La boutique aux éventails

Au Rastro

Il est 13 heures, le soleil tombe à plomb sur les éventaires du Rastro. Aujourd’hui dimanche les madrilènes flânent dans l’immense déballage qui va d’Atocha à Santa Ana – le plus grand souk du monde, dit-on. On vend tout, on échange, on chine, on marchande et, sans doute, on chipe. Touriste, gare à ta cartera !

Une quarteronne s’est arrêtée pour faire l’inventaire d’un éventaire d’éventails ; près d’elle Jacqueline montre à Michèle ceux qui lui conviendraient pour quelque ouvrage de décoration. En haut de l’image une procession d’éventails à demi ouverts, comme des jupes gitanes envolées sur un air de flamenco, borde le toit du stand. A droite, près de Michèle, une jeune femme coiffée à l’espagnole attend en souriant l’objet que la vendeuse lui choisit parmi les boîtes ouvertes. Près d’elle trois gourdes peintes de motifs touristiques absurdes attendent un acheteur adepte des cadeaux typiques.

Le long du mur du fond sont placardés des pashminas et des fringues de petit prix ; un arbre dont on ne voit que le tronc apporte une ombre ténue.

Il n’est que 13 heures, il reste encore une ou deux heures avant de s’asseoir à la terrasse d’un bar pour manger un bocadillo ou quelques empanadas exotiques. On prend son temps, c’est aujourd’hui dimanche.

C’était avant…

Du bateau qui conduit à Ellis Island et à la statue de la Liberté on a une vue superbe sur l’extrémité de Manhattan, ses immeubles hétéroclites et la verdure de Battery Park. En contrepoint de toute cette modernité couronnée par les tours jumelles du World Trade Center, une petite goélette seule remonte le vent sous foc et clin foc ; elle musarde devant ce panorama qui n’est pas de son temps.

Le bleu du ciel et de la mer imprègne tous les puissants bâtiments qui sont le signe de la richesse accumulée dans la nouvelle Babylone. La démonstration de puissance frôle l’ostentation. Elle se concrétise surtout dans ce double jaillissement qui élève jusqu’à 411 mètres de haut l’orgueil d’être américain.

Fleurs du Var

Chez Stéphane, à Rians

De la terrasse de Stéphane le village provençal de Rians présente une image plus provençale qu’il n’est possible.

Au premier plan quelques rosiers limitent son terrain ; puis, après une assez verte prairie, un champ entièrement couvert de coquelicots chante au soleil ; il est rare aujourd’hui de voir d’aussi belles étendues de cette fleur pourchassée par tous les moyens de la chimie, malgré l’hommage de Monet. Ensuite une armée de ceps chevelus prépare, puisque nous sommes encore dans le Var, le rosé de Provence dont notre Midi a tellement besoin – pour les repas à l’ombre des mûriers, pour accueillir les amis de passage, pour les parties de boules sous les platanes. A l’extrémité du terrain quelques restanques accueillent des oliviers tourmentés, frugaux et généreux.

Dans le fond enfin le village rassemble ses toits de tuiles autour de la grande église, berger de cette foule alanguie. C’est une église provençale : elle n’a pas de transept, son toit est couvert de tuiles, et tout à côté le campanile porte une structure de fer forgé où la cloche peut sonner en plein vent. Les cloches de Provence parlent haut, parlent clair, sans cette retenue frileuse des églises du Nord où on les cache derrière des abat-sons qui étouffent leur voix.

En l’absence de mistral il n’est pas d’endroit plus reposant, qui invite à la rêverie et à la réflexion. Et quand le mistral souffle… eh ! bien, il suffit d’attendre qu’il ne souffle plus.

Le ciel d’Hyères

C’est le ciel méditerranéen qui transparaît à travers ce plafond de la villa de Noailles.

On voit une volonté géométrique s’y exprimer par des artifices de structure dont les règles nous échappent. Il semble n’y avoir rien de nécessaire dans ces fractures, ces assemblages, ces juxtapositions. Tout cela pourtant ne manque pas de charme, voire même d’équilibre.

C’est qu’en effet la villa de Noailles est une villa cubiste, construite sur le terrain d’une princesse par un vicomte riche qui aimait les arts et convoquait des artistes pour soigner son image ; dans cette maison de Mallet-Stevens on pouvait rencontrer Cocteau, Pierre Chareau, Buñuel, Dali, avec un peu de chance Picasso. Il y avait de la musique, de la peinture, de la sculpture, mais aussi du jardinage et des scénarios de cinéma. Man Ray filme les propriétaires dans un exercice qui relève plus de la plaisanterie de potache que de l’expression artistique.

