Le Ponte Vecchio.

Florence, août 1987.

On n’en finirait pas de décliner les noms – Cimabue, Giotto, Donatello, Cellini, Léonard de Vinci, Michel-Ange, et Dante aussi – qui ont fait de Florence la capitale des arts italiens ; on peut ajouter les architectes, les sculpteurs, des musiciens. Et Machiavel, car les rudes constructions à bossage qui imprègnent la ville aristocratique d’une froideur hostile révèlent le même souci de gouverner par tous les moyens. Nous n’oublions pas non plus les bûchers que dressa l’inquiétant Savonarole avant d’y finir lui-même ses jours, victime des feux qu’il avait allumés.

Il y a tant de merveilles à Florence que nous avons choisi, modestement, de présenter cette image paisible du vieux pont qui franchit l’Arno. Cet ouvrage est une étroite rue piétonne où se sont installées de minuscules boutiques de luxe qui exposent des bijoux d’or, des gants colorés, des camées délicats. A son sommet, à peine soupçonnable, la galerie Vasari relie les Offices sur la rive droite au palais Pitti sur la rive gauche, après un parcours d’un kilomètre où l’on peut contempler mille, vraiment mille, autoportraits.

Pour cette image le photographe a utilisé un artifice des années quatre-vingt, un filtre orange dégradé qui donne au ciel la couleur du couchant. On comprend qu’il a cherché ainsi à adoucir l’impression laissée par cette ville de violences et de meurtres en utilisant les teintes dorées du doux Botticelli.

Rudolfinum.

Prague, 2 octobre 2005.

Le soleil vient de disparaître ; il laisse quelques couleurs au flanc du Hradcany que la cathédrale Saint Guy domine de sa masse et de ses flèches acérées. Les lumières de la ville se sont allumées devant le Rudolfinum où l’on prépare le concert de ce soir ; les pavés de la place Jan Palach reflètent leur lueur jaune et humide.

Le Rudolfinum a accompagné toute la jeune histoire de la jeune nation tchèque. Offert par une Caisse d’Epargne à la république et baptisé du nom d’un Roi, il a accueilli le parlement pendant vingt ans dans sa salle principale – la salle Dvorjak, réputée pour son acoustique et pour son orgue, rendue à la musique par les nazis dès leur arrivée. Les tchèques, élevés au rang d’apprentis allemands, n’avaient plus besoin de Parlement.

En haut de la façade, sur le toit, sont installées les statues de grands musiciens. On raconte que lors de leur arrivée les allemands exigèrent la dépose de la statue dédiée à Mendelssohn, juif notoire. Mais les ouvriers chargés de ce travail n’avaient aucune idée de ce à quoi pouvait ressembler Mendelssohn, ni d’ailleurs aucun des autres musiciens. Ils procédèrent donc au flair, et choisirent la statue d’un homme dont le gros nez leur semblait assez bien illustrer la typologie des races exposée par le nouveau régime.

Hélas ! il s’agissait de la statue de Wagner, idolâtré par le nazisme. Les praguois en rient encore.

Graslei

Gent, 27 juin 1998

Le petit bateau longe le quai Graslei ; il veut se donner une allure de vaporetto, voire de gondole – pourtant nous sommes à Gand, et c’est Bruges qu’on a baptisée la Venise du Nord. Il promène sa cargaison de touristes venus chercher sur l’eau l’illusion d’un exotisme sans danger.

A la barre, le pilote commente les paysages qui défilent ; un petit garçon semble plus intéressé par la défense qui flotte au côté du motoscafo.

Le paysage est pittoresque, sans doute. Mais le plus pittoresque, c’est sans conteste cet objet flottant couvert de parapluies bigarrés luttant contre une bruine insidieuse…

La petite fille au ballon rouge.

Erquy, juillet 1964.

La petite fille blonde a deux ou trois ans. Elle est assise sur le sable durci que la mer a abandonné il y a peu ; des rochers, potelés comme elle, émergent juste assez pour l’inviter au jeu.

