La
petite fille blonde a deux ou trois ans. Elle est assise sur le sable durci que
la mer a abandonné il y a peu ; des rochers, potelés comme elle, émergent
juste assez pour l’inviter au jeu.
Elle
contemple son beau ballon rouge prisonnier d’un filet presque invisible. Le
ballon attend d’être libéré pour sauter de ci, de là, au gré de la brise
changeante. Elle courra après lui en riant à grands cris et en laissant sur le
sable la trace à peine marquée de ses pieds légers.
Pendant
ce temps la mer au loin l’appelle d’une petite voix de beau temps, ourlant son joli
tapis bleu d’une dentelle blanche.
La
petite fille blonde a de la chance ; la nature tout entière veut jouer
avec elle. Qu’elle en profite ! Bientôt elle n’entendra plus la voix des
choses, elle croira que le sable, la mer et les ballons sont des êtres
inanimés.
Chaque
année au moment du Festival de grands bateaux élégants se rassemblent en baie
de Cannes. Ils restent à juste distance de la Croisette, et pour peu que le
temps soit clément on y entrevoit des femmes presque nues qui boivent des
liqueurs colorées pendant qu’à leurs côtés des capitaines d’industrie tentent
de passer inaperçus derrière leurs lunettes de soleil Porsche ; la juste distance étant celle qui permet
que l’on entrevoie à bord ces femmes presque nues et ces capitaines
d’industrie.
Sur
le sable du rivage les plagistes ont installé des rangées de fauteuils où les
moins fortunés se donnent l’illusion d’appartenir au monde des images – modèles
déhanchées, metteurs en scène excentriques, artistes négligents. On rêve de
rencontres improbables, de soirées en palaces, de feux d’artifice.
Dans
sa maison de poupée aux sols de tommettes et aux murs couverts d’ampélopsis, la
tisserande a tenté de revenir aux techniques du passé pour traiter les belles
laines de la Sarthe ; elle rince les suints l’été dans des ruisseaux frais,
elle a cherché les plantes qui teignent, elle tisse sur des métiers construits
par des charpentiers de village. Elle a aussi rapporté du Pérou des dessins ou d’Argentine
des boutons faits de noyaux qu’on ne trouve pas ici.
Son
grenier est un atelier coloré et joyeux ; on y trouve, dans un désordre
qui semble un effet de l’art, des tissus, des écheveaux, des navettes, des
magasines, des poutres qu’on enjambe, une haute lisse où l’on commence à lire
un dessin étrange.
La
tisserande rêve et boit du tilleul de son jardin ; elle fait sécher des
guirlandes de cèpes pour les omelettes d’hiver, sa resserre est pleine de trompettes de la mort. La tisserande est
convaincue qu’on revient aux sincérités anciennes par une attitude de toute sa
vie ; pour un art loyal elle croit qu’il faut manger naturel, se soigner
doux et cajoler ses plantations.
Cette
« petite église » normande est-elle réellement celle qui inspira
Delmet pour une chanson qui connut un succès considérable auprès de nos
grands-parents ? Ce n’est pas sûr ; celle de Courgent est sur les rangs
elle aussi. Elles ont d’ailleurs un air de parenté : pas de transept, un
clocher fin et élevé, un porche normand à colombages, une voûte intérieure en
coque de bateau renversée – les normands étaient d’abord des marins.
Elle
est charmante en tout cas, ouverte tout le jour et accueillante aux promeneurs ;
un ruisseau passe auprès – la Sâane, née à Yerville – qui permet désormais
l’élevage de poissons. Elle est entretenue avec soin, ce qui est méritoire dans
un village qui ne fait pas cent habitants.
Moi
je crois que c’est elle que chantait Jean Lumière, de sa voix sucrée qui
plaisait tant à mon grand-père. Il connaissait tout le texte et le reprenait
parfois en modulant des effets comme on le faisait au début du siècle dernier.
