Hundertwasser.

Wien, 24 avril 2008

On a quelque peine à imaginer des unités d’habitation aussi violemment disparates dans la Wien alignée, régulière voire un peu ennuyeuse de François-Joseph ; elles font l’effet d’une fausse note dans une valse de Strauss. Il a déjà fallu admettre que l’Art nouveau se soit fait une place dans la cité saxonne et dansante du « classicisme », mais il faut se rendre à l’évidence : il y a eu à Wien, en 1980, un architecte/décorateur/peintre/philosophe capable de ce délire coloré, qui voulait des arbres aux fenêtres et qui, comme Corbu, se préoccupait de ceux qui vivaient dans les bâtiments qu’il construisait.

On peut estimer que ces façades ont d’abord un aspect pictural, qu’il y a là-dedans surtout le souci de créer un effet, une jolie surprise ; mais ce serait injuste de réduire la recherche d’Hundertwasser, qui a mis sa vie en accord avec ses déclarations, qui vivait dans un bateau, qui a écrit un Manifeste de la moisissure contre le rationalisme en architecture, à la pratique commerciale d’une esthétique ostentatoire.

Provocation, sans doute ; protestation, certainement. Hundertwasser était peut-être le dernier surréaliste. Toute sa vie il a lutté contre la ligne droite ; il a construit des planchers qui dansaient, des murs obliques ; il y collait des tessons de céramique ; ses balcons s’ouvrent comme des fleurs ; ses lignes sont souples comme un fil d’Ariane, ou un chemin de Croix. Hundertwasser souhaitait sans doute nous emmener dans un rêve, au pays des merveilles…

A nous de savoir dans quelle maison nous voulons vivre. A Barcelone chez Gaudi, à Wien chez Hundertwasser, ou sur la cascade avec Wright ?

Le manoir d’Auffay.

Auffay, octobre 1996


Le manoir est niché dans la verdure, près de la Durdent. Une motte proche révèle son ancienneté ; il a parc, colombier et quelques fleurs.

On le dit Renaissance ; pour la date, c’est exact. Mais il ne présente pas l’harmonie des grands bâtiments blancs que ce terme évoque, par l’habitude qu’on a d’y imaginer les douceurs du Val de Loire et les grandes pelouses où de belles dames arboraient leurs robes chatoyantes.

C’est que nous sommes en Normandie, dans une Normandie attentive à économiser. Par exemple, on ne perce pas ces ouvertures prétentieuses tout juste bonnes à gaspiller le chauffage en hiver et à faire entrer la canicule en été ; on ne creuse pas de ces fossés coûteux qu’il faut ensuite entretenir, souvent fleurir, parfois même noyer d’eau qui attaque les joints et les fondations… Pour être juste il faut préciser cependant que l’image montre l’arrière du bâtiment, et que sa façade est beaucoup plus riante.

Le charme exceptionnel du manoir tient pour l’essentiel aux matériaux et à l’usage qui en est fait. L’architecte a étagé, en couches successives, le tuffeau, la brique et, touche délicate et assez fréquente en Normandie, le silex blond et noir ; il a tracé, en jouant sur la couleur, tout un appareil de motifs et de fresques. Il a ainsi donné au manoir une gaieté un peu étrange qui surprend quand on le découvre dans une clairière de ses bois noirs.

Erechthéion.

Athènes, mai 1994

Si la Grèce est une des racines de notre culture, l’Acropole est la mémoire de la Grèce ; et sur l’Acropole un des temples les plus admirés, c’est l’Érechtheion.

On reconnaît son élégance, on apprécie sa mesure face au Parthénon, qu’il accompagne sans que l’un porte ombrage à l’autre. Mais c’est par le portique des korés qu’il a surtout frappé les esprits.

Ce portique est supporté par six jeunes femmes, elles aussi élégantes et sereines – les Caryatides. Le sculpteur – ou l’architecte, ou les deux – a travaillé ces six statues avec une finesse caractéristique de l’art grec. Les commentateurs les plus savants ont exposé ce qu’il convient d’observer dans les drapés, les attitudes – déhanchement, fléchissement symétrique des genoux – ; et l’habileté technique de leurs tresses, qui leur permettent de porter une lourde charge sans que l’artiste ait dû leur épaissir le cou.

Mais pour nous, visiteurs d’un instant qui nous contentons d’admirer sans trop savoir, ce portique est simplement émouvant. A côté de l’immense Parthénon proche des Dieux, nous sommes devant ces six jeunes femmes comme devant des amies terrestres, attentives et dévouées, qui nous donnent en silence une leçon domestique. Elles nous disent que le travail est un accomplissement et qu’il peut rendre beau ; elles annoncent Marthe.