Au bord de l’eau.

Mayenne, 19 juillet 2007.

Le bateau a passé la nuit ancré à une rive de la Mayenne ; cette image du petit matin est une précieuse récompense pour le courageux qui a voulu contempler le retour du jour.

Il est six heures moins le quart, le soleil se lève ; quelques oiseaux s’ébrouent, une loutre traverse la rivière en silence. Les teintes de la nature sont voilées par la brume légère qui annonce la naissance d’une belle journée. Les plans successifs se détachent avec précision, dans ce sfumato qui crée la distance et le volume – on croirait voir le fond d’un tableau de Léonard.

Le foin doré, richesse d’hiver, est jeté en rouleaux sur la verte prairie ; on dirait des osselets qu’en enfant géant, surpris par la nuit, a laissés là hier soir. Tout respire le calme, la paix, la vie simple. Ce paysage échappe au temps ; il vit au rythme de l’eau qui coule et des travaux anciens dans le cycle des saisons.

Alpes Maritimes

Antibes, 15 février 2009.

Cette image des remparts d’Antibes, prise avec une longue focale depuis la plage de la Salis, est assez emblématique de la Côte d’Azur et particulièrement des Alpes Maritimes.

La grande tour qui surplombe à gauche un enchevêtrement de toits de tuiles est celle du musée Picasso, un des trois musées nationaux du département – précisons que pour la France entière il n’y a que 13 musées nationaux en province : voilà qui met bien à sa place ce département qui chérit les Arts. Dans le fond de l’image les sommets enneigés du Mercantour et de l’Italie se découpent sur le ciel bleu; la mer étale, d’un bleu plus soutenu, baigne les roches qui forment le soubassement de la fortification. On comprend le goût des riches européens qui depuis un siècle viennent en hiver profiter de ce spectacle sous le soleil.

On voit aussi, éclatantes de blancheur, les superstructures des yachts luxueux ancrés à ce qu’on appelle le port des milliardaires ; et il est vrai que chacune de ces unités vaut le prix d’un petit immeuble à Paris. La Côte d’Azur est faite de ces contrastes, puisque les plus extrêmes richesses se sont installées près des maisons de pêcheurs. Les deux populations ne se portent pas ombrage ; car elles ne se rencontrent qu’à de rares occasions, lorsque les russes opulents ou les anglais flegmatiques se livrent à des expéditions ethnologiques sur les marchés provençaux.

Les feux de Taggia.

Taggia, 10 février 2002.

Taggia est une petite ville ligure au vaste patrimoine architectural presque entièrement ruiné – sauf le monastère dominicain, qui abrite les plus beaux tableaux de Brea et de Canavesio. Son pont romain coudé est dominé, tout là-haut, par l’immense viaduc de l’autoroute qui plane au-dessus de la vallée.

A Taggia chaque année on fête la San Benedetto avec de grandes manifestations populaires : défilés, orchestres folkloriques, messe d’action de grâce, car il s’agit de remercier le ciel d’avoir échappé aux Sarrazins, c’est-à-dire aux musulmans maghrébins encadrés par quelques ottomans et quelques arabes. La ruse proposée en 1626 par le Saint fut de faire allumer un feu sur chaque place du village afin de faire croire aux Sarrazins qui croisaient à une lieue en mer que le village en flammes avait déjà été saccagé ; ces saints, quelle imagination.

Depuis 400 ans donc à la moitié de février, dans la nuit du samedi au dimanche, on allume sur les places et dans les rues obscures de Taggia de grands brasiers. Il y a là une foule de Ligures, probablement quelques Piémontais, mais pas de touriste étranger. La nuit est froide ; les brasiers sont torrides. Alors cette ville misérable retrouve, dans les reflets des flammes qui dansent sur les façades délabrées – frontons altiers, linteaux sculptés, bossages et murailles – une fierté qui s’évanouira, comme dans un conte, au lever du jour. Notre image montre les arcades blasonnées de la rue principale rougies par le feu, et dans le fond la gerbe d’une gigantesque fusée tenue embrassée par un jeune homme. Ils sont ainsi quelques dizaines, tout au long de la nuit, à montrer leur courage en tenant à bras-le-corps un artifice si dangereux que naguère, l’un d’entre eux en est mort.

Le stade.

Montréal, juillet 1987.

