La petite fille au ballon rouge.

Erquy, juillet 1964.

La petite fille blonde a deux ou trois ans. Elle est assise sur le sable durci que la mer a abandonné il y a peu ; des rochers, potelés comme elle, émergent juste assez pour l’inviter au jeu.

Elle contemple son beau ballon rouge prisonnier d’un filet presque invisible. Le ballon attend d’être libéré pour sauter de ci, de là, au gré de la brise changeante. Elle courra après lui en riant à grands cris et en laissant sur le sable la trace à peine marquée de ses pieds légers.

Pendant ce temps la mer au loin l’appelle d’une petite voix de beau temps, ourlant son joli tapis bleu d’une dentelle blanche.

La petite fille blonde a de la chance ; la nature tout entière veut jouer avec elle. Qu’elle en profite ! Bientôt elle n’entendra plus la voix des choses, elle croira que le sable, la mer et les ballons sont des êtres inanimés.

Yachts en baie de Cannes.

Cannes, 25 mai 2006.

Chaque année au moment du Festival de grands bateaux élégants se rassemblent en baie de Cannes. Ils restent à juste distance de la Croisette, et pour peu que le temps soit clément on y entrevoit des femmes presque nues qui boivent des liqueurs colorées pendant qu’à leurs côtés des capitaines d’industrie tentent de passer inaperçus derrière leurs lunettes de soleil Porsche ; la juste distance étant celle qui permet que l’on entrevoie à bord ces femmes presque nues et ces capitaines d’industrie.

Sur le sable du rivage les plagistes ont installé des rangées de fauteuils où les moins fortunés se donnent l’illusion d’appartenir au monde des images – modèles déhanchées, metteurs en scène excentriques, artistes négligents. On rêve de rencontres improbables, de soirées en palaces, de feux d’artifice.

On ne vit pas que de réel.

Le grenier de la tisserande.

Ligron, août 1976.


Dans sa maison de poupée aux sols de tommettes et aux murs couverts d’ampélopsis, la tisserande a tenté de revenir aux techniques du passé pour traiter les belles laines de la Sarthe ; elle rince les suints l’été dans des ruisseaux frais, elle a cherché les plantes qui teignent, elle tisse sur des métiers construits par des charpentiers de village. Elle a aussi rapporté du Pérou des dessins ou d’Argentine des boutons faits de noyaux qu’on ne trouve pas ici.

Son grenier est un atelier coloré et joyeux ; on y trouve, dans un désordre qui semble un effet de l’art, des tissus, des écheveaux, des navettes, des magasines, des poutres qu’on enjambe, une haute lisse où l’on commence à lire un dessin étrange.

La tisserande rêve et boit du tilleul de son jardin ; elle fait sécher des guirlandes de cèpes pour les omelettes d’hiver, sa resserre est pleine de trompettes de la mort. La tisserande est convaincue qu’on revient aux sincérités anciennes par une attitude de toute sa vie ; pour un art loyal elle croit qu’il faut manger naturel, se soigner doux et cajoler ses plantations.

Je sais une église…

La Fontelaye, mai 1996.

Cette « petite église » normande est-elle réellement celle qui inspira Delmet pour une chanson qui connut un succès considérable auprès de nos grands-parents ? Ce n’est pas sûr ; celle de Courgent est sur les rangs elle aussi. Elles ont d’ailleurs un air de parenté : pas de transept, un clocher fin et élevé, un porche normand à colombages, une voûte intérieure en coque de bateau renversée – les normands étaient d’abord des marins.

Elle est charmante en tout cas, ouverte tout le jour et accueillante aux promeneurs ; un ruisseau passe auprès – la Sâane, née à Yerville – qui permet désormais l’élevage de poissons. Elle est entretenue avec soin, ce qui est méritoire dans un village qui ne fait pas cent habitants.

