La bibliothèque de Celsius.

Ephèse, 5 novembre 2008.

A Ephèse, la beauté extrême de la bibliothèque de Celsius montre en quelle estime on tenait, à l’époque, les livres.

Merveille d’un rivage de la Méditerranée, Ephèse en ce temps-là était une des villes illustrant le génie humain. Implantée entre les lieux où naquit le Christ et où mourut la Vierge, elle avait forum, théâtre de 25 000 places, rues dallées, toutes les commodités possibles de l’époque ; elle lisait les livres qu’elle déposait dans sa bibliothèque. Fille d’Héraclite et de Parménide, elle rassemblait en une seule voie la science, l’esthétique et la mathématique.

Construite au IIème siècle par un gouverneur qui voulait rendre hommage à son père – gouverneur avant lui de cette même province – et souhaitait s’y faire ensevelir, elle abritait 12 000 rouleaux ; le codex venait d’être inventé à Rome, mais pour l’essentiel les textes étaient écrits sur des rouleaux de papyrus. On avait déjà compris que l’écrit, qui permet la transmission des connaissances et donc leur accroissement, est la clé du progrès humain.

Son port ensablé, son économie ruinée par les vagues contraires des Turcs et des Arabes, saccagée à plusieurs reprises, elle perdit sa bibliothèque, et l’humanité régressa.

Elle est comme ça…

Pise, 26 avril 2010.


On le sait bien, qu’elle penche ; pourtant l’impression est saisissante lorsqu’on la trouve devant soi sur le campo santo de Pise.

Une tiare plus petite somme la sextuple couronne de colonnes en marbre de Carrare édifiées les unes au-dessus des autres ; après beaucoup d’études fantaisistes et de plans extravagants quelques ingénieurs sérieux ont arrêté la chute lente mais inexorable qui menait la Tour à sa ruine. Pendant une dizaine d’années nul ne put la visiter, mais désormais elle est resplendissante, candide, hospitalière. Lors de son ascension on est frappé par des moments de vertige – rien dans notre vie verticale ne nous prépare à la vague de ces murs et ces sols.

Au vrai la Tour, qui n’est que le campanile de la superbe cathédrale proche, à l’opposé du baptistère, écarte de ces deux admirables bâtiments l’attention de tous, comme une fille effrontée éclipse le mérite de ses sœurs par l’éclat de ses charmes. Elle a huit cents ans maintenant ; c’est un bel âge pour les constructions de notre vieux continent. Poussée par une sorte d’héliotropisme méditerranéen elle s’incline vers le sud – aurait-on crié au miracle si elle s’était inclinée dans la direction de Bethléem ! Il faut donc la contempler de l’ouest pour profiter à plein de son inclinaison, comme tous ceux qui se font photographier dans le geste d’arrêter sa chute.

Les fleurs de la Côte.

Vence, 17 avril 2010.

Les fleurs de la Côte colorent les saisons. L’année commence dans le jaune du mimosa qui ensoleille fugitivement, avec l’enivrant parfum qu’on lui connaît, la fin de l’hiver. Dans sa douceur duveteuse il annonce, après une parenthèse de fraîcheur, le retour des beaux jours.

Puis le bleu succède au jaune. C’est d’abord le bleu profond, presque violet, des iris qui se pressent au bord des ruisseaux ou sur les accotements des routes ;  à chaque pied une couronne de feuilles raidies protège la fleur indolente.

Sur les clôtures et les vieilles murailles éclosent ensuite les grappes de glycines presque blanches qui se faufilent dès qu’elles le peuvent sur les arbres et les haies ; pendant quelques jours leur richesse et leur force annoncent avec certitude le printemps. Celle que montre la photo se trouve à mi-chemin sur la pénétrante qui va de la mer à Vence. On guette chaque jour d’avril son arrivée, elle tarde, on s’inquiète – et puis un jour elle est là, sans prévenir, elle offre sa profusion, on sait que la chaleur est de retour.