L’immense stade olympique de Montréal a été construit par l’architecte Taillibert, au centre d’un vaste site dans la partie Est de la ville, pour les JO de 1976. Il peut accueillir 65 000 spectateurs et possède – amplitude locale du climat oblige – un toit découvrable. Il est surmonté par la plus grande tour inclinée du monde (cent soixante quinze mètres). Depuis les Jeux le stade est utilisé pour des manifestations de tous ordres ; la fréquentation maximum étant constatée lors de concerts pour la jeunesse. Mais sa vocation reste tournée vers le sport américain – football et base-ball, soccer pour des opérations de démonstration…

Aujourd’hui, c’est base-ball. Le match peut être long ; il peut être interminable. Alors on s’assied avec un plateau et quelques provisions : sandwich ou pop-corn, boisson gazeuse, biscuits. On rentre, on sort prendre une bière, on consulte l’affichage au retour pour voir où en est la partie.

Pour le Québec et Montréal la construction de ce monstre, à l’époque très novateur, a été un engagement financier énorme ; la ville de Montréal a remboursé pendant trente ans les sommes empruntées pour le réaliser, sans compter les frais d’entretien. Lorsqu’un québécois découvre que vous êtes français le sujet n’est pas long à venir sur le tapis :

  • Vos architectes français ! Nous on continue à payer pour le stade de Montréal, tabernak !

Il est convenable alors d’attirer l’attention de votre interlocuteur sur l’intérêt de cet investissement :

  • Et alors, qu’est-ce que vous feriez visiter sans ça à Montréal ? le centre commercial Bonaventure ?

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Le béguinage.

Bruges, juin 1982.

Il est calme et lilial, à l’abri du monde et de ses tapages ; au loin on distingue le haut clocher de l’église dont les béguines sont les servantes.

Elles étaient ainsi quelques dizaines à adopter une forme de vie presque monacale, mais cependant installées dans le siècle ; elles vivaient dans ce charmant village, au cœur du village de Bruges. Bien sûr les fenêtres n’ont pas de volets ; devant chaque maison, où vivaient plusieurs béguines, une lourde porte encastrée dans un mur sommé de tuiles donne accès à un jardin dont on ne sait rien.

Au centre du béguinage il y a un colombier, et les jolis oiseaux blancs y roucoulent tout le jour. De temps à autre ils perdent une plume neigeuse qui flotte lentement dans l’air odorant jusqu’au sol du jardin entretenu avec soin.

La dentelle dans la rue.

KrK, juillet 1987

Mais si, il est prononçable  le nom de cette ville de Croatie installée sur une presque île (puisqu’un pont y a été construit) près de la Vénétie italienne ; il suffit de donner au r sa fonction de semi-voyelle comme dans la plupart des langues du monde.

A un mille de la côte, Krk était une assez grande île pauvre dominée par un château brutal ; on y parlait encore le dalmate jusqu’en 1898, date à laquelle s’est éteint le dernier locuteur de cette langue romane. Il y a des marchés de légumes et de fruits, des plages qu’on n’a pas encore aménagées, un urbanisme où se juxtaposent les humbles maisons traditionnelles et de déplorables constructions économiques. Il y a aussi une église à bulbe au centre du vieux village, près du port où dansent les petits bateaux multicolores.

On trouve à Krk pourtant un goût de vivre simple et un artisanat traditionnel qui n’est pas sans qualité. Ainsi en est-il de ces vêtements de dentelles proposées aux touristes sur une fontaine qui arbore encore l’étoile rouge – krasnaïa zvezda – de la Yougoslavie disparue.

Plus loin des échoppes proposent d’acheter de l’or. Zlata, un mot slave qu’on retrouve dans tous les pays de l’Est… Mais écrit en caractères romains, parce que nous sommes en Croatie.

Saint Bavon.

Gand, 5 juin 1982.

Gand s’est développée autour de ses structures de commerce – resserres et magasins, maisons de Guildes, boutiques et demeures de marchands – et de deux bâtiments emblématiques : le château cynique et violent des comtes de Flandre, et la cathédrale saint Bavon qui abrite le plus beau tableau du monde.

C’est la nuit qu’il faut voir ces bâtiments, de part et d’autre du quai aux Herbes bordé de riches maisons anciennes, à colombages et à pignons sur rue. A travers les grandes verrières illuminées on distingue les riches décorations de la cathédrale ; c’est qu’on est en terre de la Réforme et qu’il ne faut rien cacher de son intérieur si on a l’âme pure.

