Jugendstil.

Wien, 14 avril 2008.

Le centre de Vienne donne parfois l’impression que l’on n’a pas quitté l’époque impériale ; certains viennois sans doute souhaitent vivre dans ce souvenir qui les ramène aux splendeurs de l’Empire. Cela se note dans les immeubles altiers du centre de la ville, les façades d’institutions, les palais, la mairie, les musées, les jardins qui forment une ceinture jusqu’au Danube ; ainsi que dans la toponymie : Marie-Thérèse, François-Joseph, Radetzsky… et aussi lorsqu’on rencontre la statue de Sissi environnée de fleurs dans le plus beau jardin de la ville.

Mais Vienne a eu aussi son mouvement Art nouveau, léger comme une valse, nommé souvent localement le style Sécession, parfois style Jeunesse. Le bâtiment-manifeste de cette école c’est, au cœur de la ville, le splendide petit palais de la Sécession qui abrite une immense fresque de Klimt.

Ce lundi nous sommes devant la station Karlsplatz, de métal vert et doré. C’est une belle journée de printemps, chaude et claire. Des touristes rôdent autour du petit bâtiment, cherchant un angle de prise de vue ; on a l’impression que des membres d’une secte se sont donné rendez-vous là, qu’ils affectent de ne pas se connaître, que tout-à-l’heure sur un mot d’ordre connu d’eux seuls ils vont passer à l’acte ; on guette, on s’inquiète.

Les membres de cette secte aiment les courbes, les fleurs, les branches, les irrégularités de la vie. Ils détestent les lignes droites et la production industrielle. C’est pourtant pour le métro qu’Otto Wagner a construit en 1900 ce joli pavillon qui fait le gros dos …

La fête du pain.

Créans, octobre 1996.


Avec le succès du bio, c’est le grand retour des fours à pain dans notre campagne sarthoise. A Créans nous avons de la chance, car c’est le minotier qui invite ses voisins, ses amis et ses parents à manger le pain fait de ses farines.

Le four est circulaire et voûté, construit en briques ; on peut ramper à l’intérieur pour le réparer, mais l’étroitesse accable de claustrophobie. Il y avait un art pour construire le four, une technique pour le chauffer, des règles pour l’utiliser.

On le chauffe en y brûlant des fagots épais dont on ôte les cendres quand ils sont consumés ; le boulanger y enfourne alors les miches qui reposaient, et qui vont dorer pendant une vingtaine de minutes. Quand on les retire c’est le moment de faire cuire des pizzas, puis des tartes, dans la chaleur qui décroît. Mes grands-parents me racontaient que, dans les villages d’autrefois où le boulanger allumait son four une ou deux fois la semaine seulement, les femmes attendaient devant chez lui, tarte à la main, le moment où il les inviterait à profiter de cette cuisson gratuite…

Le four de Daniel est dans la cuisine de Créans ; c’est là qu’habitait le père de mon père. Une fois cuit, son pain reste souple plusieurs jours ; mais aujourd’hui nous sommes venus nombreux, il n’en restera pas beaucoup pour demain…

Le manoir d’Auffay.

Auffay, octobre 1996


Le manoir est niché dans la verdure, près de la Durdent. Une motte proche révèle son ancienneté ; il a parc, colombier et quelques fleurs.

On le dit Renaissance ; pour la date, c’est exact. Mais il ne présente pas l’harmonie des grands bâtiments blancs que ce terme évoque, par l’habitude qu’on a d’y imaginer les douceurs du Val de Loire et les grandes pelouses où de belles dames arboraient leurs robes chatoyantes.

C’est que nous sommes en Normandie, dans une Normandie attentive à économiser. Par exemple, on ne perce pas ces ouvertures prétentieuses tout juste bonnes à gaspiller le chauffage en hiver et à faire entrer la canicule en été ; on ne creuse pas de ces fossés coûteux qu’il faut ensuite entretenir, souvent fleurir, parfois même noyer d’eau qui attaque les joints et les fondations… Pour être juste il faut préciser cependant que l’image montre l’arrière du bâtiment, et que sa façade est beaucoup plus riante.

Le charme exceptionnel du manoir tient pour l’essentiel aux matériaux et à l’usage qui en est fait. L’architecte a étagé, en couches successives, le tuffeau, la brique et, touche délicate et assez fréquente en Normandie, le silex blond et noir ; il a tracé, en jouant sur la couleur, tout un appareil de motifs et de fresques. Il a ainsi donné au manoir une gaieté un peu étrange qui surprend quand on le découvre dans une clairière de ses bois noirs.

Chilham.

Chilham, août 1996


Un chat calme traverse la place principale à pas comptés ; on la dit principale, mais en fait à Chilham il n’y a qu’une place.