Enfin viennent les fleurs bleues qui vont durer tout l’été : les bougainvillées, dans des nuances qui vont là aussi jusqu’au violet, déploient au soleil leurs épaisses draperies et tapissent les routes de bord de mer. Elles resteront jusqu’aux derniers beaux jours, faisant croire aux étrangers que leurs feuilles sont des fleurs.

Pendant tout l’été aussi on admire des fleurs bleues moins connues des gens du nord : le plombago délicat qui colle aux doigts, l’agapanthe dont la lourde tête fleurit les massifs des villes.

Enfin la vraie fleur du midi va exploser en buissons multicolores : le laurier-rose déploie toutes ses couleurs dans tous les chemins, il dure toute la saison, il apporte la joie dans les foyers comme l’olivier donne l’or des cuisines et la vigne le soleil des verres.

Yerabatan.

Istanbul, avril 1993.

Dans le quartier de Beyazit, entre Sainte Sophie et la Mosquée bleue, on trouve, après quelque recherche, un petit bâtiment modeste grâce auquel on peut accéder à Yerabatan. On paie son écot et on descend, par une sorte d’escalier dérobé, dans la fraîcheur d’une immense salle où les voûtes de briques reposent sur des centaines de colonnes.

Une immense salle en vérité ; elle mesure un hectare – douze fois la surface de la galerie des Glaces à Versailles, deux fois celle de Notre-Dame de Paris !

Le sol est couvert d’eau ; mais on comprend pourquoi quand on apprend que Yerabatan est en réalité une citerne construite par un empereur romain pour que les habitants de Constantinople puissent résister en cas de siège de leur ville.

Il fut un temps où l’on se déplaçait en bateau entre ces colonnes pour en assurer l’entretien. Désormais le monument reçoit surtout des touristes, qui s’étonnent quand ils voient, dans le sombre éclair de sa paresseuse promenade, une carpe ancienne partir se réfugier vers une zone ombreuse.

Chez Pipo.

Nice, 23 juin 2009.

La guerre de la socca fait rage.

On ne mange pas de socca à Toulon, et le nom même en est inconnu à Marseille ; en revanche elle est appréciée sur la côte italienne jusqu’à Gênes. On a donc affaire à un mets ligure ancien, très ancien, qui présente un côté identitaire, voire initiatique.

La socca est une crêpe de farine de pois chiches, d’eau et d’huile d’olive cuite en quelques minutes sur une immense crêpière de cuivre, et consommée chaude avec un léger jeté de poivre. Outre la Ligurie je ne sais que Buenos Aires où elle soit connue. C’est à la fois un plat et un dessert, et c’est délicieux. Avec un verre de rosé de Bellet frais, je ne vous dis pas.

Aujourd’hui c’est jour d’inauguration chez Pipo ; on change de propriétaire, l’établissement est repris par Steve. Mais attention ! On reste dans la tradition, sans quoi son commerce s’écroulerait. Steve était serveur dans cette maison fondée en 1923, et il se disait : « un jour, je reprendrai Pipo. ». Aujourd’hui, c’est fait.

Loin d’ici, rue Pairolière, René apprend la nouvelle avec sérénité. René, c’est l’autre face de la tradition, plus traditionnelle. La tradition exige ces affrontements nécessaires à sa vitalité. Chez Pipo, la socca est présentée en losanges croustillants ; chez René elle garde sa forme de crêpe souple. Tous les niçois ont leur avis là-dessus, et se rangent dans un camp ou dans l’autre. Et comme dans tous les choix de vie essentiels il y a des conciliateurs et des enragés.

Venant de l’étranger, je dois garder sur ce sujet de société une attitude modeste. Seuls mes intimes connaissent mon choix ; vous n’en saurez rien.

Un pub irlandais.

Galway, août 1988.

