Chopin dans la rue.

Vence, 9 juin 2007.

Ce pianiste en maillot de cycliste devant son clavier sur la place de la Basse Fontaine à Vence, c’est le plus réputé au monde des spécialistes de Chopin – François-René Duchable, aux innombrables concerts et aux innombrables enregistrements.

On sait l’homme excentrique ; il a fait jeter un jour en grand spectacle son piano dans un lac du haut pays, pour marquer la fin d’une carrière à laquelle, d’ailleurs, il est assez vite revenu ; aujourd’hui, il a fait poser sur un vélo son synthétiseur pour apporter la musique dans les rues de Vence.

Une musique faite à la main s’il vous plaît, une musique d’artiste. Il répond aux demandes, il passe de Bach à l’opérette, il transpose des symphonies, il change de rythme et de tonalité. Il veut simplement apporter aux passants de la musique et il n’en méprise aucune. Les gens s’arrêtent, ils rêvent, ils sourient, certains ont les yeux qui s’embrument à un souvenir qu’ils croyaient oublié ; car la musique est ainsi, elle enveloppe des épisodes de nos vies comme un papier sonore enveloppe un bonbon.

Loin des modes et des tapages, François-René Duchable, excentrique imprévisible, nous montre ce qu’est un vrai musicien : un homme qui donne, qui ne juge pas, qui sait aussi offrir le plus grand des talents à ceux qui ont le moins de culture.

Au bord de l’eau.

Mayenne, 19 juillet 2007.

Le bateau a passé la nuit ancré à une rive de la Mayenne ; cette image du petit matin est une précieuse récompense pour le courageux qui a voulu contempler le retour du jour.

Il est six heures moins le quart, le soleil se lève ; quelques oiseaux s’ébrouent, une loutre traverse la rivière en silence. Les teintes de la nature sont voilées par la brume légère qui annonce la naissance d’une belle journée. Les plans successifs se détachent avec précision, dans ce sfumato qui crée la distance et le volume – on croirait voir le fond d’un tableau de Léonard.

Le foin doré, richesse d’hiver, est jeté en rouleaux sur la verte prairie ; on dirait des osselets qu’en enfant géant, surpris par la nuit, a laissés là hier soir. Tout respire le calme, la paix, la vie simple. Ce paysage échappe au temps ; il vit au rythme de l’eau qui coule et des travaux anciens dans le cycle des saisons.

Alpes Maritimes

Antibes, 15 février 2009.

Cette image des remparts d’Antibes, prise avec une longue focale depuis la plage de la Salis, est assez emblématique de la Côte d’Azur et particulièrement des Alpes Maritimes.

La grande tour qui surplombe à gauche un enchevêtrement de toits de tuiles est celle du musée Picasso, un des trois musées nationaux du département – précisons que pour la France entière il n’y a que 13 musées nationaux en province : voilà qui met bien à sa place ce département qui chérit les Arts. Dans le fond de l’image les sommets enneigés du Mercantour et de l’Italie se découpent sur le ciel bleu; la mer étale, d’un bleu plus soutenu, baigne les roches qui forment le soubassement de la fortification. On comprend le goût des riches européens qui depuis un siècle viennent en hiver profiter de ce spectacle sous le soleil.

On voit aussi, éclatantes de blancheur, les superstructures des yachts luxueux ancrés à ce qu’on appelle le port des milliardaires ; et il est vrai que chacune de ces unités vaut le prix d’un petit immeuble à Paris. La Côte d’Azur est faite de ces contrastes, puisque les plus extrêmes richesses se sont installées près des maisons de pêcheurs. Les deux populations ne se portent pas ombrage ; car elles ne se rencontrent qu’à de rares occasions, lorsque les russes opulents ou les anglais flegmatiques se livrent à des expéditions ethnologiques sur les marchés provençaux.

La fête du hareng.

Dieppe, novembre 1985.

A vrai dire, ce jour de novembre est à Dieppe la fête de tout le monde – sauf du hareng ! Grillé en plein vent, servi à la terrasse de tous les restaurants, par son sacrifice il prodigue aux commensaux le bon cholestérol qui entretiendra leurs artères.

Il fait froid – il fait souvent à ce moment de l’année un froid de gueux. Mais il fait soleil, et les familles profitent de cette fête sur le quai Henri IV ; le long du bassin se sont installés les manèges et les stands des enfants ; côté terre les restaurants ont étendu leurs terrasses sous des tentes qu’ils chauffent, et des traiteurs vendent le poisson qu’on mangera ce soir au dîner dominical.

