Le palais idéal.

Hauterives, 12 juillet 2011.

Ce palais idéal est, bien sûr, celui du facteur Cheval.

Construction de toute une vie consacrée obstinément à réaliser un rêve de beauté, cet immense vaisseau posé dans son écrin de nature nous fait penser aux temples cambodgiens dévorés de banians. Hommage naïf à de grandes civilisations ou de grands hommes, revendication orgueilleuse d’un homme du peuple et fier de l’être, dédale poétique et délire de pierre, ce palais a été construit en trente-trois ans par un homme seul, qui parcourait pour son métier, à pied, trente-trois kilomètres chaque jour…

Seule réalisation architecturale notable de l’Art Naïf, il a été classé Monument Historique. Ce n’est que justice – il fallait rendre hommage à cet entêtement, à cette passion, à cet accomplissement d’un projet purement esthétique, à cette volonté de placer le beau au-dessus de sa vie même.

La principale curiosité du petit village d’Hauterives se situait naguère dans l’habile géométrie des pierres qu’on y utilisait pour les murs de quelques maisons et de nombreuses clôtures ; c’est désormais l’étonnant palais de son facteur, de son vivant médiocrement admiré, qui fait accourir la planète entière.

Devant ce Palais idéal on sourit parfois ; mais on est saisi de respect pour cet acte gratuit. Cet homme à l’ambition simple rend confiance en la puissance de la volonté.

Jumièges.

Jumièges, mai 1987.

Dans la vaste cohorte des grandes abbayes normandes Jumièges occupe une place à part.

D’abord, c’est une ruine. Respectées ou relevées après leur pillage, d’innombrables autres abbayes de la région – Saint Martin de Boscherville, Saint Wandrille Rançon, Saint Ouen à Rouen, Saint Saëns par exemple -,  ont une vie qui continue. L’immense vaisseau de pierre que nous contemplons à Jumièges n’est qu’un reste médiocre de sa plus grande extension. Cela dit, c’est une belle ruine comme les aimait l’âme romantique ; lorsque viennent les ombres de la nuit on dirait un dessin à l’encre de Victor Hugo.

Ensuite, elle est ancienne. Fondée en 650, elle fut mise à sac à plusieurs reprises par les Vikings, qui raffolaient de cette riche région ; elle reprit vie en 1067, et Guillaume lui-même apporta à la cérémonie qu’il avait voulue la gloire de sa récente conquête. Elle prospéra pendant cinq cents ans, et ce furent les Huguenots, pas seulement victimes mais aussi actifs destructeurs des signes d’une foi qu’ils détestaient, qui la pillèrent jusqu’à ses cuivres et ses plombs.

Enfin elle fut vendue aux temps de la Révolution, et transformée aussitôt par ses acquéreurs en carrière de pierre.

Voici donc Jumièges telle qu’en elle-même l’adversité l’a transformée. En sa nef se réunissent les corneilles, le ciel est sa voûte, ce sont les orgues du vent qui murmurent par ses fenêtres aveugles de vitraux.

Jumièges établie sur l’immense prairie qui l’entoure, près d’un cloître détruit habité par un if, nous parle de la foi avec une humilité qui la rend plus grande encore.

Les hirondeaux.

Maurepas, le 9 août 1991.

Elle avait dit :

  • Il faut fermer la porte du garage. Sinon, les hirondelles vont revenir faire leur nid.

Les hirondelles vont revenir ! Les enfants ne souhaitaient que ça. Elle voyait bien qu’elle avait éveillé leur intérêt :

  • Il ne faut pas les laisser entrer. Elles salissent tout par terre.

Bien sûr, les enfants avaient laissé la porte du garage ouverte, et un couple d’hirondelles s’était installé précipitamment. Elle avait exprimé son mécontentement, mais le mal était fait, on n’allait pas revenir là-dessus. Alors on a laissé entrebâillé un soupirail par lequel les petits oiseaux industrieux passaient prestement pour effectuer un travail du diable. En un rien de temps le nid était construit en boue robuste, et une tête noire et inquiète s’y montra à chaque fois que l’on entrait ou que l’on sortait du garage.

Et puis un jour le miracle fut là. On entendit piailler la portée d’hirondeaux, et les parents s’épuisaient à apporter dans ces quatre becs insatiables des insectes et des vermisseaux. On posa au sol un grand journal déplié, et les oiseaux ne salirent rien.

A la fin de l’été ils sont partis ; et quelque temps après les parents aussi. On était un peu triste comme si quelqu’un de la famille s’en était allé au loin, on pensait à eux, on espéra que le voyage ne leur serait pas trop pénible.

On les attendit longtemps au retour du printemps.

