La brissaudo chez Jacky.

Tourrettes, 4 décembre 2010.

Ce soir il y a brissaudo chez Jacky.

Allez donc expliquer ce qu’est ce rendez-vous d’amitié à ceux qui sont nés au nord de Montélimar ! Le dictionnaire apporte à cette question une réponse somme toute exacte, mais qui ne tient en rien compte de la vie des gens et de leur immémoriale tradition ; il dit :

            « Une simple tranche de pain grillée, frottée à l’ail et enduite d’un filet de la première pression d’huile d’olive… »

Au moins avec ces mots les gens d’ailleurs peuvent comprendre un peu les gens d’ici. Un peu seulement, parce que la brissaudo, c’est d’abord la fête de l’huile nouvelle, celle qu’en décembre donnent les olives nouvelles ; parce que l’ail délie l’imagination et élargit le cœur ; parce qu’avec l’huile on déguste du jambon nouveau et on boit un vin rêche de l’année qui s’est fait au soleil ; parce qu’enfin la fête de l’huile nouvelle c’est d’abord la fête de l’olivier, l’arbre tutélaire symbole de longévité, de sagesse et de frugalité.

Quant-à l’huile nouvelle, elle donne aux connaisseurs l’occasion de commenter sa couleur, qui va de l’or le plus éclatant au vert le plus sombre ; son odeur, sa robe, son goût… L’huile nouvelle donne son onction à tous les mots et tous les mets de la vie.

Ce soir il y a brissaudo chez Jacky. Chacun repartira avec une bouteille de son huile nouvelle dans la nuit froide percée de myriades d’étoiles. Mais nous aurons chaud d’un banquet simple et antique que connaissaient déjà Homère, et Ulysse, et sans doute Haroun ar Rachid.

Yachts en baie de Cannes.

Cannes, 25 mai 2006.

Chaque année au moment du Festival de grands bateaux élégants se rassemblent en baie de Cannes. Ils restent à juste distance de la Croisette, et pour peu que le temps soit clément on y entrevoit des femmes presque nues qui boivent des liqueurs colorées pendant qu’à leurs côtés des capitaines d’industrie tentent de passer inaperçus derrière leurs lunettes de soleil Porsche ; la juste distance étant celle qui permet que l’on entrevoie à bord ces femmes presque nues et ces capitaines d’industrie.

Sur le sable du rivage les plagistes ont installé des rangées de fauteuils où les moins fortunés se donnent l’illusion d’appartenir au monde des images – modèles déhanchées, metteurs en scène excentriques, artistes négligents. On rêve de rencontres improbables, de soirées en palaces, de feux d’artifice.

On ne vit pas que de réel.

Fleurs du Var

Chez Stéphane, à Rians

De la terrasse de Stéphane le village provençal de Rians présente une image plus provençale qu’il n’est possible.

Au premier plan quelques rosiers limitent son terrain ; puis, après une assez verte prairie, un champ entièrement couvert de coquelicots chante au soleil ; il est rare aujourd’hui de voir d’aussi belles étendues de cette fleur pourchassée par tous les moyens de la chimie, malgré l’hommage de Monet. Ensuite une armée de ceps chevelus prépare, puisque nous sommes encore dans le Var, le rosé de Provence dont notre Midi a tellement besoin – pour les repas à l’ombre des mûriers, pour accueillir les amis de passage, pour les parties de boules sous les platanes. A l’extrémité du terrain quelques restanques accueillent des oliviers tourmentés, frugaux et généreux.

Dans le fond enfin le village rassemble ses toits de tuiles autour de la grande église, berger de cette foule alanguie. C’est une église provençale : elle n’a pas de transept, son toit est couvert de tuiles, et tout à côté le campanile porte une structure de fer forgé où la cloche peut sonner en plein vent. Les cloches de Provence parlent haut, parlent clair, sans cette retenue frileuse des églises du Nord où on les cache derrière des abat-sons qui étouffent leur voix.

En l’absence de mistral il n’est pas d’endroit plus reposant, qui invite à la rêverie et à la réflexion. Et quand le mistral souffle… eh ! bien, il suffit d’attendre qu’il ne souffle plus.