Depuis cinquante ans Dieppe fait vivre ainsi la fête du « poisson-roi » dont il fournissait Paris avec les ports d’Étretat, de Saint Valery et de Fécamp ; cinquante ans ce n’est pas beaucoup, mais on a l’impression que la fête date du Moyen-âge tant elle est entrée dans les mœurs – 100 000 visiteurs chaque année ! Et comme Dieppe est aussi le premier port français pour la pêche à la coquille Saint-Jacques, la fête du hareng profite de la présence de ce coquillage, absolu délice ! On boit du vin blanc, on hume la fumée des grillades, on examine les menus et surtout on saute sur la première place libre.

Le palais idéal.

Hauterives, 12 juillet 2011.

Ce palais idéal est, bien sûr, celui du facteur Cheval.

Construction de toute une vie consacrée obstinément à réaliser un rêve de beauté, cet immense vaisseau posé dans son écrin de nature nous fait penser aux temples cambodgiens dévorés de banians. Hommage naïf à de grandes civilisations ou de grands hommes, revendication orgueilleuse d’un homme du peuple et fier de l’être, dédale poétique et délire de pierre, ce palais a été construit en trente-trois ans par un homme seul, qui parcourait pour son métier, à pied, trente-trois kilomètres chaque jour…

Seule réalisation architecturale notable de l’Art Naïf, il a été classé Monument Historique. Ce n’est que justice – il fallait rendre hommage à cet entêtement, à cette passion, à cet accomplissement d’un projet purement esthétique, à cette volonté de placer le beau au-dessus de sa vie même.

La principale curiosité du petit village d’Hauterives se situait naguère dans l’habile géométrie des pierres qu’on y utilisait pour les murs de quelques maisons et de nombreuses clôtures ; c’est désormais l’étonnant palais de son facteur, de son vivant médiocrement admiré, qui fait accourir la planète entière.

Devant ce Palais idéal on sourit parfois ; mais on est saisi de respect pour cet acte gratuit. Cet homme à l’ambition simple rend confiance en la puissance de la volonté.

Jumièges.

Jumièges, mai 1987.

Dans la vaste cohorte des grandes abbayes normandes Jumièges occupe une place à part.

D’abord, c’est une ruine. Respectées ou relevées après leur pillage, d’innombrables autres abbayes de la région – Saint Martin de Boscherville, Saint Wandrille Rançon, Saint Ouen à Rouen, Saint Saëns par exemple -,  ont une vie qui continue. L’immense vaisseau de pierre que nous contemplons à Jumièges n’est qu’un reste médiocre de sa plus grande extension. Cela dit, c’est une belle ruine comme les aimait l’âme romantique ; lorsque viennent les ombres de la nuit on dirait un dessin à l’encre de Victor Hugo.

Ensuite, elle est ancienne. Fondée en 650, elle fut mise à sac à plusieurs reprises par les Vikings, qui raffolaient de cette riche région ; elle reprit vie en 1067, et Guillaume lui-même apporta à la cérémonie qu’il avait voulue la gloire de sa récente conquête. Elle prospéra pendant cinq cents ans, et ce furent les Huguenots, pas seulement victimes mais aussi actifs destructeurs des signes d’une foi qu’ils détestaient, qui la pillèrent jusqu’à ses cuivres et ses plombs.

Enfin elle fut vendue aux temps de la Révolution, et transformée aussitôt par ses acquéreurs en carrière de pierre.

Voici donc Jumièges telle qu’en elle-même l’adversité l’a transformée. En sa nef se réunissent les corneilles, le ciel est sa voûte, ce sont les orgues du vent qui murmurent par ses fenêtres aveugles de vitraux.

Jumièges établie sur l’immense prairie qui l’entoure, près d’un cloître détruit habité par un if, nous parle de la foi avec une humilité qui la rend plus grande encore.

Les hirondeaux.

Maurepas, le 9 août 1991.

Elle avait dit :

  • Il faut fermer la porte du garage. Sinon, les hirondelles vont revenir faire leur nid.

Les hirondelles vont revenir ! Les enfants ne souhaitaient que ça. Elle voyait bien qu’elle avait éveillé leur intérêt :

  • Il ne faut pas les laisser entrer. Elles salissent tout par terre.

