Le Victory

Portsmouth, mars 1977

Le Victory est entretenu avec vénération par la Marine britannique dans le port de Portsmouth ; au point même qu’on prétend qu’il n’est plus le Victory de la bataille de Trafalgar : on l’entretient avec tant de soin que depuis cette date on en aurait changé, un à un, tous les éléments…

Le 21 octobre 1805 marqua le triomphe définitif de la Royal Navy sur la flotte française, et son règne pour le siècle à venir sur toutes les mers du monde. Rule Britania.  Mais ce jour fut aussi celui du deuil de la nation, puisque le vice-amiral Horatio Nelson y perdit la vie ; il revint à Londres dans un tonneau d’eau-de-vie et de camphre pour reposer à Saint-Paul.

Il y avait à bord 820 marins et 104 canons, dont deux caronades dévastatrices pour les combats bord à bord. Les marins de l’époque ne savaient pas nager, dormaient sur leur canon, mangeaient des nourritures abjectes. Installés sur les ponts supérieurs, les officiers ne les rencontraient pas et buvaient des vins délicats.

Le Victory aujourd’hui n’est pas qu’un musée. Pour le garder vivant, il reçoit un équipage de la Marine Nationale, et reste commandé par des officiers en activité.

Le bateau est splendide et son entretien impeccable ; il est offert quotidiennement au respect des adultes et des écoliers. On ne leur souligne pas cependant que ce navire, symbole de la grandeur de l’Angleterre et de l’abaissement de la France, présente à sa proue les deux devises essentielles de la monarchie, et donc du pays : Dieu et mon droit, et Honi soit qui mal y pense, rédigées… en français.

Lamas !

Vallée Calchaki, juillet 1991

La rivière paresseuse noue ses méandres sous le soleil du Capricorne ; son cours est jaune et brun, et l’eau luit dans la lumière. Dans le fond les contreforts de la chaîne andine forment un décor irréel, sans couleur et sans relief.

On est dans la vallée Calchaki, près du sommet du même nom qui culmine à 6 000 mètres ; les Andes sont une chaîne puissante, la plus longue du monde et une des plus hautes. La route passe par Tílcara, petite cité dont on visite l’église à la charpente de léger « bois » de cactus, le cimetière indien et le pauvre musée ; puis par Humahuaca, à 3 000 mètres d’altitude, où l’on mange des tamales et du poulet frit. Elle finit à La Quiaca, porte d’entrée en Bolivie. Toutes ces villes de la puna subissent une chaleur brutale et sèche dans un cadre de western ; sur les pentes poussiéreuses des collines descendent de grandes armées hostiles de cactus candélabres.

En contrebas une vingtaine de lamas, de toutes les couleurs, se sont rassemblés dans le lit du río. Curieux, ils lèvent la tête et surveillent notre arrivée. Ces animaux sont beaux, fiers, indociles comme des chats quoique sociables entre eux et avec les hommes. Ils n’acceptent que des charges médiocres, donnent leur laine – l’alpaga – une fois dans leur vie, produisent une viande peu appréciée. On les utilise parfois comme gardiens de troupeaux. Ils ont trouvé, en somme, une manière de vivre auprès des hommes sans être exagérément inquiétés.

Le canal de Beagle

Ushuaïa, juillet 1991

Le canal a pris le nom du bateau sur lequel Darwin, naturaliste amateur, a fait le tour du monde. Ses eaux calmes, protégées par les rivages argentin au nord et chilien au sud, permettent une navigation certes toujours difficile à cause des hauts fonds, mais moins risquée cependant que par le large du Cap Horn.

Le canal est parsemé d’îlots sur lesquels se prélassent au soleil froid des loups de mer balafrés, énormes et paresseux, ou des assemblées de pingouins curieux. Les espèces ne se mélangent pas, les îles appartiennent à l’une ou à l’autre.

L’eau, d’un bleu acier, est froide ; l’air est vif et froid. La lumière aussi est froide. Dans le ciel froid flottent quelques nuages transis. Les deux rives sont couvertes de neige – nous sommes en juillet, c’est le plein hiver. Dans le fond, balise rouge et blanche, le phare Jules Verne – Le phare du bout du monde – guide les navigateurs. Et pourtant autour d’Ushuaia le canal de Beagle est le plus grand cimetière de bateaux du monde…  

La nuit de la passion

Tolède, avril 1982

Dans les rues de Tolède, la nuit du Vendredi Saint, des pénitents noirs promènent une statue du Christ en croix. C’est une talla, une statue de bois sculpté où on lit les blessures et la souffrance. Le battement sourd des tambours qui accompagnent le cortège, le martèlement des pieds nus sur les pavés, le bruit des chaînes dont certains se sont chargés donnent, dans la pénombre, un frisson d’inquiétude.