Saint Bavon est illuminée de l’intérieur ; car elle abrite et donne à voir le plus bel ensemble pictural du monde occidental : le polyptyque de l’Agneau mystique composé de vingt-quatre tableaux peints par les frères Van Eyck – un immense livre aux couleurs minérales éclatantes que l’on n’ouvrait qu’en grande circonstance, et que les frères peintres ont réalisé en quatorze années de labeur. Au-delà de la beauté saisissante des scènes et des personnages, la représentation du rachat tel que le décrit saint Jean emprunte des voies symboliques, voire ésotériques. A chacun donc de trouver son chemin…

La fête du hareng.

Dieppe, novembre 1985.

A vrai dire, ce jour de novembre est à Dieppe la fête de tout le monde – sauf du hareng ! Grillé en plein vent, servi à la terrasse de tous les restaurants, par son sacrifice il prodigue aux commensaux le bon cholestérol qui entretiendra leurs artères.

Il fait froid – il fait souvent à ce moment de l’année un froid de gueux. Mais il fait soleil, et les familles profitent de cette fête sur le quai Henri IV ; le long du bassin se sont installés les manèges et les stands des enfants ; côté terre les restaurants ont étendu leurs terrasses sous des tentes qu’ils chauffent, et des traiteurs vendent le poisson qu’on mangera ce soir au dîner dominical.

Depuis cinquante ans Dieppe fait vivre ainsi la fête du « poisson-roi » dont il fournissait Paris avec les ports d’Étretat, de Saint Valery et de Fécamp ; cinquante ans ce n’est pas beaucoup, mais on a l’impression que la fête date du Moyen-âge tant elle est entrée dans les mœurs – 100 000 visiteurs chaque année ! Et comme Dieppe est aussi le premier port français pour la pêche à la coquille Saint-Jacques, la fête du hareng profite de la présence de ce coquillage, absolu délice ! On boit du vin blanc, on hume la fumée des grillades, on examine les menus et surtout on saute sur la première place libre.

Tourbière.

Connemara, août 1988.

Une tourbière est un espace végétal vivant, composé essentiellement de sphaignes, plante ligneuse à petites fleurs blanches caractéristiques ; son sol est élastique, spongieux, très humide.

Mais en-dessous de la surface vivante se sont accumulées les couches végétales antérieures, sur une épaisseur de quelques mètres. Le processus a pris environ cinq mille ans, ce qui est peu en termes de géologie, et qui explique que la teneur en carbone combustible soit faible (par rapport au charbon ou même au lignite, par exemple). La tourbe est donc un mauvais aliment du feu, peu calorique, qui produit beaucoup de fumée et de poussière.

Mais dans l’Irlande privée d’arbres c’est un combustible précieux ; il est typique des pubs, où on contemple sa flamme bleu pâle en rêvant. La fumée pique un peu les yeux et l’odeur puissante de son feu rappelle quelque chose. On découvre tout-à-coup que cette odeur, c’est justement celle du whisky irlandais que la tourbe sert à distiller… C’est dire si l’usage de la tourbe est gravé dans l’inconscient populaire.

Pubs et leurs chansons tristes, bûches de tourbe légère pour animer la cheminée, whisky qui fait rêver à un avenir meilleur – non, Dieu n’a pas oublié l’Irlande.

Le diamantaire.

Anvers, 28 février 1985.

Il est impassible. Il rêve sans doute, devant son long travail aux effets imperceptibles, aux pays d’où vient la pierre de lumière qu’il use lentement. Il rêve d’éléphants dans la savane, de lions somnolents, de baobabs ventrus à l’ombre parcimonieuse ; il rêve de noirs au regard brillant qui émergent de la terre ingrate, de machines extraterrestres qui arpentent le sol où le soleil est enfoui… Il ne prend pas garde au lent défilé des touristes fascinés, dont beaucoup ne verront jamais que de loin les diamants qu’il taille.

Il a de la technique ; il sait les angles qu’il faut respecter pour multiplier la lumière, il sait la pression qu’il ne faut pas dépasser, il décèle et déplore les paillettes qui abaissent la valeur de son travail. Du blanc river au jaune il sait les couleurs qui vont sortir de la gangue, il attend depuis le début de son métier le diamant noir qui illuminera sa vie – mais qui probablement n’existe pas.

Ce soir, perdu dans un fleuve de cyclistes il va rentrer dans sa maison chaude au bord du canal, et sur le chemin il rêvera encore de lions et de savane.