Elle contemple son beau ballon rouge prisonnier d’un filet presque invisible. Le ballon attend d’être libéré pour sauter de ci, de là, au gré de la brise changeante. Elle courra après lui en riant à grands cris et en laissant sur le sable la trace à peine marquée de ses pieds légers.

Pendant ce temps la mer au loin l’appelle d’une petite voix de beau temps, ourlant son joli tapis bleu d’une dentelle blanche.

La petite fille blonde a de la chance ; la nature tout entière veut jouer avec elle. Qu’elle en profite ! Bientôt elle n’entendra plus la voix des choses, elle croira que le sable, la mer et les ballons sont des êtres inanimés.

Caminito

Buenos Aires, août 2001.

Nous sommes dans le quartier de la Boca, presque sur le Riachuelo, ce ruisseau sombre franchi par un pont dont la silhouette typique est gravée dans l’imaginaire de tous les porteños. Caminito, rue d’une centaine de mètres, fait désormais figure de musée ; elle accueillait au début du XXème siècle les immigrants pauvres – espagnols, juifs d’Europe centrale, italiens surtout qui hissèrent un jour le drapeau de Gênes pour revendiquer leur indépendance ! – dans des petits appartements misérables qu’on appelait des conventillos. Chaque pièce abritait une famille, les points d’eau étaient rares, on partageait tout. La construction, de quelques étages, avait été menée à l’économie ; la structure était en bois, le tout était revêtu de tôle ondulée que l’on peignait – comme dans beaucoup de ports du monde – avec les restes de la peinture dédiée aux bateaux, ce qui explique les juxtapositions disparates qui ont fini par devenir un style…

Le quartier est sillonné par les touristes, ils trouvent des boutiques de brimborions, ils photographient les danseurs des rues. Buenos Aires est une ville énorme, tonitruante, sans style ; elle a trouvé en Caminito des racines, une histoire pittoresque, un lieu qui a inspiré des poèmes tristes et des tangos désespérés.

Malgré la musique, malgré les couleurs, malgré l’animation à Caminito il fait triste.

Rue blanche à Cordoue.

Cordoue, 24 mars 2006.

Cordoue appartient, avec Grenade et Séville, à la triade des princesses andalouses. Pour être dans la même province, presque sur le même fleuve – le Genil de Grenade est un affluent du Guadalquivir -, les trois villes sont pourtant très différentes.

Certes, elles gardent toutes trois l’empreinte musulmane. Et comment pourrait-il en être autrement, après sept cents ans d’occupation ? Elles ont toutes trois un monument emblématique construit par les Maures (ou les Arabes, si on veut nommer l’encadrement plutôt que le peuple colonisateur) : la Giralda à Séville, l’Alhambra à Grenade, la Mezquita à Cordoue.

Mais le vrai monument de Cordoue n’est pas la Mosquée que l’on visite pourtant avec admiration.

Cordoue est une ville sage et blanche, sans la foule de Grenade, sans le port de Séville. C’est une ville de jardins, réputée pour ses patios aux fleurs innombrables, fermées par des grilles qui disent le goût du calme et de la réflexion. Au détour d’une rue étroite, sur une placette, on rencontre la statue du juif Maïmonide. Théologien, philosophe, médecin des corps, il prône la santé de l’âme ; il croit en la science et en l’intelligence, il annonce Spinoza.

Le vrai monument de Cordoue, c’est la pensée généreuse et tolérante, c’est la croyance dans la capacité humaine de vivre ensemble. Déjà, d’une certaine manière, au XIIème siècle le grand monument de Cordoue la Blanche, c’est la laïcité.

Zyklon B

Auschwitz, 12 mars 2008.