Il y a parfois quelques chants, quelques cantiques ; mais il y a aussi des gémissements, des plaintes, des sanglots. Par-dessus tout, plus puissant et plus angoissant que tout, il y a le silence.

Major Oak

Sherwood, mai 1978

Il a 800 ou 1 000 ans, on ne sait pas. De toute façon on ne demande pas son âge à une personne respectable quand on est soi-même bien élevé.

Pour être élevé, d’ailleurs, il l’est : plus de quinze mètres de haut, et un poids estimé  de vingt-quatre tonnes. Le tour de taille de ce doyen des arbres anglais est si important – dix mètres – qu’on le soupçonne d’être composé de deux ou trois arbres qui auraient fusionné…

Il était déjà âgé lorsque Robin Hood se cachait dans son tronc pour échapper aux sbires du félon shérif de Nottingham ; c’est à son ombre, dans une chapelle proche, qu’il épousa ensuite Marion. Ces choses ne font aucun doute ; un anglais bien né ne se contente pas de le croire, il le proclame. Et puis Frère Jean, Tuck, tous les amis de la forêt bercent l’enfance des britanniques : ils sont aussi réels qu’Alice, Peter le lapin et le duc de Marlborough.

Un château écossais

Dornie, août 1992

Le château est construit sur une île minuscule à laquelle on accède par un pont étroit et bas ; au rare soleil d’Écosse les rivages, les bâtiments et leurs toitures, tout est couleur de bruyère sombre sous le ciel bleu. On le découvre à la rencontre du Loch Duich et d’un Loch Long – il y en a plusieurs en Écosse – entre le Loch Ness, repaire mythique, et l’île de Skye célèbre pour ses whiskies couleur de tourbe. Son aspect est sévère l’été ; il doit être l’hiver d’une pénétrante tristesse.

Son histoire remonte aux vikings, aux rois d’Écosse, mais elle est faite aussi des luttes fratricides entre clans – les MacRae, les MacDonald, les MacKenzie. L’histoire écossaise est pleine de bruit et de fureur, de trahisons et de massacres, de vengeances qui traversent les siècles. Pour qui porte kilt la claymore n’est jamais loin.

Le château est noble et altier ; il ne donne pas l’impression d’être très résistant, mais son histoire prouve le contraire – comme en attestent ses murailles, dont l’épaisseur atteint par endroits trois mètres.

On n’a pas connaissance qu’il soit hanté (par un roi destitué, une demoiselle abusée ou un hôte décapité la nuit). Il doit s’agir d’un oubli.

La vigie de l’Adriatique

Sur les remparts de Raguse, 8 novembre 2008

La ville croate s’appelle maintenant Dubrovnik. Elle parle une langue slave qui est la même que celle des serbes qui ont tenté de la détruire ; néanmoins l’une s’écrit en cyrillique et l’autre en romain.

La ceinture fortifiée qui fait le tour de la ville va de tour en fort ; elle a d’évidence perdu sa mission militaire. D’ailleurs des marchands de glaces et quelques cafés ont installé des chaises sur la muraille et invitent le touriste à une halte désaltérante. Sur la moitié du parcours on domine la mer qui bat le pied du rempart ; de l’autre côté de la ville on domine une campagne aride. Quelques îles vertes et fraîches ferment l’entrée de la rade.

Dans les rues de Dubrovnik on rencontre des chats et des dentellières. Les façades des maisons sont de pierre blonde, il y a des statues et des églises sculptées, on n’entend que le bruit de ses pas sur les grandes dalles lavées.

Deux hommes regardent le photographe et le soleil en face. Ils sourient parce qu’il fait soleil en novembre, parce que le panorama est magnifique et parce que la promenade est aisée ; ils sourient parce qu’ils sentent, en eux, la vie.