On reconnaît un pub irlandais d’abord à sa bière – Smithwick’s, Murphy, Killian, Harp, Kilkenny suivant les lieux, mais toujours la Guinness noire et sucrée -, ensuite à sa musique. Souvent, comme ici, les musiciens sont assis à une table, consommateurs parmi les autres, et jouent en échange de (nombreuses) bières et de quelques pièces. Au mur au-dessus d’eux titubent des portraits de musiciens passés – un accordéoniste, un pianiste, un violoniste.

En vingt-cinq ans les choses ont beaucoup changé ; les musiciens sont devenus professionnels, touchent un cachet et vendent quelques exemplaires de leurs enregistrements.

Voici deux siècles les anglais avaient observé que la musique irlandaise était souvent… irlandaise ; qu’elle se chantait dans cette langue celtique ; et que les paroles n’étaient pas toujours favorables à leur tutelle. En foi de quoi ils limitèrent sérieusement sa pratique. Elle connaît aujourd’hui une diffusion mondiale, et pas seulement dans les territoires de la diaspora irlandaise ; c’est peut-être la première des world musics.

Les jeunes instrumentistes qui animent ce pub de Galway utilisent les cinq instruments traditionnels : le violon (encore parfois à cordes métalliques), la flûte traversière, le bodhrán, ce tambour large qui soutient le rythme ; à peine visibles, à droite le whistle, minuscule flûte d’étain que les enfants apprennent à l’école, et, posée à droite du flûtiste, la union pipes, cette cornemuse dont on presse le sac avec le coude.

C’est dans la convivialité des bars que cette musique exprime le mieux l’âme irlandaise, ses rêveries, sa peine, son romantisme. La musique est dans la salle, dans les cœurs ; et dans les bouches aussi. Au moment de la fermeture on chante, debout, à pleins poumons, l’hymne national. En anglais, c’est vrai. Mais en vrai irlandais.

Hundertwasser.

Wien, 24 avril 2008

On a quelque peine à imaginer des unités d’habitation aussi violemment disparates dans la Wien alignée, régulière voire un peu ennuyeuse de François-Joseph ; elles font l’effet d’une fausse note dans une valse de Strauss. Il a déjà fallu admettre que l’Art nouveau se soit fait une place dans la cité saxonne et dansante du « classicisme », mais il faut se rendre à l’évidence : il y a eu à Wien, en 1980, un architecte/décorateur/peintre/philosophe capable de ce délire coloré, qui voulait des arbres aux fenêtres et qui, comme Corbu, se préoccupait de ceux qui vivaient dans les bâtiments qu’il construisait.

On peut estimer que ces façades ont d’abord un aspect pictural, qu’il y a là-dedans surtout le souci de créer un effet, une jolie surprise ; mais ce serait injuste de réduire la recherche d’Hundertwasser, qui a mis sa vie en accord avec ses déclarations, qui vivait dans un bateau, qui a écrit un Manifeste de la moisissure contre le rationalisme en architecture, à la pratique commerciale d’une esthétique ostentatoire.

Provocation, sans doute ; protestation, certainement. Hundertwasser était peut-être le dernier surréaliste. Toute sa vie il a lutté contre la ligne droite ; il a construit des planchers qui dansaient, des murs obliques ; il y collait des tessons de céramique ; ses balcons s’ouvrent comme des fleurs ; ses lignes sont souples comme un fil d’Ariane, ou un chemin de Croix. Hundertwasser souhaitait sans doute nous emmener dans un rêve, au pays des merveilles…

A nous de savoir dans quelle maison nous voulons vivre. A Barcelone chez Gaudi, à Wien chez Hundertwasser, ou sur la cascade avec Wright ?

Le vieux Cagnes.

Cagnes, juin 2006.

A travers une échancrure dans l’olivette on aperçoit la colline sur laquelle s’est établi le village de Cagnes, bien avant qu’un préfet bougon le somme de prendre le nom de Cagnes-sur-Mer afin qu’on ne le confonde pas avec Cannes ; les deux noms voulant simplement dire que l’endroit est peuplé de roseaux.

