Yerabatan.

Istanbul, avril 1993.

Dans le quartier de Beyazit, entre Sainte Sophie et la Mosquée bleue, on trouve, après quelque recherche, un petit bâtiment modeste grâce auquel on peut accéder à Yerabatan. On paie son écot et on descend, par une sorte d’escalier dérobé, dans la fraîcheur d’une immense salle où les voûtes de briques reposent sur des centaines de colonnes.

Une immense salle en vérité ; elle mesure un hectare – douze fois la surface de la galerie des Glaces à Versailles, deux fois celle de Notre-Dame de Paris !

Le sol est couvert d’eau ; mais on comprend pourquoi quand on apprend que Yerabatan est en réalité une citerne construite par un empereur romain pour que les habitants de Constantinople puissent résister en cas de siège de leur ville.

Il fut un temps où l’on se déplaçait en bateau entre ces colonnes pour en assurer l’entretien. Désormais le monument reçoit surtout des touristes, qui s’étonnent quand ils voient, dans le sombre éclair de sa paresseuse promenade, une carpe ancienne partir se réfugier vers une zone ombreuse.

Glendalough.

Glendalough, août 1993.

Le site monastique de Glendalough, situé dans les monts Wicklow à quelques dizaines de kilomètres au sud de Dublin, est entièrement dédié à saint Kevin, qui avec saint Patrick est le plus révéré d’Irlande. Il comprenait une cathédrale aujourd’hui ruinée, comme c’est souvent le cas dans l’île des Saints ; une grande tour ronde haute de trente mètres, un cimetière, diverses églises, des monastères et la curieuse construction sur la gauche qu’on appelle irrévérencieusement la cuisine de saint Kevin – en fait une fruste chapelle où sans doute il aimait se retirer ; ressemblant à un jouet, couverte de lauzes, elle date donc environ de l’an 600.

Divisé par un vif ruisseau qui emporta naguère le petit pont permettant de le franchir, le site est resté naïf et frais malgré les pèlerinages, les touristes et les prédateurs qui le dévastèrent. Il est plein de charme ; la nature y est verte avec exubérance, comme il est naturel dans ce pays dont c’est la couleur nationale – ne dit-on pas qu’il en existe ici quarante nuances ?

La falaise à Saint Valery en Caux.

Saint Valery, février 1993.

(Il faut encore répéter aux parisiens, touristes inévitables de ce petit port proche de leur grande ville, que Valery ne porte pas d’accent et n’a rien à voir avec le prénom…)

Le ciel bas est chargé de nuages transparents qui ne laissent aux normands qu’un étroit espace pour élever leurs pensées. La mer s’est retirée, laissant un large estran odorant et vivace où courent les petits crabes et où les gamins jouent entre les algues.

La muraille calcaire, striée de galets, dépasse par endroit une hauteur de cent mètres. Sa blondeur est tachée d’ocre là où la terre est tombée, quand le pied de la falaise a reculé sous les coups de la mer. Cette falaise se déploie à perte de vue, on dirait un ouvrage militaire dressé contre l’envahisseur britannique – sauf que là-bas, en face, Albion a elle aussi établi sa blanche fortification. Avatar du désert des Tartares, chacun attend l’agresseur, depuis quatre-vingt millions d’années.