Moi je crois que c’est elle que chantait Jean Lumière, de sa voix sucrée qui plaisait tant à mon grand-père. Il connaissait tout le texte et le reprenait parfois en modulant des effets comme on le faisait au début du siècle dernier. On croyait alors que Jean Lumière avait pris ce pseudonyme parce qu’il était aveugle, et ce conte enrichissait de mystère la chanson nostalgique dont le texte aurait pu être celui d’un tango :

Je sais une église au fond d’un hameau
Dont le fin clocher se mire dans l’eau
Dans l’eau pure d’une rivière.
Et souvent, lassé, quand tombe la nuit,
J’y viens à pas lents bien loin de tous bruits
Faire une prière.

A la porte du salon.

Savigné l’Evêque, juin 1955.

La famille Mésanger – Jules et son épouse, sa fille Thérèse et la petite-fille Muriel – est saisie à la porte du salon de coiffure de Savigné, grosse bourgade à douze kilomètres du Mans. C’est là que je suis né, au bureau de poste situé juste après le tailleur dont on voit la vitrine à droite. La famille Mésanger comptait parmi les amis les plus proches de mes grands-parents.

La photo est prise au tournant des trente glorieuses ; le coiffeur changeait de statut. Jusqu’à la guerre les femmes le fréquentaient pour des teintures et des permanentes, et quelques fois dans l’année pour une cérémonie ; les hommes n’y paraissaient souvent qu’en fin de semaine, quand une fête s’annonçait, pour faire la barbe. Un goût nouveau pour l’hygiène et le souci de son apparence venant, le coiffeur vit augmenter sa pratique.  

Papa appelait Jules le merlan ; cette désignation me laissait perplexe. Je savais que le merlan était un poisson de mer, et j’examinai le coiffeur chaque fois que l’occasion m’en était offerte ; mais je ne lui ai jamais vu d’écailles ou de nageoires. En revanche, publicité vivante de son établissement, il sentait bon le chypre et le cuir de Russie.

Le salon a assez belle allure ; il a même un petit aspect Arts déco, avec ses lignes droites et ses garde-corps en fer forgé à l’étage. Il avait autrefois accueilli un chapelier, ce qui explique les hauts-de-forme qu’on a laissés à ses extrémités. Sur le bandeau du haut figurent d’ailleurs à gauche, presque illisibles, les mots chapelier et modiste ; au centre le peintre en lettres a eu bien du mal à caser les deux f minuscules au milieu d’un mot écrit en majuscules…

 La vitrine expose une publicité pour du dentifrice, et pour les deux adversaires féroces de l’époque : la brillantine Forvil et la brillantine Roja ; j’ai encore en tête la chansonnette qui les signalait à la radio. Arrêtés dans leur promenade, deux garnements regardent l’objectif en espérant passer à la postérité. Ils y sont parvenus.

Manon vole !

25 septembre 2010.

Aujourd’hui, Manon a dix-huit ans. Pour cet anniversaire hors du commun elle a voulu un cadeau hors du commun – à la fois une expérience, une sensation, une aventure. Elle fait, ce jour-là, son premier saut en parachute.

Aujourd’hui, en ce moment-même, elle flotte au-dessus des nuages sous un soleil radieux. Elle tombe, elle tombe ! mais sans référence avec le sol elle ne sait pas qu’elle tombe. Elle a confiance dans le moniteur avec qui elle est attachée. Elle n’a pas de casque, seulement une combinaison épaisse et des lunettes pour abriter ses yeux du vent.

En fait elle ne tombe pas ; elle vole. Elle tombera tout-à-l’heure quand, par une déchirure dans la mousse des nuages, elle verra le sol se rapprocher – et qu’elle verra, surtout, comme il fait beau quand on vole, et combien le temps est gris quand on se retrouve au niveau du sol avec tous ces personnages gris…

Pour l’instant Manon vole. Elle connaît enfin le plaisir des oiseaux.

La piscine de Claude.

Vence, 6 août 2006.

Une dizaine de personnages sont installés entre la piscine claire et le ciel sombre ; c’est, sur la fin d’après-midi, le moment délicieux où la chaleur devient supportable.

Le bâtiment de gauche, avec sa vaste porte-fenêtre, est prolongé par une salle d’été où l’on peut cuisiner et manger en plein air ; la nappe est encore mise, et sans doute on y finira ce soir quelques restes de ce midi.