On voit bien qu’il s’agit de mécénat et on ne peut qu’approuver ; en même temps on trouve dérisoires ces soirées élégantes, ces amusements de riches, ces fariboles prétentieuses pour épater. Et l’on voit aussi cependant qu’il en reste quelque chose, que tout n’était pas qu’ostentation – ce bâtiment lui-même est l’expression talentueuse d’une époque.

Du coup on s’interroge sur les arts du passé. Est-ce que ces œuvres que nous admirons, que nous trouvons sublimes, n’étaient pas elles aussi parfois que des divertissements d’oisifs fortunés ? Est-ce que l’art n’est pas souvent un hommage sans dignité du talent à la richesse ?

La mer caraïbe

Pointe des Châteaux

Pour arriver à l’Anse des Châteaux en venant de Pointe à Pitre on passe Sainte Anne et on quitte la route nationale à Saint François. Il faut encore six ou sept kilomètres d’un chemin malaisé au long d’une côte ventée pour arriver à la pointe des Châteaux. Là, dans le bruit des vagues immenses venues de si loin, face à la Désirade, les rouleaux de l’Océan blanchissent le sable doré de la Guadeloupe.

La grande houle a traversé l’Atlantique ; elle vient des vieux pays qui ont longtemps ignoré que là-bas, vers l’ouest, le monde continuait. L’Océan est aussi grand que le ciel, aussi chargé d’inquiétudes et de promesses, de fureur et de sérénité. L’Océan s’abat sur les rochers qui prétendent s’opposer à lui, et à la longue il les réduit en poudre. L’Océan ignore le temps et la fatigue.

A l’endroit même où l’écume touche le sable une jeune femme presque nue contemple la puissance formidable de la vague qui va arriver ; elle comprend que la mer saisit et emporte, qu’on ne gagne contre elle que des batailles d’un moment. Elle hésite à confier son corps bruni à la caresse de l’eau.

Le soleil du Tropique est chaud, la mer est tiède, les sirènes l’appellent de leur chant. Méfie-toi pourtant, jeune baigneuse !

Larmes d’Acadie

Antonine Maillet et J.-Cl. Hubi

Au cœur du Nouveau-Brunswick, seule province bilingue du Canada, Antonine Maillet se confie devant l’Île-aux-Puces qu’elle a fait construire pour y donner à voir les échoppes et les personnages de son enfance.

Derrière elle on distingue quelques casiers à homards – nous sommes près de Shediac, où l’on a élevé une statue à ce crustacé qu’on pêche ici et aux îles de la Madeleine pour tout le Canada. Un pont sinueux relie la rive à un îlot que visitent les Cajuns revenus au pays pour pleurer le sort d’Évangeline brisée par le grand dérangement, mais aussi les Acadiens restés obstinément sur leur terre malgré la violence des anglais.

Antonine parle un français savoureux, plein d’images qui roulent, un français aux mots surprenants qui racontent si bien, un français de terre, de neige et d’eau salée, de ciel bas et d’orages, un français entêté malgré les malheurs et les oublis. Elle est la Sagouine et Pélagie-la-charrette, elle est tout un pays qui rit à travers ses larmes.

J.-Cl. Hubi

Antonine Maillet est le seul écrivain non européen à avoir reçu le prix Goncourt.

Pourquoi ce blog ?

J’aime la photo.
Je n’analyserai pas les raisons de ce penchant, qui doit sans doute beaucoup au souhait d’arrêter le temps et de faire durer les souvenirs. Mais ne peut-on dire cela de toutes les formes d’art, et même d’activité humaine ? Écrire, bâtir, planter, c’est espérer de l’avenir, c’est se battre un peu contre le temps.

Pour autant faire une photo n’est pas une activité solitaire ; c’est aussi chercher à communiquer un goût, un étonnement, une admiration.

Voilà pourquoi j’ai retenu les documents qui suivent parmi les 100 000 que j’ai réalisés , pour les montrer à mes amis et leur faire partager l’émotion qu’ils m’ont procurée ; dans ces images il y a des paysages, des villes, des parents ou des amis, des lieux célèbres et des lieux intimes. Et pour aider chacun à comprendre pourquoi cette image est là, j’ai déposé à ses pieds quelques mots d’explication.

Merci de votre lecture !