On croyait alors que Jean Lumière avait pris ce pseudonyme parce qu’il était
aveugle, et ce conte enrichissait de mystère la chanson nostalgique dont le
texte aurait pu être celui d’un tango :
Je sais une église au
fond d’un hameau
Dont le fin clocher se mire dans l’eau
Dans l’eau pure d’une rivière.
Et souvent, lassé, quand tombe la nuit,
J’y viens à pas lents bien loin de tous bruits
Faire une prière.
La
famille Mésanger – Jules et son épouse, sa fille Thérèse et la petite-fille
Muriel – est saisie à la porte du salon de coiffure de Savigné, grosse bourgade
à douze kilomètres du Mans. C’est là que je suis né, au bureau de poste situé
juste après le tailleur dont on voit la vitrine à droite. La famille Mésanger
comptait parmi les amis les plus proches de mes grands-parents.
La
photo est prise au tournant des trente
glorieuses ; le coiffeur changeait de statut. Jusqu’à la guerre les
femmes le fréquentaient pour des teintures et des permanentes, et quelques fois
dans l’année pour une cérémonie ; les hommes n’y paraissaient souvent qu’en
fin de semaine, quand une fête s’annonçait, pour faire la barbe. Un goût nouveau pour l’hygiène et le souci de son
apparence venant, le coiffeur vit augmenter sa pratique.
Papa
appelait Jules le merlan ; cette
désignation me laissait perplexe. Je savais que le merlan était un poisson de
mer, et j’examinai le coiffeur chaque fois que l’occasion m’en était
offerte ; mais je ne lui ai jamais vu d’écailles ou de nageoires. En
revanche, publicité vivante de son établissement, il sentait bon le chypre et le cuir de Russie.
Le
salon a assez belle allure ; il a même un petit aspect Arts déco, avec ses lignes droites et ses
garde-corps en fer forgé à l’étage. Il avait autrefois accueilli un chapelier,
ce qui explique les hauts-de-forme qu’on a laissés à ses extrémités. Sur le
bandeau du haut figurent d’ailleurs à gauche, presque illisibles, les mots chapelier et modiste ; au centre le peintre en lettres a eu bien du mal à
caser les deux f minuscules au milieu d’un mot écrit en majuscules…
La vitrine expose une publicité pour du dentifrice, et pour les deux adversaires féroces de l’époque : la brillantine Forvil et la brillantine Roja ; j’ai encore en tête la chansonnette qui les signalait à la radio. Arrêtés dans leur promenade, deux garnements regardent l’objectif en espérant passer à la postérité. Ils y sont parvenus.
Aujourd’hui,
Manon a dix-huit ans. Pour cet anniversaire hors du commun elle a voulu un
cadeau hors du commun – à la fois une expérience, une sensation, une aventure.
Elle fait, ce jour-là, son premier saut en parachute.
Aujourd’hui,
en ce moment-même, elle flotte au-dessus des nuages sous un soleil radieux.
Elle tombe, elle tombe ! mais sans référence avec le sol elle ne sait pas
qu’elle tombe. Elle a confiance dans le moniteur avec qui elle est attachée.
Elle n’a pas de casque, seulement une combinaison épaisse et des lunettes pour
abriter ses yeux du vent.
En
fait elle ne tombe pas ; elle vole. Elle tombera tout-à-l’heure quand, par
une déchirure dans la mousse des nuages, elle verra le sol se rapprocher – et
qu’elle verra, surtout, comme il fait beau quand on vole, et combien le temps
est gris quand on se retrouve au niveau du sol avec tous ces personnages gris…
Pour l’instant Manon vole. Elle connaît enfin le plaisir des oiseaux.
Une
dizaine de personnages sont installés entre la piscine claire et le ciel
sombre ; c’est, sur la fin d’après-midi, le moment délicieux où la chaleur
devient supportable.
Le
bâtiment de gauche, avec sa vaste porte-fenêtre, est prolongé par une salle
d’été où l’on peut cuisiner et manger en plein air ; la nappe est encore
mise, et sans doute on y finira ce soir quelques restes de ce midi.