Il y a deux groupes de personnages : une moitié sont des retraités qui profitent de ces moments de rencontre et de détente paisible ; l’autre moitié, composée de filles, apporte le parfum de la jeunesse. Sur un matelas jaune, Lara regarde le photographe avec le sourire satisfait de celle qui se sait jolie ; sa mère la regarde fièrement. A droite, Michèle sèche au soleil, sous les feuilles en éventail d’un Washingtonia. Assise sur un lit de plage, une jeune suédoise arrivée il y a quelques heures de ses terres de vent et de glace dissimule à peine son joli corps délié dans un maillot imperceptible.

La piscine est bleue à n’y pas croire ; ne le croyons pas d’ailleurs, c’est surtout la couleur du liner. Le ciel en revanche est bien chargé des nuées sombres de l’orage. Mais nous connaissons notre Côte d’Azur : s’il pleut ce soir c’est qu’il fera beau demain…

Neige à Saint-Jean de Sixt.

La Clusaz, février 1984.

La neige a déposé des coussins doux et lisses qui luisent sous le soleil. Au bord des gouttières le gel saisit à la nuit tombante les coulées d’eau que la chaleur du jour a libérées.

Sur les toits la neige prend l’aspect d’un mille-feuille précieux poudré de sucre scintillant ; on a envie de mordre cette pâtisserie éclatante. Les maisons dispersées sur la douceur des pentes gardent entre elles une distance de bon aloi, respectant l’intimité de chacun en gardant la chaleur d’un voisinage amical.

Dans le fond les Aravis apparaissent plus comme un géant tutélaire que comme un danger éventuel. Le Lachat, Beauregard, le Crêt du Merle offrent des pistes de toutes couleurs entre lesquelles on choisit en fonction du temps et de son caprice ; et les longs circuits autour du lac des Confins permettent aux élégants fondeurs au pied léger de courir dans le léger chuintement des écailles sur la neige.

L’abbaye de Roseland.

Nice, 21 septembre 2003.

Cette abbaye greffée à mi-côte de Fabron… n’a jamais été une abbaye ; ni aucune espèce de bâtiment religieux. Pittoresque réalisation de la riche et noble famille Lascaris au XVIIIème siècle, elle a été assez mal traitée au cours des décennies qui suivirent.

Il fallut attendre le XXème siècle pour qu’un riche marchand y installe le cloître ocre que montre la photo, et qui fut apporté pierre après pierre de la région de Toulouse – certains éléments provenant même du Comminges. Et le fils de ce marchand y installa en 1961 la première exposition des Nouveaux Réalistes, cette belle cohorte d’artistes qu’on a regroupés ensuite sous le nom d’école de Nice.

Du haut de ce décor baroque le panorama sur Nice est admirable ; on est en pleine ville, et pourtant en plein rêve. Si on les y invite, Alice et son lapin viendront ce soir prendre le thé.

Saint Georges de Boscherville.

Saint Martin de Boscherville, mai 1996.

L’abbaye de Saint Georges de Boscherville est à Saint Martin de Boscherville ; elle est haute  et droite dans un vaste paysage façonné par la Seine.

Nous sommes au temps doux des mais, des aubépines dans le raidillon de Tansonville ; dans un mois ce sera la Saint-Jean, le printemps va laisser place à l’été. Sous le soleil le tuffeau de Saint Georges illumine l’herbe normande – splendeur du Roman immense et radieux. Saint Georges est simplement blanche, elle n’a pas une peinture, pas un dessin ; cependant pour édifier un peu, pour effrayer parfois et divertir aussi elle propose quelques gargouilles monstrueuses et des chapiteaux truculents.

Autour d’elle un jardin d’agrément permet d’offrir des fleurs sur l’autel et lors des processions. Plus haut sur la colline les moines cultivent un clos de simples disposé comme un chemin qui va de la Terre au Ciel ; c’est un jardin pour soigner, c’est une méditation pour le penseur, c’est une initiation pour le croyant.