Le vieux Nice.

Nice, 18 mars 2007.

On est bien ici dans le vieux Nice, avec ses cascades de fleurs, ses encadrements de fenêtres peints, ses volets piémontais, son linge aux fenêtres, ses délicats camaïeux de jaune, d’ocre et de carmin.

Le Vieux Nice possède tout le charme des villes méditerranéennes ; on y aime le pittoresque mélange des fleurs, des couleurs, des cris et des appels, des métiers qu’on exerce dehors ; et ce charme particulier des cités du Sud, où les rues resserrées forcent l’air à circuler en même temps qu’elles créent à toute heure l’ombre nécessaire.

Mais pour autant la partie ancienne de Nice ne ressemble pas à celles de Marseille, de Naples, de Barcelone ou d’Athènes. Moins cosmopolite que Marseille, et pourtant française elle aussi ; moins chargée de touristes qu’Athènes, et pourtant grecque elle aussi ; moins populeuse que Naples et pourtant animée elle aussi ; moins industrieuse que Barcelone et pourtant métropole elle aussi, Nice se distingue par sa sérénité et, rareté méditerranéenne, par sa réserve. Ici pas de faconde, pas d’excès, pas d’éclat. Cette grecque française est aussi un peu anglaise.

Les pâtissières.

Ermont, mars 1969.

Rien n’est plus charmant que ces trois petites filles rassemblées sérieusement autour d’une tâche conviviale. Leur maman leur a confectionné le même tablier de Vichy rose ; elles ont chacune un gilet bleu, mais d’un bleu différent. On dirait que cette famille aime le carroyage : au mur, au sol, sur la jupe de la grande et sur les tabliers on ne voit que des perpendiculaires.

Il reste de la farine sur la planche où leur maman a fait une grande tarte ; il reste aussi de la pâte. Elles ont chacune deux moules et on se doute qu’elles vont y faire des modèles réduits de tarte, des gâteaux à leur taille en somme. Si elles ont six friandises en train, c’est qu’il y en aura trois pour les autres – c’est bien d’apprendre à faire plaisir aux autres en même temps qu’à soi.

On en a l’eau à la bouche.

La falaise à Saint Valery en Caux.

Saint Valery, février 1993.

(Il faut encore répéter aux parisiens, touristes inévitables de ce petit port proche de leur grande ville, que Valery ne porte pas d’accent et n’a rien à voir avec le prénom…)

Le ciel bas est chargé de nuages transparents qui ne laissent aux normands qu’un étroit espace pour élever leurs pensées. La mer s’est retirée, laissant un large estran odorant et vivace où courent les petits crabes et où les gamins jouent entre les algues.

La muraille calcaire, striée de galets, dépasse par endroit une hauteur de cent mètres. Sa blondeur est tachée d’ocre là où la terre est tombée, quand le pied de la falaise a reculé sous les coups de la mer. Cette falaise se déploie à perte de vue, on dirait un ouvrage militaire dressé contre l’envahisseur britannique – sauf que là-bas, en face, Albion a elle aussi établi sa blanche fortification. Avatar du désert des Tartares, chacun attend l’agresseur, depuis quatre-vingt millions d’années.

Le Ponte Vecchio.

Florence, août 1987.

On n’en finirait pas de décliner les noms – Cimabue, Giotto, Donatello, Cellini, Léonard de Vinci, Michel-Ange, et Dante aussi – qui ont fait de Florence la capitale des arts italiens ; on peut ajouter les architectes, les sculpteurs, des musiciens. Et Machiavel, car les rudes constructions à bossage qui imprègnent la ville aristocratique d’une froideur hostile révèlent le même souci de gouverner par tous les moyens. Nous n’oublions pas non plus les bûchers que dressa l’inquiétant Savonarole avant d’y finir lui-même ses jours, victime des feux qu’il avait allumés.

Il y a tant de merveilles à Florence que nous avons choisi, modestement, de présenter cette image paisible du vieux pont qui franchit l’Arno. Cet ouvrage est une étroite rue piétonne où se sont installées de minuscules boutiques de luxe qui exposent des bijoux d’or, des gants colorés, des camées délicats. A son sommet, à peine soupçonnable, la galerie Vasari relie les Offices sur la rive droite au palais Pitti sur la rive gauche, après un parcours d’un kilomètre où l’on peut contempler mille, vraiment mille, autoportraits.

Pour cette image le photographe a utilisé un artifice des années quatre-vingt, un filtre orange dégradé qui donne au ciel la couleur du couchant. On comprend qu’il a cherché ainsi à adoucir l’impression laissée par cette ville de violences et de meurtres en utilisant les teintes dorées du doux Botticelli.

Rudolfinum.

Prague, 2 octobre 2005.

Le soleil vient de disparaître ; il laisse quelques couleurs au flanc du Hradcany que la cathédrale Saint Guy domine de sa masse et de ses flèches acérées. Les lumières de la ville se sont allumées devant le Rudolfinum où l’on prépare le concert de ce soir ; les pavés de la place Jan Palach reflètent leur lueur jaune et humide.

Le Rudolfinum a accompagné toute la jeune histoire de la jeune nation tchèque. Offert par une Caisse d’Epargne à la république et baptisé du nom d’un Roi, il a accueilli le parlement pendant vingt ans dans sa salle principale – la salle Dvorjak, réputée pour son acoustique et pour son orgue, rendue à la musique par les nazis dès leur arrivée. Les tchèques, élevés au rang d’apprentis allemands, n’avaient plus besoin de Parlement.