Bien sûr, les enfants avaient laissé la porte du garage ouverte, et un couple d’hirondelles s’était installé précipitamment. Elle avait exprimé son mécontentement, mais le mal était fait, on n’allait pas revenir là-dessus. Alors on a laissé entrebâillé un soupirail par lequel les petits oiseaux industrieux passaient prestement pour effectuer un travail du diable. En un rien de temps le nid était construit en boue robuste, et une tête noire et inquiète s’y montra à chaque fois que l’on entrait ou que l’on sortait du garage.

Et puis un jour le miracle fut là. On entendit piailler la portée d’hirondeaux, et les parents s’épuisaient à apporter dans ces quatre becs insatiables des insectes et des vermisseaux. On posa au sol un grand journal déplié, et les oiseaux ne salirent rien.

A la fin de l’été ils sont partis ; et quelque temps après les parents aussi. On était un peu triste comme si quelqu’un de la famille s’en était allé au loin, on pensait à eux, on espéra que le voyage ne leur serait pas trop pénible.

On les attendit longtemps au retour du printemps.

Le cimetière de Morne-à-l’eau.

Morne-à-l’eau, 9 février 1994.

Etabli en amphithéâtre avec l’aspect surprenant qu’on lui voit sur cette photo, le cimetière de Morne-à-l’eau est un des sites les plus visités de la Guadeloupe – au moins de Grande Terre (on sait que la Guadeloupe est composée de deux parties réunies par un passage étroit : Grande Terre, au nord… la plus petite, et Basse Terre au sud… la plus haute).

L’édification de ce cimetière en deux couleurs, noir et blanc, a provoqué comme on s’en doute un torrent d’explications contestables ou fantaisistes. A la vérité on est réduit aux conjectures, ce qui laisse beaucoup de place aux légendes dont d’ailleurs l’île est friande.

Les carrelages utilisés pour la construction et la décoration des tombes, qui ressemblent souvent à des maisonnettes, donnent une vague impression de sanitaires au soleil du tropique ; la touchante confiance dans la rédemption qu’expriment beaucoup des inscriptions figurant sur les tombes suscite chez le lecteur une humilité un peu envieuse.

Milou en juillet.

Le Lude, juillet 2010.

Comme chaque année à la mi-juillet c’est la fête au bord de l’eau dans la maison de La Courbe. Après le repas une trentaine d’invités forment de petits groupes ici ou là, le plus souvent à l’ombre et jamais bien loin d’un pichet de rosé frais. Il y a quelques lunettes de soleil et des panamas légers, parfois chipés par les filles qui leur trouvent bien de l’élégance.

Huit commensaux se sont installés juste au bord du Loir et se sont alanguis au murmure de son cours paresseux ; on suppose des conversations policées, on voit qu’aucun geste ne souligne ou ne réfute ; au-delà du savoir-vivre on distingue que la parole sert ce jour-là à exprimer l’empathie et la bienveillance.

Verte nature, verte rivière, au fort de l’été l’amitié fait rage.

Le vieux Cagnes.

Cagnes, juin 2006.

A travers une échancrure dans l’olivette on aperçoit la colline sur laquelle s’est établi le village de Cagnes, bien avant qu’un préfet bougon le somme de prendre le nom de Cagnes-sur-Mer afin qu’on ne le confonde pas avec Cannes ; les deux noms voulant simplement dire que l’endroit est peuplé de roseaux.

Sous le soleil de midi la forteresse des Grimaldi a fière allure ; pourtant, à part des escarmouches dues à l’exécrable caractère des nobliaux de l’époque, elle n’a connu depuis sa construction vers 1300 aucun fait d’armes notable. Elle a commencé en résidence et fini en musée.

La colline est souple, avec ses toits de tuiles nichés dans la toison des arbres ; bien que quatre ou cinq cyprès tentent de donner un air toscan au paysage, on y sent surtout de l’alangui, de la caresse, de la douceur.

D’ailleurs ce paysage a beaucoup à voir avec les femmes. D’abord, la photo est prise depuis l’oliveraie des Collettes, résidence de Renoir – le peintre préféré des français – dont les œuvres sont un hommage constant au savoureux corps des femmes. Et le château héberge de nombreux portraits de Suzy Solidor, qui vivait à Cagnes et dont l’affection, qui ne négligeait pas les hommes, se portait plutôt vers les femmes. Tamara de Lempicka a fait d’elle un merveilleux portrait presque nu Art déco, doux et fort.

Entre les fleurs, les oranges, les olives, le doux paysage nous invite à penser féminin.