Les falaises de Moher.

Moher, août 1993.

Face à l’Amérique où se sont réfugiés tant d’enfants d’Irlande, les falaises de Moher guettent. Elles attendent le retour des Vikings d’Éric, elles surveillent une côte par laquelle jamais l’Anglais n’est venu, elles espèrent que le couchant n’est qu’un abandon temporaire aux ténèbres.

Elles atteignent deux cents mètres de hauteur et résisteront longtemps aux coups de l’océan – mais elles savent aussi qu’à la longue rien ne lui résiste. Pourtant elles opposent aux vagues le front buté des celtes résolus, plus résistants encore quand la difficulté devient un désespoir.

Clonmacnoise

Clonmacnoise, 16 juillet 1988

Au centre de l’Irlande, au bord d’une plaine rendue marécageuse par le Shannon, on est surpris de rencontrer dans un paysage nu les restes d’une ville monastique si importante.

Les premiers évangélisateurs se créèrent vite une réputation de saints. Autour d’eux les premiers convertis réservaient aux exercices spirituels l’essentiel de leurs forces et de leur temps ; ils créèrent une communauté, des lieux de culte rustiques qui devinrent des monastères, puis rassemblèrent quelques livres, à l’origine des bibliothèques. Mais au long de ces âges farouches – IXème, Xème siècle – les hommes du nord arrivaient en drakkars, qui mettaient les cités à sac, s’emparaient des vivres, violaient le plus souvent et égorgeaient volontiers. Aussi construisait-on de hautes tours dont l’accès était élevé et qui servaient de donjon.

A Clonmacnoise on admire aussi les hautes croix de granit à la symbolique complexe ; elles ont été, dans le siècle précédent, mobilisées contre la croix de Lorraine et se sont compromises avec la svastika, autre croix.

A Clonmacnoise on trouve des croix celtiques, des tours rondes, des monastères et le ciel.

Bantry.

Bantry, août 1993

Située dans une baie profonde entre les péninsules de Beara et de Mizen Head au sud de l’Irlande, Bantry House, précédée de ses jardins à la française, s’est installée entre mer et montagne. La photo est prise du haut du jardin arrière au sommet duquel on accède après avoir gravi cent marches.

C’est un beau manoir ; avec ses fenêtres lumineuses il n’a rien des châteaux obscurs et rudes, souvent ruinés, qui parsèment l’Eire ; quoique construite en briques, sa façade harmonieuse ne déparerait pas un village de la Loire.

Construite en 1700 par un riche Irlandais, la demeure passe aux mains d’un britannique dès 1750 ; elle est restée dans la famille White depuis cette date.

Les changements économiques du XIXème siècle ont abaissé les ressources de la famille, qui dut se séparer de peintures et de mobilier en 1956, puis, comme beaucoup d’autres sites aristocratiques, aménager dans l’aile Est des chambres de B&B.

Mais Bantry présente pour nous un intérêt historique particulier. En 1796 la France décide d’aider les Irlandais à conquérir leur indépendance, et lance une flotte considérable – 50 bâtiments, 15 000 soldats – qui devait toucher terre à Bantry et s’engager contre les troupes anglaises ; hélas ! une tempête formidable dispersa les navires, dont 10 furent perdus et les autres durent rentrer à leur port de Brest.

Voici donc qu’après le désastre de l’Invincible Armada une deuxième fois les rugissements de la mer protégèrent la nation britannique. Décidément, la seule invasion qui réussit fut celle de Guillaume…

Tourbière.

Connemara, août 1988.

Une tourbière est un espace végétal vivant, composé essentiellement de sphaignes, plante ligneuse à petites fleurs blanches caractéristiques ; son sol est élastique, spongieux, très humide.

