La bibliothèque de Celsius.

Ephèse, 5 novembre 2008.

A Ephèse, la beauté extrême de la bibliothèque de Celsius montre en quelle estime on tenait, à l’époque, les livres.

Merveille d’un rivage de la Méditerranée, Ephèse en ce temps-là était une des villes illustrant le génie humain. Implantée entre les lieux où naquit le Christ et où mourut la Vierge, elle avait forum, théâtre de 25 000 places, rues dallées, toutes les commodités possibles de l’époque ; elle lisait les livres qu’elle déposait dans sa bibliothèque. Fille d’Héraclite et de Parménide, elle rassemblait en une seule voie la science, l’esthétique et la mathématique.

Construite au IIème siècle par un gouverneur qui voulait rendre hommage à son père – gouverneur avant lui de cette même province – et souhaitait s’y faire ensevelir, elle abritait 12 000 rouleaux ; le codex venait d’être inventé à Rome, mais pour l’essentiel les textes étaient écrits sur des rouleaux de papyrus. On avait déjà compris que l’écrit, qui permet la transmission des connaissances et donc leur accroissement, est la clé du progrès humain.

Son port ensablé, son économie ruinée par les vagues contraires des Turcs et des Arabes, saccagée à plusieurs reprises, elle perdit sa bibliothèque, et l’humanité régressa.

Hundertwasser.

Wien, 24 avril 2008

On a quelque peine à imaginer des unités d’habitation aussi violemment disparates dans la Wien alignée, régulière voire un peu ennuyeuse de François-Joseph ; elles font l’effet d’une fausse note dans une valse de Strauss. Il a déjà fallu admettre que l’Art nouveau se soit fait une place dans la cité saxonne et dansante du « classicisme », mais il faut se rendre à l’évidence : il y a eu à Wien, en 1980, un architecte/décorateur/peintre/philosophe capable de ce délire coloré, qui voulait des arbres aux fenêtres et qui, comme Corbu, se préoccupait de ceux qui vivaient dans les bâtiments qu’il construisait.

On peut estimer que ces façades ont d’abord un aspect pictural, qu’il y a là-dedans surtout le souci de créer un effet, une jolie surprise ; mais ce serait injuste de réduire la recherche d’Hundertwasser, qui a mis sa vie en accord avec ses déclarations, qui vivait dans un bateau, qui a écrit un Manifeste de la moisissure contre le rationalisme en architecture, à la pratique commerciale d’une esthétique ostentatoire.

Provocation, sans doute ; protestation, certainement. Hundertwasser était peut-être le dernier surréaliste. Toute sa vie il a lutté contre la ligne droite ; il a construit des planchers qui dansaient, des murs obliques ; il y collait des tessons de céramique ; ses balcons s’ouvrent comme des fleurs ; ses lignes sont souples comme un fil d’Ariane, ou un chemin de Croix. Hundertwasser souhaitait sans doute nous emmener dans un rêve, au pays des merveilles…

A nous de savoir dans quelle maison nous voulons vivre. A Barcelone chez Gaudi, à Wien chez Hundertwasser, ou sur la cascade avec Wright ?

La cuisine de Margaret.

Poynings, 12 mai 2008.

Nous venons d’arriver chez les Dammann.

On est entré avec quelque surprise dans leur joli cottage blanc où les pièces, l’une après l’autre, ont montré un embarras qui rend leur usage difficile. Finalement, la vraie pièce à vivre, ample, chaleureuse, encombrée elle aussi, c’est la cuisine.

Faut-il vraiment la nommer ainsi ? Elle est aussi salle à manger, et salon si l’on veut. A l’arrière de la maison, elle est éclairée par une vaste fenêtre qui donne sur une végétation fraîche et verte ; mais elle est privée d’échappées, de point de vue qui ouvrirait sur l’extérieur. Cette cuisine est centrée sur elle-même, elle appelle au repli et à la méditation, c’est un cloître gastronomique, c’est une cellule pour la réflexion du philosophe.

Le philosophe est là, justement ; il accueille les amis qui arrivent de France, qui lui présentent les verrines de foie gras et les vins du Midi ; on voit entre les bouteilles sombres resplendir celle qui contient le limoncello. A gauche Michèle discute avec Margaret qui avance son délicat profil d’anglaise pâle.

Dans le fond, sous la cheminée, un poêle majestueux sert à chauffer la pièce et parfois à cuisiner. Au mur et au plafond une profusion exubérante de pots, récipients, boîtes, passoires, casseroles, marmites, sauteuses et autres ustensiles – mais aussi machine à pain, machines à café, machines à jus… C’est à se demander si par ce foisonnement les propriétaires  ne cherchent pas à déprécier les objets, abaissés par leur abondance, afin de permettre à la pensée des exercices plus élevés. Ad augusta per angusta.

Jugendstil.

Wien, 14 avril 2008.

Le centre de Vienne donne parfois l’impression que l’on n’a pas quitté l’époque impériale ; certains viennois sans doute souhaitent vivre dans ce souvenir qui les ramène aux splendeurs de l’Empire. Cela se note dans les immeubles altiers du centre de la ville, les façades d’institutions, les palais, la mairie, les musées, les jardins qui forment une ceinture jusqu’au Danube ; ainsi que dans la toponymie : Marie-Thérèse, François-Joseph, Radetzsky… et aussi lorsqu’on rencontre la statue de Sissi environnée de fleurs dans le plus beau jardin de la ville.

Mais Vienne a eu aussi son mouvement Art nouveau, léger comme une valse, nommé souvent localement le style Sécession, parfois style Jeunesse. Le bâtiment-manifeste de cette école c’est, au cœur de la ville, le splendide petit palais de la Sécession qui abrite une immense fresque de Klimt.

Ce lundi nous sommes devant la station Karlsplatz, de métal vert et doré. C’est une belle journée de printemps, chaude et claire. Des touristes rôdent autour du petit bâtiment, cherchant un angle de prise de vue ; on a l’impression que des membres d’une secte se sont donné rendez-vous là, qu’ils affectent de ne pas se connaître, que tout-à-l’heure sur un mot d’ordre connu d’eux seuls ils vont passer à l’acte ; on guette, on s’inquiète.

Les membres de cette secte aiment les courbes, les fleurs, les branches, les irrégularités de la vie. Ils détestent les lignes droites et la production industrielle. C’est pourtant pour le métro qu’Otto Wagner a construit en 1900 ce joli pavillon qui fait le gros dos …