En haut de la façade, sur le toit, sont installées les statues de grands musiciens. On raconte que lors de leur arrivée les allemands exigèrent la dépose de la statue dédiée à Mendelssohn, juif notoire. Mais les ouvriers chargés de ce travail n’avaient aucune idée de ce à quoi pouvait ressembler Mendelssohn, ni d’ailleurs aucun des autres musiciens. Ils procédèrent donc au flair, et choisirent la statue d’un homme dont le gros nez leur semblait assez bien illustrer la typologie des races exposée par le nouveau régime.

Hélas ! il s’agissait de la statue de Wagner, idolâtré par le nazisme. Les praguois en rient encore.

Graslei

Gent, 27 juin 1998

Le petit bateau longe le quai Graslei ; il veut se donner une allure de vaporetto, voire de gondole – pourtant nous sommes à Gand, et c’est Bruges qu’on a baptisée la Venise du Nord. Il promène sa cargaison de touristes venus chercher sur l’eau l’illusion d’un exotisme sans danger.

A la barre, le pilote commente les paysages qui défilent ; un petit garçon semble plus intéressé par la défense qui flotte au côté du motoscafo.

Le paysage est pittoresque, sans doute. Mais le plus pittoresque, c’est sans conteste cet objet flottant couvert de parapluies bigarrés luttant contre une bruine insidieuse…

Yachts en baie de Cannes.

Cannes, 25 mai 2006.

Chaque année au moment du Festival de grands bateaux élégants se rassemblent en baie de Cannes. Ils restent à juste distance de la Croisette, et pour peu que le temps soit clément on y entrevoit des femmes presque nues qui boivent des liqueurs colorées pendant qu’à leurs côtés des capitaines d’industrie tentent de passer inaperçus derrière leurs lunettes de soleil Porsche ; la juste distance étant celle qui permet que l’on entrevoie à bord ces femmes presque nues et ces capitaines d’industrie.

Sur le sable du rivage les plagistes ont installé des rangées de fauteuils où les moins fortunés se donnent l’illusion d’appartenir au monde des images – modèles déhanchées, metteurs en scène excentriques, artistes négligents. On rêve de rencontres improbables, de soirées en palaces, de feux d’artifice.

On ne vit pas que de réel.

Le cimetière juif de Prague.

Prague, 2 octobre 2005

Dans le vieux quartier juif de Prague, sauvegardé par miracle de la furie allemande, les stèles tombales du cimetière se heurtent comme une troupe d’éclopés au retour d’une bataille. Par amitié, par compassion, les visiteurs israélites posent de petits graviers sur l’une ou l’autre pour accompagner un mort inconnu.

Le nombre de tombes est difficile à chiffrer – ce cimetière était un lieu d’inhumation obligé dont la surface obligea à superposer les tombeaux ; on avance le chiffre de 12 000 occupants.

Le lieu est étrange, silencieux. Les oiseaux y chantent pourtant, des kaddishs sans doute, et leur voix sonne clair dans les allées irrégulières où quelques bouquets d’arbres apportent une ombre transparente. Au moment où tout se défait, où s’établit la pénombre de l’oubli, le vieux cimetière juif de Prague nous dit qu’il faut, malgré tout, croire en un principe du monde.

Le dévoreur de glacier.

Nice, 10 août 2004

La ville de Nice a rendu en 2004 un hommage remarqué à Niki de Saint Phalle qui venait de mourir, en exposant pendant trois mois sur la Promenade, quai des Etats-Unis, une série de grandes sculptures revêtues de céramique, de galets et de verres multicolores. Il y avait là des totems, un joueur de basket, un batteur de base-ball, un oiseau de mauvais augure, tout un bestiaire étrange ; il n’y avait pas de Nanas.

Sur cette image prise à la hâte avant que le Grand Serpent n’avale le glacier, son triporteur et sa marchandise, la couleur de la Méditerranée fait plaisir à voir.

GCR 602

Sancergues, août 1963.

La photo montre une rue de Sancergues, village de petite importance à dix kilomètres de la Charité sur Loire ; entre les deux localités un pont franchit le fleuve. La rue est propre et déserte à l’exception de sept militaires et d’une femme en blanc.

Ils sont là six soldats à l’habillement disparate – de la veste matelassée à la tenue de sortie – autour d’une jeep à laquelle ils s’appuient ; tous regardent l’objectif. Au contraire un sous-officier – un margis, comme on dit dans le train des équipages, c’est-à-dire un sergent – regarde au loin et, sans doute, cherche à rendre manifeste la distance qu’il prend avec le laisser-aller de sa troupe. La jeep est un véhicule de la circulation routière, reconnaissable au double triangle vert et blanc sur le pare-chocs. A la porte du café une femme de l’établissement se réjouit de figurer sur la photo.

Le grand garçon bien habillé s’appelle About. Il pense visiter un peu la région puisque l’après-midi est libre. Au volant, Marsollier compte simplement laisser passer le temps, avec philosophie. Gasnier en revanche s’est habillé lui aussi, et espère qu’About lui permettra de l’accompagner. Le margis pour sa part est resté en treillis, car il souhaite rendre parfaitement clair qu’il ne se divertira pas avec la troupe ; il porte d’ailleurs le képi auquel son grade lui donne droit et qui signale son autorité.

C’était au temps où les garçons faisaient, en France, un service militaire d’une durée variable suivant les époques et les événements ; en temps normal ils considéraient seulement ce passage sous les drapeaux comme une perte de temps, apprenaient à fumer et parfois à boire, attendaient impatiemment leurs permissions ; ils détestaient l’armée et les militaires, montaient des gardes, tiraient au flanc, apprenaient à tirer, à conduire et à marcher au pas. Après quelques années cependant ils regrettaient ce temps de leur jeunesse qu’ils considéraient ensuite avec affection le reste de leur vie.