Mais en-dessous de la surface vivante se sont accumulées les couches végétales antérieures, sur une épaisseur de quelques mètres. Le processus a pris environ cinq mille ans, ce qui est peu en termes de géologie, et qui explique que la teneur en carbone combustible soit faible (par rapport au charbon ou même au lignite, par exemple). La tourbe est donc un mauvais aliment du feu, peu calorique, qui produit beaucoup de fumée et de poussière.

Mais dans l’Irlande privée d’arbres c’est un combustible précieux ; il est typique des pubs, où on contemple sa flamme bleu pâle en rêvant. La fumée pique un peu les yeux et l’odeur puissante de son feu rappelle quelque chose. On découvre tout-à-coup que cette odeur, c’est justement celle du whisky irlandais que la tourbe sert à distiller… C’est dire si l’usage de la tourbe est gravé dans l’inconscient populaire.

Pubs et leurs chansons tristes, bûches de tourbe légère pour animer la cheminée, whisky qui fait rêver à un avenir meilleur – non, Dieu n’a pas oublié l’Irlande.

Un pub irlandais.

Galway, août 1988.

On reconnaît un pub irlandais d’abord à sa bière – Smithwick’s, Murphy, Killian, Harp, Kilkenny suivant les lieux, mais toujours la Guinness noire et sucrée -, ensuite à sa musique. Souvent, comme ici, les musiciens sont assis à une table, consommateurs parmi les autres, et jouent en échange de (nombreuses) bières et de quelques pièces. Au mur au-dessus d’eux titubent des portraits de musiciens passés – un accordéoniste, un pianiste, un violoniste.

En vingt-cinq ans les choses ont beaucoup changé ; les musiciens sont devenus professionnels, touchent un cachet et vendent quelques exemplaires de leurs enregistrements.

Voici deux siècles les anglais avaient observé que la musique irlandaise était souvent… irlandaise ; qu’elle se chantait dans cette langue celtique ; et que les paroles n’étaient pas toujours favorables à leur tutelle. En foi de quoi ils limitèrent sérieusement sa pratique. Elle connaît aujourd’hui une diffusion mondiale, et pas seulement dans les territoires de la diaspora irlandaise ; c’est peut-être la première des world musics.

Les jeunes instrumentistes qui animent ce pub de Galway utilisent les cinq instruments traditionnels : le violon (encore parfois à cordes métalliques), la flûte traversière, le bodhrán, ce tambour large qui soutient le rythme ; à peine visibles, à droite le whistle, minuscule flûte d’étain que les enfants apprennent à l’école, et, posée à droite du flûtiste, la union pipes, cette cornemuse dont on presse le sac avec le coude.

C’est dans la convivialité des bars que cette musique exprime le mieux l’âme irlandaise, ses rêveries, sa peine, son romantisme. La musique est dans la salle, dans les cœurs ; et dans les bouches aussi. Au moment de la fermeture on chante, debout, à pleins poumons, l’hymne national. En anglais, c’est vrai. Mais en vrai irlandais.

Glendalough.

Glendalough, août 1993.

Le site monastique de Glendalough, situé dans les monts Wicklow à quelques dizaines de kilomètres au sud de Dublin, est entièrement dédié à saint Kevin, qui avec saint Patrick est le plus révéré d’Irlande. Il comprenait une cathédrale aujourd’hui ruinée, comme c’est souvent le cas dans l’île des Saints ; une grande tour ronde haute de trente mètres, un cimetière, diverses églises, des monastères et la curieuse construction sur la gauche qu’on appelle irrévérencieusement la cuisine de saint Kevin – en fait une fruste chapelle où sans doute il aimait se retirer ; ressemblant à un jouet, couverte de lauzes, elle date donc environ de l’an 600.

Divisé par un vif ruisseau qui emporta naguère le petit pont permettant de le franchir, le site est resté naïf et frais malgré les pèlerinages, les touristes et les prédateurs qui le dévastèrent. Il est plein de charme ; la nature y est verte avec exubérance, comme il est naturel dans ce pays dont c’est la couleur nationale – ne dit-on pas qu’il en existe ici quarante nuances ?