Zombies.

New York, juin 1984.

La scène se passe dans Washington square, parc arboré de Greenwich Village qui sert de jardin aux familles, mais aussi à tous les hippies et junkies du quartier. On trouve là des gens qui dorment sur les bancs, des amis qui jouent au badminton, des cyclistes en sueur, des noirs équipés de monstrueux poste de radio, des gymnastes qui s’entraînent, des équilibristes et des jongleurs qui rodent un numéro pas vraiment au point, des vendeurs de tout, licite ou pas, des solitaires qui déroulent les postures de qi gong et de tai chi ; longtemps, avant qu’ils s’établissent dans Bryant Park, on a pu admirer les joueurs de pétanque pratiquant en français, avec béret basque pour certains (les puristes, sans doute). L’exiguïté du parc et le mélange de sa population forme un violent contraste avec Central Parc, ses allées cavalières et ses runners aux tenues coûteuses.

Aujourd’hui une troupe de jeunes s’est emparée du succès planétaire sorti à peine deux ans auparavant, Thriller, l’objet musical le plus vendu au monde. C’est un chant de peur et d’horreur, centré sur les abominables créatures de la nuit, et sur la mort qui approche ; ils ont copié la mise en scène de Michael Jackson avec un certain talent.

Sur Washington square le spectacle est permanent.

Dimanche matin au Village.

Manhattan, 10 juin 1984.

On est au coin de la 7ème Avenue et de Bleecker street. Ce matin vers sept heures de lourds camions ont livré aux stands quelques mètres cubes de la presse du dimanche. Avec les suppléments, – pages économiques, sport, vie culturelle – certains numéros frôlent le kilo.

Le volume de New York Times livrés est impressionnant ; et pourtant nous sommes dans Greenwich, le quartier le plus bobo de Manhattan, où la presse reine est le Village Voice qui parle de la vie locale, c’est-à-dire ce qui se passe autour de Washington square ; et le Voice a un poids bien moins considérable, on dirait un journal européen.

Il va bientôt faire très chaud ; la circulation automobile est atone. Il aurait fallu faire les courses hier soir mais on est rentré tard du Village Vanguard où on a bu trop de Bud, alors on prendra le petit déjeuner dans un bar : un jus d’orange, un café (à volonté), un œuf miroir, deux pancakes au sirop d’érable.

Poubelles à Alphabetville.

New York, août 1988.

L’artiste qui a commis ce graffiti avait bien du talent – plus que d’orthographe. S’il plane toujours une part de mystère sur le sens du dessin qu’il nous a laissé, on peut y distinguer peut-être un elfe nettoyeur satisfait de son travail pendant que, sous le regard abruti d’un ado intoxiqué de musique et de tabac, le peintre prend le large avec ses pinceaux et ses bombes de peinture. Le tout devant une exposition de poubelles bien en rapport avec le sujet traité…

La photo a été prise dans Alphabetville, un coin retiré de Lower East side, refuge au début du XXème siècle d’immigrants allemands assez nombreux pour faire de New-York la troisième ville germanophone du monde après Berlin et Vienne ; puis de juifs pauvres,  de réfugiés de l’Est européen, de Portoricains (les Nuyoricans) qui y établirent un actif marché de drogues illicites faisant de la zone une des plus dangereuses de la ville. Ce qui n’est pas rien.

Alphabetville a été ainsi nommée parce qu’on y trouve les quatre rues de New-York portant un nom composé d’une seule lettre : les avenues A, B, C et D. Après avoir constitué le cadre de Taxi Driver, l’avenue B a été chantée par Iggy Pop, qui y vivait.

Aujourd’hui l’avenue D reste, à ce qu’on dit, un lieu passablement difficile peuplé de gens modestes ; les trois autres rues sembleraient en cours de gentrification (bobos, artistes bohêmes, traders branchés…).

Au Blue Note.

New York, avril 1988.

C’est la boîte de jazz la plus réputée de New York, et peut-être du monde. Il faut faire la queue pour être admis à y prendre une consommation coûteuse dans des conditions de confort détestables.

Mais quelles affiches ! On ne serait pas surpris que les jazzmen qui y assurent une session paient pour y exercer leur talent ; passer au Blue Note, comme au Village Vanguard ou au défunt Paper Moon, c’est une forme de la consécration.

Aujourd’hui, c’est Illinois Jacquet qui tient le saxophone ténor au sein de son big band créé en 1983 sur l’insistance des étudiants de Harvard, où il était artiste résident. Il a joué avec Lionel Hampton, Cab Calloway, Lester Young, Count Basie. En 1988 il avait 66 ans ; il avait encore 16 ans à vivre. Né en Louisiane, il tenait beaucoup à ce qu’on prononce son nom à la française, Jaquè.

Le son d’Illinois et de son ensemble c’est celui du jazz qu’on aime, avec son rythme et sa joie, le jazz que nous ont offert les GI de 1944 en nous apportant la liberté. l