Ce très petit village proche de Canterbury se tient avec prudence à l’écart des routes fréquentées. On y voit des merveilles sans nombre – un antiquaire qui vend des meubles d’acajou mais aussi des collections d’œufs d’oiseaux des bois ; un paon en liberté qui arpente les rues en vous toisant avec suffisance ; une église anglicane où l’on vous sert en souriant le thé et des scones dans le cimetière.

Chilham est un village Tudor aux colombages kentish où l’on revient sans cesse. Il est probable qu’il s’agit bien d’un village réel, avec des habitants qui s’y sont installés pour y vivre ; pourtant on garde, en partant, l’impression que l’on a traversé quelques instants une scène de théâtre, avec décors et acteurs, avant de rejoindre les lieux ordinaires de la vraie vie.

Carlsbad.

Carlsbad, 1er août 1994


La ville tchèque de Karlovy Vary, station thermale célèbre depuis le XIVème siècle, est surtout connue sous son nom allemand de Carlsbad (comme Mariánské Lázně est surtout connue sous le nom de Marienbad) ; ses sources d’eau chaude, acidulées par surcroît, étaient recherchées à une époque où on cherchait à soulager puisqu’on ne savait pas guérir. Le traitement relève bien d’une attitude judéo-chrétienne où l’on sait que tout s’acquiert dans la souffrance, car il faut une grande détermination pour boire ces liquides chauds au goût infect.

Il est possible que certains curistes aient retiré un soulagement de ces soins ; en tout cas il fallait une notable aisance financière pour profiter de leurs bienfaits pendant toute une cure. La saison des bains était d’ailleurs un moment de retrouvailles entre l’aristocratie européenne, les grandes fortunes, les artistes en vue, les politiques influents. Les villes d’eaux devenaient des centres intellectuels à la mode, on y construisait des palaces, des colonnades, des jardins, des promenades. Cette vie mondaine dans le luxe, la mélancolie romantique, le mal de vivre, tout se rassemble dans la notion de mitteleuropa.

L’image nous montre une des rues admirables de Karlovy Vary, avec ses façades pastel, ses massifs fleuris, sa forêt toujours proche. Il est tôt dans l’après-midi, on est un lundi, la ville somnole ; les curistes font la sieste. Seule une passante regarde autour d’elle avec curiosité ; perdue dans cette ville où ne la guette que son destin elle pourrait être un personnage de Stefan Zweig.


Hovercraft !

Douvres, années ’70

Au cours des âges on a imaginé bien des façons de traverser la Manche ; il fut peut-être même un temps où il fut possible à l’homme de la traverser à pied quand elle était prise par les glaces.

A part les évidentes traversées en bateau nous n’oublions pas cette belle journée ensoleillée de juillet 1909 où Louis Blériot franchit le Channel sur un avion de sa fabrication ; nous avons vécu cette autre journée de 1994 où un tunnel réunit les deux pays.

Aujourd’hui, nous montons avec la voiture à bord du hovercraft, qui pour la circonstance a pris le nom de la compagnie Hoverspeed. Cette large plateforme posée sur de gros boudins de caoutchouc flotte sur le sol et sur l’eau ; quand arrive le moment du départ des compresseurs injectent de l’air sous le véhicule qui se soulève de quelques dizaines de centimètres, les hélices aériennes accélèrent, le hovercraft descend sur l’eau, prend de la vitesse et sort du port. Il efface les vagues à conditions qu’elles ne soient pas trop fortes, et en trente ou quarante minutes il vient s’échouer de l’autre côté de la Manche sur une surface de ciment qui lui sert de piste d’atterrissage. Alors le rythme des moteurs baisse, le véhicule s’affaisse, on peut sortir.

Le hovercraft n’est pas très confortable ; il est bruyant, on est attaché sur son siège comme en voiture ; mais il est rapide et son « appontement » est immédiat. On ne sait quel mot employer pour le désigner ; les règlements internationaux restent dans une grande perplexité. Ce n’est pas un avion, mais il survole l’eau ; ce n’est pas un bateau, mais il flotte s’il le faut ; ce n’est pas une automobile, mais il se déplace avec agilité sur la terre ferme. On lui a même inventé le nom de navion, terme qui a été ensuite offert à un autre véhicule lui aussi à « effet de sol »…

La colline au colza.

Maurepas, mai 1984


Le ciel de mai rend plus éclatant encore le chaleureux éclat solaire du champ de colza au bas de la tour en ruine, ultime vestige signalant que le lieu a une histoire.

Car, à parcourir cette grosse agglomération de Maurepas, voulue et construite en un tournemain dans le cadre de la Ville Nouvelle de Saint Quentin en Yvelines, on n’y soupçonnerait pas de péripétie historique. Et pourtant !

Jusqu’au Xème siècle, comme dans une grande partie de cette France comprise entre Rouen et Paris, il fallut se protéger des incursions normandes. Ici, on édifia un bâtiment de vingt mètres de haut – le double de la ruine restante – suffisant pour se réfugier et laisser passer les périodiques dévastations.  

