Elle est comme ça…

Pise, 26 avril 2010.


On le sait bien, qu’elle penche ; pourtant l’impression est saisissante lorsqu’on la trouve devant soi sur le campo santo de Pise.

Une tiare plus petite somme la sextuple couronne de colonnes en marbre de Carrare édifiées les unes au-dessus des autres ; après beaucoup d’études fantaisistes et de plans extravagants quelques ingénieurs sérieux ont arrêté la chute lente mais inexorable qui menait la Tour à sa ruine. Pendant une dizaine d’années nul ne put la visiter, mais désormais elle est resplendissante, candide, hospitalière. Lors de son ascension on est frappé par des moments de vertige – rien dans notre vie verticale ne nous prépare à la vague de ces murs et ces sols.

Au vrai la Tour, qui n’est que le campanile de la superbe cathédrale proche, à l’opposé du baptistère, écarte de ces deux admirables bâtiments l’attention de tous, comme une fille effrontée éclipse le mérite de ses sœurs par l’éclat de ses charmes. Elle a huit cents ans maintenant ; c’est un bel âge pour les constructions de notre vieux continent. Poussée par une sorte d’héliotropisme méditerranéen elle s’incline vers le sud – aurait-on crié au miracle si elle s’était inclinée dans la direction de Bethléem ! Il faut donc la contempler de l’ouest pour profiter à plein de son inclinaison, comme tous ceux qui se font photographier dans le geste d’arrêter sa chute.

Les fleurs de la Côte.

Vence, 17 avril 2010.

Les fleurs de la Côte colorent les saisons. L’année commence dans le jaune du mimosa qui ensoleille fugitivement, avec l’enivrant parfum qu’on lui connaît, la fin de l’hiver. Dans sa douceur duveteuse il annonce, après une parenthèse de fraîcheur, le retour des beaux jours.

Puis le bleu succède au jaune. C’est d’abord le bleu profond, presque violet, des iris qui se pressent au bord des ruisseaux ou sur les accotements des routes ;  à chaque pied une couronne de feuilles raidies protège la fleur indolente.

Sur les clôtures et les vieilles murailles éclosent ensuite les grappes de glycines presque blanches qui se faufilent dès qu’elles le peuvent sur les arbres et les haies ; pendant quelques jours leur richesse et leur force annoncent avec certitude le printemps. Celle que montre la photo se trouve à mi-chemin sur la pénétrante qui va de la mer à Vence. On guette chaque jour d’avril son arrivée, elle tarde, on s’inquiète – et puis un jour elle est là, sans prévenir, elle offre sa profusion, on sait que la chaleur est de retour.

Enfin viennent les fleurs bleues qui vont durer tout l’été : les bougainvillées, dans des nuances qui vont là aussi jusqu’au violet, déploient au soleil leurs épaisses draperies et tapissent les routes de bord de mer. Elles resteront jusqu’aux derniers beaux jours, faisant croire aux étrangers que leurs feuilles sont des fleurs.

Pendant tout l’été aussi on admire des fleurs bleues moins connues des gens du nord : le plombago délicat qui colle aux doigts, l’agapanthe dont la lourde tête fleurit les massifs des villes.

Enfin la vraie fleur du midi va exploser en buissons multicolores : le laurier-rose déploie toutes ses couleurs dans tous les chemins, il dure toute la saison, il apporte la joie dans les foyers comme l’olivier donne l’or des cuisines et la vigne le soleil des verres.

Manon vole !

25 septembre 2010.

Aujourd’hui, Manon a dix-huit ans. Pour cet anniversaire hors du commun elle a voulu un cadeau hors du commun – à la fois une expérience, une sensation, une aventure. Elle fait, ce jour-là, son premier saut en parachute.

Aujourd’hui, en ce moment-même, elle flotte au-dessus des nuages sous un soleil radieux. Elle tombe, elle tombe ! mais sans référence avec le sol elle ne sait pas qu’elle tombe. Elle a confiance dans le moniteur avec qui elle est attachée. Elle n’a pas de casque, seulement une combinaison épaisse et des lunettes pour abriter ses yeux du vent.

En fait elle ne tombe pas ; elle vole. Elle tombera tout-à-l’heure quand, par une déchirure dans la mousse des nuages, elle verra le sol se rapprocher – et qu’elle verra, surtout, comme il fait beau quand on vole, et combien le temps est gris quand on se retrouve au niveau du sol avec tous ces personnages gris…

Pour l’instant Manon vole. Elle connaît enfin le plaisir des oiseaux.