Aoste – un avenir pour l’Europe ?

Aoste, novembre 1994.

Constituée pour l’essentiel d’une vallée montagneuse axée sur Aoste, la plus petite région italienne a une activité de montagne – en été les randonneurs, en hiver les skieurs et en toute saison le fromage, en outre du jambon qui a fait sa réputation. Tout au long de la vallée la Doire Baltée porte un nom de conte de fées.

Son climat est rude ; le long de la route on se sent à tout moment contrôlé par les innombrables châteaux, frustes et sombres, qui surveillent la vallée comme ils ont appris à le faire quand ils travaillaient pour les Savoie. Les maisons sont construites de forts moellons, les toitures de lourde lauze s’appuient sur des charpentes puissantes.

La population est encore majoritairement francophone, mais cette situation ne durera peut-être pas. Pour l’heure le statut linguistique de la région-province appelle la compréhension passive des deux langues officielles : l’italien et le français. Cette notion originale exige simplement de chaque citoyen de la province qu’il comprenne le locuteur qui parle l’autre langue officielle ; on rencontre donc des gens qui se parlent en n’utilisant chacun que sa propre langue.

Le cimetière de Morne-à-l’eau.

Morne-à-l’eau, 9 février 1994.

Etabli en amphithéâtre avec l’aspect surprenant qu’on lui voit sur cette photo, le cimetière de Morne-à-l’eau est un des sites les plus visités de la Guadeloupe – au moins de Grande Terre (on sait que la Guadeloupe est composée de deux parties réunies par un passage étroit : Grande Terre, au nord… la plus petite, et Basse Terre au sud… la plus haute).

L’édification de ce cimetière en deux couleurs, noir et blanc, a provoqué comme on s’en doute un torrent d’explications contestables ou fantaisistes. A la vérité on est réduit aux conjectures, ce qui laisse beaucoup de place aux légendes dont d’ailleurs l’île est friande.

Les carrelages utilisés pour la construction et la décoration des tombes, qui ressemblent souvent à des maisonnettes, donnent une vague impression de sanitaires au soleil du tropique ; la touchante confiance dans la rédemption qu’expriment beaucoup des inscriptions figurant sur les tombes suscite chez le lecteur une humilité un peu envieuse.

Carrare.

Massa, août 1987.

De la route qui va de Gênes à Pise on voit sur la gauche les collines de Massa et l’on s’étonne. Quoi ? De la neige en cette saison ? Fait-il donc si froid en un lieu si proche de la mer ? A y regarder de plus près on comprend son erreur : au-dessus des éboulis instables où s’accumulent les déchets de carrières, ce sont bien les gisements éclatants de Carrare que l’on voit là – Carrare où Michel-Ange venait choisir les blocs sans défaut où il allait sculpter ses admirables sujets pour Jules II et pour Florence.

Si l’on cède à la curiosité et qu’on monte la route en lacets qui mène aux carrières ouvertes sur le ciel, le regard peut plonger dans leur vertigineuse profondeur ; la coupe dans le marbre blanc est aussi nette que celle d’un gâteau tranché au couteau. C’est que la taille se fait dorénavant par sciage, grâce à des câbles d’acier toronnés transportant du sable et de l’eau, et l’on a oublié les techniques anciennes avec coins de bois ou poudre noire qui gâchaient le précieux matériau.

Le marbre a fait autrefois les péristyles, les temples, les demeures patriciennes ; il a permis ensuite, par la finesse de son grain, les sculptures de la Renaissance ; aujourd’hui il anoblit nos sols et nos salles de bain. Ce calcaire éblouissant s’est mis au service de notre hygiène après avoir célébré la puissance et la gloire.

Le cimetière marin.

Varengeville, mai 1998.

En Normandie, au sommet des falaises qui forment le rivage du Havre à Dieppe, Varengeville a construit son église près de la mer ; et autour de son église il a établi son cimetière. On pensait sans doute ainsi donner aux morts un spectacle qui fut celui de toute leur vie, et aux vivants une vue qui récompensait les démarches du souvenir.

Ce village de mille âmes rappelle par son nom, à demi scandinave et à demi latin, que la contrée fut exposée aux conquêtes et aux rapines ; par bonheur il n’était pas assez riche pour être trop souvent envahi, pas assez peuplé pour qu’on tente d’y voler des femmes, et trop élevé pour y installer un port ; il fut donc peu ravagé.

Ce cimetière marin du Nord a su s’attacher l’estime de quelques artistes – musiciens, poètes, peintres – qui choisirent d’y installer leur dernière demeure ; sans doute comptaient-ils profiter de la vue splendide qui embrasse la mer jusqu’à Dieppe. La tombe la plus recherchée est celle de Georges Braque ; il a offert à la petite église un vitrail, l’arbre de Jessé, que les amateurs viennent admirer.

