisir.

Il tient pourtant à ce que son goût de la terre et de son peuple ne soit pas confondu avec la bassesse du démagogue ; ses mâchicoulis disent son ancienneté et sa noblesse, il prendrait les armes s’il l’estimait nécessaire.

En attendant il surveille du coin de l’œil quelques vaches qu’on ne lui a pas confiées mais dont il apprécie la présence. Le château de Bazouges est un vrai noble, mais c’est aussi un cultivateur consciencieux.

Chopin dans la rue.

Vence, 9 juin 2007.

Ce pianiste en maillot de cycliste devant son clavier sur la place de la Basse Fontaine à Vence, c’est le plus réputé au monde des spécialistes de Chopin – François-René Duchable, aux innombrables concerts et aux innombrables enregistrements.

On sait l’homme excentrique ; il a fait jeter un jour en grand spectacle son piano dans un lac du haut pays, pour marquer la fin d’une carrière à laquelle, d’ailleurs, il est assez vite revenu ; aujourd’hui, il a fait poser sur un vélo son synthétiseur pour apporter la musique dans les rues de Vence.

Une musique faite à la main s’il vous plaît, une musique d’artiste. Il répond aux demandes, il passe de Bach à l’opérette, il transpose des symphonies, il change de rythme et de tonalité. Il veut simplement apporter aux passants de la musique et il n’en méprise aucune. Les gens s’arrêtent, ils rêvent, ils sourient, certains ont les yeux qui s’embrument à un souvenir qu’ils croyaient oublié ; car la musique est ainsi, elle enveloppe des épisodes de nos vies comme un papier sonore enveloppe un bonbon.

Loin des modes et des tapages, François-René Duchable, excentrique imprévisible, nous montre ce qu’est un vrai musicien : un homme qui donne, qui ne juge pas, qui sait aussi offrir le plus grand des talents à ceux qui ont le moins de culture.