Face
à l’Amérique où se sont réfugiés tant d’enfants d’Irlande, les falaises de
Moher guettent. Elles attendent le retour des Vikings d’Éric, elles surveillent
une côte par laquelle jamais l’Anglais n’est venu, elles espèrent que le
couchant n’est qu’un abandon temporaire aux ténèbres.
Elles
atteignent deux cents mètres de hauteur et résisteront longtemps aux coups de
l’océan – mais elles savent aussi qu’à la longue rien ne lui résiste. Pourtant
elles opposent aux vagues le front buté des celtes résolus, plus résistants
encore quand la difficulté devient un désespoir.
Au
centre de l’Irlande, au bord d’une plaine rendue marécageuse par le Shannon, on
est surpris de rencontrer dans un paysage nu les restes d’une ville monastique
si importante.
Les
premiers évangélisateurs se créèrent vite une réputation de saints. Autour
d’eux les premiers convertis réservaient aux exercices spirituels l’essentiel
de leurs forces et de leur temps ; ils créèrent une communauté, des lieux
de culte rustiques qui devinrent des monastères, puis rassemblèrent quelques
livres, à l’origine des bibliothèques. Mais au long de ces âges farouches – IXème,
Xème siècle – les hommes du nord arrivaient en drakkars, qui mettaient les
cités à sac, s’emparaient des vivres, violaient le plus souvent et égorgeaient
volontiers. Aussi construisait-on de hautes tours dont l’accès était élevé et
qui servaient de donjon.
A
Clonmacnoise on admire aussi les hautes croix de granit à la symbolique
complexe ; elles ont été, dans le siècle précédent, mobilisées contre la
croix de Lorraine et se sont compromises avec la svastika, autre croix.
A Clonmacnoise on trouve des croix celtiques, des tours rondes, des monastères et le ciel.
Située
dans une baie profonde entre les péninsules de Beara et de Mizen Head au sud de
l’Irlande, Bantry House, précédée de
ses jardins à la française, s’est installée entre mer et montagne. La photo est
prise du haut du jardin arrière au sommet duquel on accède après avoir gravi
cent marches.
C’est un beau
manoir ; avec ses fenêtres lumineuses il n’a rien des châteaux obscurs et
rudes, souvent ruinés, qui parsèment l’Eire ; quoique construite en
briques, sa façade harmonieuse ne déparerait pas un village de la Loire.
Construite
en 1700 par un riche Irlandais, la demeure passe aux mains d’un britannique dès
1750 ; elle est restée dans la famille White depuis cette date.
Les
changements économiques du XIXème siècle ont abaissé les ressources de la
famille, qui dut se séparer de peintures et de mobilier en 1956, puis, comme
beaucoup d’autres sites aristocratiques, aménager dans l’aile Est des chambres
de B&B.
Mais Bantry
présente pour nous un intérêt historique particulier. En 1796 la France décide
d’aider les Irlandais à conquérir leur indépendance, et lance une flotte
considérable – 50 bâtiments, 15 000 soldats – qui devait toucher terre à
Bantry et s’engager contre les troupes anglaises ; hélas ! une
tempête formidable dispersa les navires, dont 10 furent perdus et les autres
durent rentrer à leur port de Brest.
Voici donc qu’après le désastre de l’Invincible Armada une deuxième fois les rugissements de la mer protégèrent la nation britannique. Décidément, la seule invasion qui réussit fut celle de Guillaume…
Une
tourbière est un espace végétal vivant, composé essentiellement de sphaignes, plante ligneuse à petites fleurs
blanches caractéristiques ; son sol est élastique, spongieux, très humide.
Mais
en-dessous de la surface vivante se sont accumulées les couches végétales
antérieures, sur une épaisseur de quelques mètres. Le processus a pris environ
cinq mille ans, ce qui est peu en termes de géologie, et qui explique que la
teneur en carbone combustible soit faible (par rapport au charbon ou même au
lignite, par exemple). La tourbe est donc un mauvais aliment du feu, peu
calorique, qui produit beaucoup de fumée et de poussière.