Il
y a deux groupes de personnages : une moitié sont des retraités qui profitent
de ces moments de rencontre et de détente paisible ; l’autre moitié,
composée de filles, apporte le parfum de la jeunesse. Sur un matelas jaune,
Lara regarde le photographe avec le sourire satisfait de celle qui se sait
jolie ; sa mère la regarde fièrement. A droite, Michèle sèche au soleil,
sous les feuilles en éventail d’un Washingtonia.
Assise sur un lit de plage, une jeune suédoise arrivée il y a quelques heures
de ses terres de vent et de glace dissimule à peine son joli corps délié dans
un maillot imperceptible.
La
piscine est bleue à n’y pas croire ; ne le croyons pas d’ailleurs, c’est
surtout la couleur du liner. Le ciel
en revanche est bien chargé des nuées sombres de l’orage. Mais nous connaissons
notre Côte d’Azur : s’il pleut ce soir c’est qu’il fera beau demain…
La
neige a déposé des coussins doux et lisses qui luisent sous le soleil. Au bord
des gouttières le gel saisit à la nuit tombante les coulées d’eau que la
chaleur du jour a libérées.
Sur
les toits la neige prend l’aspect d’un mille-feuille précieux poudré de sucre
scintillant ; on a envie de mordre cette pâtisserie éclatante. Les maisons
dispersées sur la douceur des pentes gardent entre elles une distance de bon
aloi, respectant l’intimité de chacun en gardant la chaleur d’un voisinage
amical.
Dans le fond les Aravis apparaissent plus comme un géant tutélaire que comme un danger éventuel. Le Lachat, Beauregard, le Crêt du Merle offrent des pistes de toutes couleurs entre lesquelles on choisit en fonction du temps et de son caprice ; et les longs circuits autour du lac des Confins permettent aux élégants fondeurs au pied léger de courir dans le léger chuintement des écailles sur la neige.
Cette
abbaye greffée à mi-côte de Fabron… n’a jamais été une abbaye ; ni aucune
espèce de bâtiment religieux. Pittoresque réalisation de la riche et noble
famille Lascaris au XVIIIème siècle, elle a été assez mal traitée au cours des
décennies qui suivirent.
Il fallut attendre le
XXème siècle pour qu’un riche marchand y installe le cloître ocre que montre la
photo, et qui fut apporté pierre après pierre de la région de Toulouse –
certains éléments provenant même du Comminges. Et le fils de ce marchand y
installa en 1961 la première exposition des Nouveaux Réalistes, cette belle
cohorte d’artistes qu’on a regroupés ensuite sous le nom d’école de Nice.
Du haut de ce décor baroque le panorama sur Nice est admirable ; on est en pleine ville, et pourtant en plein rêve. Si on les y invite, Alice et son lapin viendront ce soir prendre le thé.
L’abbaye
de Saint Georges de Boscherville est à Saint Martin de Boscherville ; elle
est haute et droite dans un vaste paysage
façonné par la Seine.
Nous
sommes au temps doux des mais, des aubépines dans le raidillon de
Tansonville ; dans un mois ce sera la Saint-Jean, le printemps va laisser
place à l’été. Sous le soleil le tuffeau de Saint Georges illumine l’herbe
normande – splendeur du Roman immense et radieux. Saint Georges est simplement
blanche, elle n’a pas une peinture, pas un dessin ; cependant pour édifier
un peu, pour effrayer parfois et divertir aussi elle propose quelques
gargouilles monstrueuses et des chapiteaux truculents.
Autour
d’elle un jardin d’agrément permet d’offrir des fleurs sur l’autel et lors des
processions. Plus haut sur la colline les moines cultivent un clos de simples disposé
comme un chemin qui va de la Terre au Ciel ; c’est un jardin pour soigner,
c’est une méditation pour le penseur, c’est une initiation pour le croyant.