Derrière l’église on voit la verdure du bois des Moutiers, où des Anglais ont établi depuis plus d’un siècle un jardin de rhododendrons à leur manière – douze hectares de buissons immenses aux floraisons somptueuses, le plus grand rassemblement d’hortensias au monde autour d’un manoir so british….

Hélas ! La mer continue son ouvrage millénaire en fouillant le pied des falaises, et le cimetière est menacé. Même les morts sont soumis à la destruction qui est l’essence même de la vie.

La baie de Naples.

Sorrento, 30 avril 2010.

Du haut de la falaise où est perchée la délicieuse ville de Sorrente on embrasse toute la baie de Naples fermée par l’île indolente et mystérieuse de Capri. Au sud serpente la côte amalfitaine fleurie ; de Sorrente à Naples le rivage est tout entier bâti.

Les grands bateaux de croisière font escale au port de Naples, et les touristes descendent acheter des camées délicats taillés dans des coquillages colorés ; ils achètent aussi le limoncello fabriqué à Sorrento où la campagne est couverte de citronniers qui se succèdent en vagues innombrables.

Dans le fond du paysage paisible et alangui, visible de partout, la silhouette imposante du Vésuve surveille sa baie. Car cette baie n’est ni de Naples, ni de Sorrento, ni d’Amalfi. Elle appartient tout entière au Vésuve, qui nourrit les habitants sur ses flancs féconds, et à l’occasion les tue lors d’éruptions épouvantables. On visite Pompéi et Herculanum et l’on y voit comment une population entière a été ensevelie sous des cendres chaudes arrivées à flots. On connaît ces deux villes, que des recherches hasardeuses ont révélées ; mais autour d’elles combien d’autres villes restent encore enfouies, une vingtaine de mètres au dessous de constructions plus modernes, combien de corps aux bras croisés pour échapper à l’étouffement attendent, saisis par l’immense catastrophe, celui qui les rendra au jour ?

Milou en juillet.

Le Lude, juillet 2010.

Comme chaque année à la mi-juillet c’est la fête au bord de l’eau dans la maison de La Courbe. Après le repas une trentaine d’invités forment de petits groupes ici ou là, le plus souvent à l’ombre et jamais bien loin d’un pichet de rosé frais. Il y a quelques lunettes de soleil et des panamas légers, parfois chipés par les filles qui leur trouvent bien de l’élégance.

Huit commensaux se sont installés juste au bord du Loir et se sont alanguis au murmure de son cours paresseux ; on suppose des conversations policées, on voit qu’aucun geste ne souligne ou ne réfute ; au-delà du savoir-vivre on distingue que la parole sert ce jour-là à exprimer l’empathie et la bienveillance.

Verte nature, verte rivière, au fort de l’été l’amitié fait rage.

La brissaudo chez Jacky.

Tourrettes, 4 décembre 2010.

Ce soir il y a brissaudo chez Jacky.

Allez donc expliquer ce qu’est ce rendez-vous d’amitié à ceux qui sont nés au nord de Montélimar ! Le dictionnaire apporte à cette question une réponse somme toute exacte, mais qui ne tient en rien compte de la vie des gens et de leur immémoriale tradition ; il dit :

            « Une simple tranche de pain grillée, frottée à l’ail et enduite d’un filet de la première pression d’huile d’olive… »

Au moins avec ces mots les gens d’ailleurs peuvent comprendre un peu les gens d’ici. Un peu seulement, parce que la brissaudo, c’est d’abord la fête de l’huile nouvelle, celle qu’en décembre donnent les olives nouvelles ; parce que l’ail délie l’imagination et élargit le cœur ; parce qu’avec l’huile on déguste du jambon nouveau et on boit un vin rêche de l’année qui s’est fait au soleil ; parce qu’enfin la fête de l’huile nouvelle c’est d’abord la fête de l’olivier, l’arbre tutélaire symbole de longévité, de sagesse et de frugalité.

Quant-à l’huile nouvelle, elle donne aux connaisseurs l’occasion de commenter sa couleur, qui va de l’or le plus éclatant au vert le plus sombre ; son odeur, sa robe, son goût… L’huile nouvelle donne son onction à tous les mots et tous les mets de la vie.

Ce soir il y a brissaudo chez Jacky. Chacun repartira avec une bouteille de son huile nouvelle dans la nuit froide percée de myriades d’étoiles. Mais nous aurons chaud d’un banquet simple et antique que connaissaient déjà Homère, et Ulysse, et sans doute Haroun ar Rachid.