Mais
dans l’Irlande privée d’arbres c’est un combustible précieux ; il est
typique des pubs, où on contemple sa
flamme bleu pâle en rêvant. La fumée pique un peu les yeux et l’odeur puissante
de son feu rappelle quelque chose. On découvre tout-à-coup que cette odeur,
c’est justement celle du whisky irlandais que la tourbe sert à distiller… C’est
dire si l’usage de la tourbe est gravé dans l’inconscient populaire.
Pubs et leurs chansons tristes, bûches de tourbe légère pour animer la cheminée, whisky qui fait rêver à un avenir meilleur – non, Dieu n’a pas oublié l’Irlande.
On reconnaît un pub
irlandais d’abord à sa bière – Smithwick’s,
Murphy, Killian, Harp, Kilkenny suivant les lieux, mais
toujours la Guinness noire et sucrée
-, ensuite à sa musique. Souvent, comme ici, les musiciens sont assis à une
table, consommateurs parmi les autres, et jouent en échange de (nombreuses)
bières et de quelques pièces. Au mur au-dessus d’eux titubent des portraits de
musiciens passés – un accordéoniste, un pianiste, un violoniste.
En
vingt-cinq ans les choses ont beaucoup changé ; les musiciens sont devenus
professionnels, touchent un cachet et vendent quelques exemplaires de leurs
enregistrements.
Voici
deux siècles les anglais avaient observé que la musique irlandaise était
souvent… irlandaise ; qu’elle se chantait dans cette langue
celtique ; et que les paroles n’étaient pas toujours favorables à leur
tutelle. En foi de quoi ils limitèrent sérieusement sa pratique. Elle connaît
aujourd’hui une diffusion mondiale, et pas seulement dans les territoires de la
diaspora irlandaise ; c’est peut-être la première des world musics.
Les
jeunes instrumentistes qui animent ce pub de Galway utilisent les cinq
instruments traditionnels : le violon (encore parfois à cordes
métalliques), la flûte traversière, le bodhrán,
ce tambour large qui soutient le rythme ; à peine visibles, à droite le whistle, minuscule flûte d’étain que les
enfants apprennent à l’école, et, posée à droite du flûtiste, la union pipes, cette cornemuse dont on presse
le sac avec le coude.
C’est
dans la convivialité des bars que cette musique exprime le mieux l’âme
irlandaise, ses rêveries, sa peine, son romantisme. La musique est dans la
salle, dans les cœurs ; et dans les bouches aussi. Au moment de la
fermeture on chante, debout, à pleins poumons, l’hymne national. En anglais,
c’est vrai. Mais en vrai irlandais.
Le
site monastique de Glendalough, situé dans les monts Wicklow à quelques
dizaines de kilomètres au sud de Dublin, est entièrement dédié à saint Kevin,
qui avec saint Patrick est le plus révéré d’Irlande. Il comprenait une
cathédrale aujourd’hui ruinée, comme c’est souvent le cas dans l’île des Saints ; une grande tour
ronde haute de trente mètres, un cimetière, diverses églises, des monastères et
la curieuse construction sur la gauche qu’on appelle irrévérencieusement la cuisine de saint Kevin – en fait une fruste
chapelle où sans doute il aimait se retirer ; ressemblant à un jouet,
couverte de lauzes, elle date donc environ de l’an 600.
Divisé par un vif ruisseau qui emporta naguère le petit pont permettant de le franchir, le site est resté naïf et frais malgré les pèlerinages, les touristes et les prédateurs qui le dévastèrent. Il est plein de charme ; la nature y est verte avec exubérance, comme il est naturel dans ce pays dont c’est la couleur nationale – ne dit-on pas qu’il en existe ici quarante nuances ?