Les demoiselles de chez Braun.

Wien, 13 avril 2008.

Voyez le regard lourd des Titans sur les demoiselles du rayon lingerie ! Ces quatre personnages à demi nus montrent un naturel et une réserve où l’on reconnait la délicatesse de l’Autriche impériale.

On est prié de ne pas conjecturer que la commerçante dont le nom est écrit en lettres dorées se prénommerait Eva.

Schönbrunn.

Wien, 12 avril 2008.

Palais de la monarchie bicéphale, Schönbrunn a adopté le style, les jardins et les pièces d’eau de Versailles ; il a néanmoins une ambition plus mesurée. Entre le palais et la gloriette il n’y a qu’une petite trotte, dehors le strassenbahn n’est pas loin, ce palais s’est sagement établi près du centre de la ville.

L’édification de Schönbrunn (dont le nom signifie fontainebleau) est directement liée à la bataille de 1683, qui concerne chacun d’entre nous, qui concerne toute l’Europe. Les Turcs assiègent Vienne, les défenses de la ville tombent les unes après les autres, la résistance devient difficile lorsque arrivent les troupes polonaises, largement inférieures en nombre à celles des ottomans mais qui enfoncent leurs lignes et provoquent le repli des troupes du Croissant. Mille ans après Poitiers, mais sur son aile Est cette fois, l’Europe échappe à l’Islam ; la vassalisation de la chrétienté ne se fera pas par les armes. Et à Vienne, définitivement libérée, on peut lancer les grands travaux qui marquent pour un pays sa confiance en l’avenir.

Ces faits de guerre et de civilisation doivent être présents à l’esprit quand on se promène dans les jardins souriants, entre massifs, statues, jeux d’eau – ce décor de porcelaine où Sissi se perdait.

Aujourd’hui, comme toute la ville de Vienne, il est le souvenir d’un passé glorieux mais définitivement révolu. Sur les mille cinq cents pièces que compte le château on peut en visiter quarante-deux…

Hundertwasser.

Wien, 24 avril 2008

On a quelque peine à imaginer des unités d’habitation aussi violemment disparates dans la Wien alignée, régulière voire un peu ennuyeuse de François-Joseph ; elles font l’effet d’une fausse note dans une valse de Strauss. Il a déjà fallu admettre que l’Art nouveau se soit fait une place dans la cité saxonne et dansante du « classicisme », mais il faut se rendre à l’évidence : il y a eu à Wien, en 1980, un architecte/décorateur/peintre/philosophe capable de ce délire coloré, qui voulait des arbres aux fenêtres et qui, comme Corbu, se préoccupait de ceux qui vivaient dans les bâtiments qu’il construisait.

On peut estimer que ces façades ont d’abord un aspect pictural, qu’il y a là-dedans surtout le souci de créer un effet, une jolie surprise ; mais ce serait injuste de réduire la recherche d’Hundertwasser, qui a mis sa vie en accord avec ses déclarations, qui vivait dans un bateau, qui a écrit un Manifeste de la moisissure contre le rationalisme en architecture, à la pratique commerciale d’une esthétique ostentatoire.

Provocation, sans doute ; protestation, certainement. Hundertwasser était peut-être le dernier surréaliste. Toute sa vie il a lutté contre la ligne droite ; il a construit des planchers qui dansaient, des murs obliques ; il y collait des tessons de céramique ; ses balcons s’ouvrent comme des fleurs ; ses lignes sont souples comme un fil d’Ariane, ou un chemin de Croix. Hundertwasser souhaitait sans doute nous emmener dans un rêve, au pays des merveilles…

A nous de savoir dans quelle maison nous voulons vivre. A Barcelone chez Gaudi, à Wien chez Hundertwasser, ou sur la cascade avec Wright ?

Jugendstil.

Wien, 14 avril 2008.

Le centre de Vienne donne parfois l’impression que l’on n’a pas quitté l’époque impériale ; certains viennois sans doute souhaitent vivre dans ce souvenir qui les ramène aux splendeurs de l’Empire. Cela se note dans les immeubles altiers du centre de la ville, les façades d’institutions, les palais, la mairie, les musées, les jardins qui forment une ceinture jusqu’au Danube ; ainsi que dans la toponymie : Marie-Thérèse, François-Joseph, Radetzsky… et aussi lorsqu’on rencontre la statue de Sissi environnée de fleurs dans le plus beau jardin de la ville.

Mais Vienne a eu aussi son mouvement Art nouveau, léger comme une valse, nommé souvent localement le style Sécession, parfois style Jeunesse. Le bâtiment-manifeste de cette école c’est, au cœur de la ville, le splendide petit palais de la Sécession qui abrite une immense fresque de Klimt.

Ce lundi nous sommes devant la station Karlsplatz, de métal vert et doré. C’est une belle journée de printemps, chaude et claire. Des touristes rôdent autour du petit bâtiment, cherchant un angle de prise de vue ; on a l’impression que des membres d’une secte se sont donné rendez-vous là, qu’ils affectent de ne pas se connaître, que tout-à-l’heure sur un mot d’ordre connu d’eux seuls ils vont passer à l’acte ; on guette, on s’inquiète.

Les membres de cette secte aiment les courbes, les fleurs, les branches, les irrégularités de la vie. Ils détestent les lignes droites et la production industrielle. C’est pourtant pour le métro qu’Otto Wagner a construit en 1900 ce joli pavillon qui fait le gros dos …