A Ré, l’écluse

Ré, 12 septembre 2008

Non loin du phare des Baleines, à l’extrémité de l’île de Ré, il reste une écluse à poissons comme il y en eut tant naguère. Une chaussée surélevée, soigneusement dallée, met à l’abri des coups de mer ordinaires – pour les autres il vaut mieux se retirer et attendre. Une pièce basse à toit de pierres plates jointives borde l’escalier qui descend sur le rivage.

Là, sur l’estran, c’est la marée qui pêche pour les hommes. Certes, il a fallu d’abord qu’ils construisent l’écluse. Chacun s’y est mis, les femmes et les enfants aussi, chacun avec sa force et son temps ; mais quand cette longue construction a été achevée, c’est la mer elle-même enfin qui pêchait.

La chaussée est accotée à un talus de sable où l’herbe pousse mal ; en contrebas se trouve la route qui fait le tour de l’île. Les nuits d’été, le talus est une piste chaude où dansent, innombrables, les lapins.

La pierre grise est couverte de lichens dorés ; le parapet mène à l’horizon par une courbe gracieuse. Au fond, sous le ciel bleu aux nuages d’ouate, la mer ourlée de blanc montre qu’elle peut aussi rester sage.

Le Saint Laurent à Québec

Québec, août 1984

A partir de Québec le Saint Laurent s’élargit en estuaire, et aucun pont ne permettra plus son franchissement ; il lui faudra néanmoins encore plus de cinq cents kilomètres avant de déboucher sur l’Océan après avoir franchi la porte de Terre-Neuve.

La photo est prise du restaurant tournant sur le toit de l’hôtel Loews, sur Grande Allée, qui accomplit un tour complet en soixante-quinze minutes. Sur la droite la toiture verte du Château Frontenac, juste derrière celui-ci l’Île d’Orléans, et sur la gauche le dernier pont sur le Saint Laurent, qui ne conduit qu’à l’Île. Tout en bas à gauche les bâtiments de la Colline parlementaire, puisque Québec est la capitale de la province de ce nom, et plus loin les grands docks maritimes de La Pointe-à-Carcy.

La silhouette du Château Frontenac, hôtel construit par la Canadian Pacific pour ses voyageurs riches au XIXème siècle, s’inspire ( ?) de la ligne des châteaux français de style Renaissance ; la vieille ville de Québec, une des plus visitées d’Amérique du Nord, ressemble pour sa part à un village breton granitique installé dans la froide Nouvelle-France.

Québec est belle, élégante et noble. On ne peut échapper néanmoins en la visitant à une tristesse ancienne et silencieuse ; c’est sur les Plaines d’Abraham, l’étendue verte qui commence sur la droite de la photo, que Montcalm perdit la vie et sa dernière bataille – celle qui mit fin, avec l’abandon de Fort Carillon, à notre présence aux Amériques. Après il n’y eut plus la France, il n’y eut que des Français.

Feu !

La caserne 105 intervient

Trois camions et deux véhicules de service de la caserne 105 sous les ordres du chef de bataillon Spillane interviennent pour maîtriser le feu qui vient de se déclarer dans une quincaillerie proche d’un dépôt de meubles, à l’est de Manhattan. Les hommes du NYFD – le New York Fire Department – sont appelés chaque année sur plus de 50 000 départs de feu ; plus de 350 d’entre eux sont morts dans l’effondrement des tours du World Trade Center le 11 septembre. C’est peu de dire qu’ils sont regardés par les new-yorkais comme des héros.

Plus encore que dans une ville normale la rapidité d’intervention dans une cité composée presque uniquement d’immeubles de plus de cent mètres de haut est décisive pour éviter une catastrophe ; aussi lorsqu’on entend la sirène terrible des pompiers new-yorkais les véhicules dégagent AUSSITÔT la voie qui leur est réservée au milieu de la chaussée ; leurs immenses camions passent à une vitesse terrifiante.

Aujourd’hui l’incendie développe d’immenses tourbillons de fumée épaisse et sombre ; il est impossible d’entrer dans l’immeuble. Le matériel du squad délivre l’eau sous une pression énorme, et les jets détruisent la toiture lorsque les hommes visent la charpente en feu. La grande échelle envoie à trente mètres de haut une plateforme d’où les pompiers commandent l’orientation du jet d’eau ; ils portent tous une bouteille jaune d’air comprimé pour survivre une vingtaine de minutes dans la fumée.

Au sol une cellule de gestion suit sur un tableau le déplacement de chaque homme engagé ; le 6ème bataillon sera au complet ce soir pour rentrer avec Spillane.