Sous le soleil de midi la forteresse des Grimaldi a fière allure ; pourtant, à part des escarmouches dues à l’exécrable caractère des nobliaux de l’époque, elle n’a connu depuis sa construction vers 1300 aucun fait d’armes notable. Elle a commencé en résidence et fini en musée.

La colline est souple, avec ses toits de tuiles nichés dans la toison des arbres ; bien que quatre ou cinq cyprès tentent de donner un air toscan au paysage, on y sent surtout de l’alangui, de la caresse, de la douceur.

D’ailleurs ce paysage a beaucoup à voir avec les femmes. D’abord, la photo est prise depuis l’oliveraie des Collettes, résidence de Renoir – le peintre préféré des français – dont les œuvres sont un hommage constant au savoureux corps des femmes. Et le château héberge de nombreux portraits de Suzy Solidor, qui vivait à Cagnes et dont l’affection, qui ne négligeait pas les hommes, se portait plutôt vers les femmes. Tamara de Lempicka a fait d’elle un merveilleux portrait presque nu Art déco, doux et fort.

Entre les fleurs, les oranges, les olives, le doux paysage nous invite à penser féminin.

Glendalough.

Glendalough, août 1993.

Le site monastique de Glendalough, situé dans les monts Wicklow à quelques dizaines de kilomètres au sud de Dublin, est entièrement dédié à saint Kevin, qui avec saint Patrick est le plus révéré d’Irlande. Il comprenait une cathédrale aujourd’hui ruinée, comme c’est souvent le cas dans l’île des Saints ; une grande tour ronde haute de trente mètres, un cimetière, diverses églises, des monastères et la curieuse construction sur la gauche qu’on appelle irrévérencieusement la cuisine de saint Kevin – en fait une fruste chapelle où sans doute il aimait se retirer ; ressemblant à un jouet, couverte de lauzes, elle date donc environ de l’an 600.

Divisé par un vif ruisseau qui emporta naguère le petit pont permettant de le franchir, le site est resté naïf et frais malgré les pèlerinages, les touristes et les prédateurs qui le dévastèrent. Il est plein de charme ; la nature y est verte avec exubérance, comme il est naturel dans ce pays dont c’est la couleur nationale – ne dit-on pas qu’il en existe ici quarante nuances ?

Adios muchachos…

Buenos Aires, juillet 1991.

Quelle étrange figure – quel étrange destin que celui de Carlos Gardel !

Sa dernière demeure, comme on dit, au cimetière porteño de la Chacarita est couverte de plaques et d’ex-voto ; sa statue de bronze est chaque jour parée, quatre-vingt ans après sa mort, de fleurs fraîches ; et des aficionados particulièrement attentifs posent une cigarette allumée entre ses doigts… Eternellement jeune dorénavant, compatissant, il accueille d’un sourire les malheureux qui trouvent dans le tango des souffrances pires que les leurs.

Il est mort le 24 juin 1935 à Medellín, Colombie. De la haute colline qui domine la ville on peut voir l’aéroport où son avion prit feu après s’être écrasé – c’est dire que sa tombe argentine ne doit pas contenir beaucoup de traces de son passage sur terre. Quant à savoir quand et où il est né… Un consensus assez large s’est établi pour accepter qu’il soit né à Toulouse le 11 décembre 1890, mais l’Uruguay, qui manque cruellement de notoriété, soutient qu’il serait du Tacuarembó. Quant à lui, souvent interrogé sur son origine, il formula un jour cette réponse très tanguesca :

  • Je suis né à Buenos Aires à l’âge de deux ans et demi.

Sa voix, sa voix chaude pleine de compassion, sa voix inimitable qui suscite encore de l’admiration, sa voix d’or a été inscrite par l’UNESCO au Patrimoine de l’Humanité.

Au mur de la Chacarita des plaques de bronze, souvent françaises, le remercient d’avoir été.

Ecoutez, écoutez Carlos Gardel.