Il y a bien des choses terribles à Auschwitz ; des choses qu’on ne voudrait pas voir, des choses dont on ne voudrait pas se souvenir. Il y a des salles submergées de chaussures misérables ; des salles accablées de valises éventrées, portant un nom, souvenir ultime d’une personne réduite à l’état de signe ; des salles où des monceaux de lunettes mêlent leurs branches en un brouillard délicat. Des salles avec des pots et des gamelles, des salles rassemblant des prothèses de handicapés…

Il y a aussi des salles pour les interrogatoires, c’est-à-dire les tortures ; pour les expérimentations les plus hallucinantes ; il y a des dortoirs dont les animaux ne voudraient pas ; il y a des latrines collectives. Mais avant l’arrivée des alliés les nazis ont fait sauter les salles de gazage et les fours crématoires.

Il y a aussi, surmontant un portail, cette inscription dérisoire et grinçante dont chacun se souvient :

Arbeit macht frei.

Dans le coin d’une salle il reste des boîtes de Zyklon B, cet insecticide produit à un rythme effréné par IG Farben, conglomérat industriel à qui les responsables du camp avaient emprunté leur devise, arbeit macht frei.

IG Farben a été grondée en 1945 pour avoir participé sciemment à l’extermination, et pour avoir utilisé dans les camps 80 000 travailleurs forcés dont l’espérance de vie, chacun le savait, était de 6 mois. Elle a été dissoute et divisée en douze sociétés aujourd’hui très prospères (dont Hoecht, BASF, Bayer, Agfa…). Arbeit macht frei.

Yachts en baie de Cannes.

Cannes, 25 mai 2006.

Chaque année au moment du Festival de grands bateaux élégants se rassemblent en baie de Cannes. Ils restent à juste distance de la Croisette, et pour peu que le temps soit clément on y entrevoit des femmes presque nues qui boivent des liqueurs colorées pendant qu’à leurs côtés des capitaines d’industrie tentent de passer inaperçus derrière leurs lunettes de soleil Porsche ; la juste distance étant celle qui permet que l’on entrevoie à bord ces femmes presque nues et ces capitaines d’industrie.

Sur le sable du rivage les plagistes ont installé des rangées de fauteuils où les moins fortunés se donnent l’illusion d’appartenir au monde des images – modèles déhanchées, metteurs en scène excentriques, artistes négligents. On rêve de rencontres improbables, de soirées en palaces, de feux d’artifice.

On ne vit pas que de réel.

Le commandeur.

Prague, 1er octobre 2005.



A l’entrée de l’Opéra où fut créé en 1787 le Don Juan de Mozart, un bronze stupéfiant d’Anna Chromy représente le Commandeur assassiné par le libertin qui séduisit sa fille. Image terrible du désespoir et du néant, la sculpture est une préfiguration du gouffre où disparaîtra le burlador de Sevilla, où un jour nous disparaîtrons tous.

Le grenier de la tisserande.

Ligron, août 1976.


Dans sa maison de poupée aux sols de tommettes et aux murs couverts d’ampélopsis, la tisserande a tenté de revenir aux techniques du passé pour traiter les belles laines de la Sarthe ; elle rince les suints l’été dans des ruisseaux frais, elle a cherché les plantes qui teignent, elle tisse sur des métiers construits par des charpentiers de village. Elle a aussi rapporté du Pérou des dessins ou d’Argentine des boutons faits de noyaux qu’on ne trouve pas ici.

Son grenier est un atelier coloré et joyeux ; on y trouve, dans un désordre qui semble un effet de l’art, des tissus, des écheveaux, des navettes, des magasines, des poutres qu’on enjambe, une haute lisse où l’on commence à lire un dessin étrange.

La tisserande rêve et boit du tilleul de son jardin ; elle fait sécher des guirlandes de cèpes pour les omelettes d’hiver, sa resserre est pleine de trompettes de la mort. La tisserande est convaincue qu’on revient aux sincérités anciennes par une attitude de toute sa vie ; pour un art loyal elle croit qu’il faut manger naturel, se soigner doux et cajoler ses plantations.