Le stade.

Montréal, juillet 1987.

L’immense stade olympique de Montréal a été construit par l’architecte Taillibert, au centre d’un vaste site dans la partie Est de la ville, pour les JO de 1976. Il peut accueillir 65 000 spectateurs et possède – amplitude locale du climat oblige – un toit découvrable. Il est surmonté par la plus grande tour inclinée du monde (cent soixante quinze mètres). Depuis les Jeux le stade est utilisé pour des manifestations de tous ordres ; la fréquentation maximum étant constatée lors de concerts pour la jeunesse. Mais sa vocation reste tournée vers le sport américain – football et base-ball, soccer pour des opérations de démonstration…

Aujourd’hui, c’est base-ball. Le match peut être long ; il peut être interminable. Alors on s’assied avec un plateau et quelques provisions : sandwich ou pop-corn, boisson gazeuse, biscuits. On rentre, on sort prendre une bière, on consulte l’affichage au retour pour voir où en est la partie.

Pour le Québec et Montréal la construction de ce monstre, à l’époque très novateur, a été un engagement financier énorme ; la ville de Montréal a remboursé pendant trente ans les sommes empruntées pour le réaliser, sans compter les frais d’entretien. Lorsqu’un québécois découvre que vous êtes français le sujet n’est pas long à venir sur le tapis :

  • Vos architectes français ! Nous on continue à payer pour le stade de Montréal, tabernak !

Il est convenable alors d’attirer l’attention de votre interlocuteur sur l’intérêt de cet investissement :

  • Et alors, qu’est-ce que vous feriez visiter sans ça à Montréal ? le centre commercial Bonaventure ?

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Les rapides de Lachine.

Montréal, août 1984.

A cause de la grande largeur du Saint Laurent à Lachine on ne perçoit pas la rapidité et la brutalité des remous qui secouent le fleuve à cet endroit ; il n’en va pas de même pour les sportifs qui descendent les rapides en canot, surveillés de loin par un sauveteur sur son embarcation surpuissante.

Lachine, c’est la campagne à l’ouest de Montréal, de vastes prairies dans la ville. Les citadins y viennent aux beaux jours pique-niquer et jouer à des jeux de plein air. Samuel de Champlain y perdit un ami ; il nomma ces dangereux courants, qui constituèrent longtemps un obstacle à la navigation, Sault Saint Louis – un sault, dans la langue de l’époque, c’est un rapide. Le niveau du fleuve descend de quatorze mètres en quelques centaines de mètres.

L’eau sombre gronde, les rafteurs crient, des oiseaux chantent. Il fait bon somnoler dans l’herbe en laissant le vent passer au-dessus de soi et en regardant les oiseaux planer dans le ciel – toutes les îles de l’arrière-plan sont une réserve ornithologique. A Montréal la belle saison est belle.

Niagara.

Niagara Falls, juillet 1978

Les chutes sont partagées entre le Canada et les États-Unis ; la partie canadienne, en forme de fer à cheval et large de plus de sept cents mètres, est photographiée ici à une hauteur de deux cents mètres depuis la tour Skylon, qui permet de découvrir toute la campagne environnante. La vapeur d’eau qui s’élève lorsque les eaux du lac Erié se déversent dans celles du lac Ontario signale les chutes bien avant leur grondement.

Autour du site se sont naturellement établis depuis quelques années toute une foire commerciale et des « spectacles » touristiques affligeants ; des projections colorées salissent cette merveille naturelle à la nuit tombante, et l’on ne peut s’empêcher de rêver à la jeune princesse qui fonda chez les indiens le mythe des chutes, méconnaissable sous ce maquillage grossier.

On entre au cœur du fer à cheval dans des bateaux qui portent justement le nom de cette princesse, Maid of the Mist ; on nous revêt de longs cirés, mais la buée envahit tout. On est saisi d’étouffement et d’angoisse quand le bateau s’approche du tonnerre, que la vue se perd et que l’air se dérobe.

Le Saint Laurent à Québec

Québec, août 1984

A partir de Québec le Saint Laurent s’élargit en estuaire, et aucun pont ne permettra plus son franchissement ; il lui faudra néanmoins encore plus de cinq cents kilomètres avant de déboucher sur l’Océan après avoir franchi la porte de Terre-Neuve.

La photo est prise du restaurant tournant sur le toit de l’hôtel Loews, sur Grande Allée, qui accomplit un tour complet en soixante-quinze minutes. Sur la droite la toiture verte du Château Frontenac, juste derrière celui-ci l’Île d’Orléans, et sur la gauche le dernier pont sur le Saint Laurent, qui ne conduit qu’à l’Île. Tout en bas à gauche les bâtiments de la Colline parlementaire, puisque Québec est la capitale de la province de ce nom, et plus loin les grands docks maritimes de La Pointe-à-Carcy.

La silhouette du Château Frontenac, hôtel construit par la Canadian Pacific pour ses voyageurs riches au XIXème siècle, s’inspire ( ?) de la ligne des châteaux français de style Renaissance ; la vieille ville de Québec, une des plus visitées d’Amérique du Nord, ressemble pour sa part à un village breton granitique installé dans la froide Nouvelle-France.

Québec est belle, élégante et noble. On ne peut échapper néanmoins en la visitant à une tristesse ancienne et silencieuse ; c’est sur les Plaines d’Abraham, l’étendue verte qui commence sur la droite de la photo, que Montcalm perdit la vie et sa dernière bataille – celle qui mit fin, avec l’abandon de Fort Carillon, à notre présence aux Amériques. Après il n’y eut plus la France, il n’y eut que des Français.

Larmes d’Acadie

Antonine Maillet et J.-Cl. Hubi

Au cœur du Nouveau-Brunswick, seule province bilingue du Canada, Antonine Maillet se confie devant l’Île-aux-Puces qu’elle a fait construire pour y donner à voir les échoppes et les personnages de son enfance.

Derrière elle on distingue quelques casiers à homards – nous sommes près de Shediac, où l’on a élevé une statue à ce crustacé qu’on pêche ici et aux îles de la Madeleine pour tout le Canada. Un pont sinueux relie la rive à un îlot que visitent les Cajuns revenus au pays pour pleurer le sort d’Évangeline brisée par le grand dérangement, mais aussi les Acadiens restés obstinément sur leur terre malgré la violence des anglais.

Antonine parle un français savoureux, plein d’images qui roulent, un français aux mots surprenants qui racontent si bien, un français de terre, de neige et d’eau salée, de ciel bas et d’orages, un français entêté malgré les malheurs et les oublis. Elle est la Sagouine et Pélagie-la-charrette, elle est tout un pays qui rit à travers ses larmes.

J.-Cl. Hubi

Antonine Maillet est le seul écrivain non européen à avoir reçu le prix Goncourt.