Un pub irlandais.

Galway, août 1988.

On reconnaît un pub irlandais d’abord à sa bière – Smithwick’s, Murphy, Killian, Harp, Kilkenny suivant les lieux, mais toujours la Guinness noire et sucrée -, ensuite à sa musique. Souvent, comme ici, les musiciens sont assis à une table, consommateurs parmi les autres, et jouent en échange de (nombreuses) bières et de quelques pièces. Au mur au-dessus d’eux titubent des portraits de musiciens passés – un accordéoniste, un pianiste, un violoniste.

En vingt-cinq ans les choses ont beaucoup changé ; les musiciens sont devenus professionnels, touchent un cachet et vendent quelques exemplaires de leurs enregistrements.

Voici deux siècles les anglais avaient observé que la musique irlandaise était souvent… irlandaise ; qu’elle se chantait dans cette langue celtique ; et que les paroles n’étaient pas toujours favorables à leur tutelle. En foi de quoi ils limitèrent sérieusement sa pratique. Elle connaît aujourd’hui une diffusion mondiale, et pas seulement dans les territoires de la diaspora irlandaise ; c’est peut-être la première des world musics.

Les jeunes instrumentistes qui animent ce pub de Galway utilisent les cinq instruments traditionnels : le violon (encore parfois à cordes métalliques), la flûte traversière, le bodhrán, ce tambour large qui soutient le rythme ; à peine visibles, à droite le whistle, minuscule flûte d’étain que les enfants apprennent à l’école, et, posée à droite du flûtiste, la union pipes, cette cornemuse dont on presse le sac avec le coude.

C’est dans la convivialité des bars que cette musique exprime le mieux l’âme irlandaise, ses rêveries, sa peine, son romantisme. La musique est dans la salle, dans les cœurs ; et dans les bouches aussi. Au moment de la fermeture on chante, debout, à pleins poumons, l’hymne national. En anglais, c’est vrai. Mais en vrai irlandais.

Poubelles à Alphabetville.

New York, août 1988.

L’artiste qui a commis ce graffiti avait bien du talent – plus que d’orthographe. S’il plane toujours une part de mystère sur le sens du dessin qu’il nous a laissé, on peut y distinguer peut-être un elfe nettoyeur satisfait de son travail pendant que, sous le regard abruti d’un ado intoxiqué de musique et de tabac, le peintre prend le large avec ses pinceaux et ses bombes de peinture. Le tout devant une exposition de poubelles bien en rapport avec le sujet traité…

La photo a été prise dans Alphabetville, un coin retiré de Lower East side, refuge au début du XXème siècle d’immigrants allemands assez nombreux pour faire de New-York la troisième ville germanophone du monde après Berlin et Vienne ; puis de juifs pauvres,  de réfugiés de l’Est européen, de Portoricains (les Nuyoricans) qui y établirent un actif marché de drogues illicites faisant de la zone une des plus dangereuses de la ville. Ce qui n’est pas rien.

Alphabetville a été ainsi nommée parce qu’on y trouve les quatre rues de New-York portant un nom composé d’une seule lettre : les avenues A, B, C et D. Après avoir constitué le cadre de Taxi Driver, l’avenue B a été chantée par Iggy Pop, qui y vivait.

Aujourd’hui l’avenue D reste, à ce qu’on dit, un lieu passablement difficile peuplé de gens modestes ; les trois autres rues sembleraient en cours de gentrification (bobos, artistes bohêmes, traders branchés…).

Au Blue Note.

New York, avril 1988.

C’est la boîte de jazz la plus réputée de New York, et peut-être du monde. Il faut faire la queue pour être admis à y prendre une consommation coûteuse dans des conditions de confort détestables.

Mais quelles affiches ! On ne serait pas surpris que les jazzmen qui y assurent une session paient pour y exercer leur talent ; passer au Blue Note, comme au Village Vanguard ou au défunt Paper Moon, c’est une forme de la consécration.

Aujourd’hui, c’est Illinois Jacquet qui tient le saxophone ténor au sein de son big band créé en 1983 sur l’insistance des étudiants de Harvard, où il était artiste résident. Il a joué avec Lionel Hampton, Cab Calloway, Lester Young, Count Basie. En 1988 il avait 66 ans ; il avait encore 16 ans à vivre. Né en Louisiane, il tenait beaucoup à ce qu’on prononce son nom à la française, Jaquè.

Le son d’Illinois et de son ensemble c’est celui du jazz qu’on aime, avec son rythme et sa joie, le jazz que nous ont offert les GI de 1944 en nous apportant la liberté. l