Tout changea dès que le Roi de France, fort avisé, signa avec Rollon le traité de Saint Clair sur Epte. Sédentarisés, les Normands devinrent aussitôt, et semble-t-il sont restés, les propriétaires les plus sourcilleux qui soit dans la reconnaissance de leur droit de propriété. Abandonnée, la tour devint quelques siècles plus tard un repaire de brigands fort entreprenants qui donna son nom au village (mauvais repaire). Il fallut que le comte d’Arundel, agissant au nom du Roi d’Angleterre, envoie 1 200 archers déloger et sans doute pendre les fauteurs de trouble. C’est à la même époque que fut construite la ravissante petite église Saint Sauveur dont on aperçoit le clocher.

La partie de Maurepas que l’on voit ici est consacrée à l’agriculture ; il y a des bois, et l’on voit l’hiver des cerfs s’enfuir la nuit tombée ; il y a des chevaux de selle, et on entend leurs sabots sonner clair sur la route. Maurepas est prise dans la grande cité parisienne, mais ici on vit comme au fond de la Sarthe.

Le bureau de poste de Dingle.

An Daingean, juillet 1990

Dingle, péninsule de Dingle, comté du Kerry – l’Irlande profonde, au moins autant que les villages les plus reculés du Connemara. Avec, en plus, toutes les plaisanteries sur les kerrymen qui sont le fonds de commerce des irish jokes.

Le bureau de poste est vert comme s’il était un drapeau de l’Irlande ; un vert sans nuance, un vert inimitable, un vert de leprechaun. Le nom du bureau et de la ville sont en gaélique, puisqu’on se trouve en gaeltacht.

Assis sur l’appui de la fenêtre, un irlandais attend. Il n’attend pas l’ouverture du bureau, qui est ouvert. Il attend, comme le peuple irlandais dans son ensemble. Pour Becket, il attend Godot ; pour Synge, le baladin du monde occidental attend un événement, une rédemption, un pardon.

De l’autre côté, un vélo somnole. Lui aussi attend.

Un mariage à Clermont.

Clermont-Créans, juillet 1961

Image touchante que celle de ce mariage au tournant de la tradition et du modernisme, dans une calme campagne française…

Les nouveaux époux sont accompagnés par un bouquet de petites filles dont l’habillement est un bon exemple du mouvement en cours. Toutes les cinq couronnées de fleurs, bouquet en main, sourire aux lèvres, elles illustrent la chasteté de l’épouse ; pourtant elles portent de jolies robes de ce vichy rose qui est, au début des années soixante, le tissu fétiche de BB, la plus sulfureuse des séductrices innocentes. Et, malgré la présence de gants de dentelle qui exposent combien elles ont les mains propres, leur tenue se différencie avec les âges pour accepter l’arrivée de la féminité : les deux petites sont presque vêtues de blanc, les deux moyennes portent un bijou par-dessus leur col de croquet, la robe de l’adolescente se boutonne, et donc se déboutonne, et un petit nœud à son col attire le regard des garçons…

La mariée en robe de satin éblouissant montre un visage serein, comme il convient à la maîtresse d’un foyer qui se fonde ; voile, couronne, bouquet et gants proclament sa sagesse.

Son époux officier ne porte encore qu’une barrette ; il entre dans la carrière. Il est un peu effrayé par tout ce cérémonial, affaire de femmes, dont on embarrasse une opération qui lui semblait simple. A son côté un jeune garçon, aussi perplexe que lui, est chargé d’assumer face aux fillettes la place des hommes : tenue sobre, boutons de manchettes, nœud papillon.

Il fait beau, l’arbre sous lequel ils se sont regroupés apporte un peu de fraîcheur, le mariage est réussi.

Les mariages vont bientôt perdre de cette solennité, de cette force d’engagement. Ils vont perdre aussi sans doute un peu de leur signification, jusqu’à perdre un jour, peut-être, de leur utilité…

Ostension.

Lloret de Mar, juin 1963

Il fait déjà chaud dans le petit port pittoresque de Lloret ; soixante jours après Pâques, comme le prescrit le droit canon depuis sept siècles, l’on célèbre la Fête Dieu.

La procession sort de l’église et va traverser une bonne part de la ville pour proclamer le mystère de la transsubstantiation. En tête les rangs des petites filles – jupes plissées bleu marine, chemisier et chaussettes blanches et, déjà, voile léger couvrant les cheveux (cet instrument de séduction qu’il faut cacher avec modestie) – se sont écartés pour ne pas piétiner le dessin tracé au sol pendant la nuit ; dans une tenue austère une sœur en tête et l’autre en queue de ce petit troupeau assurent la discipline.

La figure au sol a été dessinée avec des pétales de fleurs et des feuilles fraîches ; on distingue dans le fond de l’image, d’où la procession arrive, que le sol là aussi était décoré de la même manière.

En ce temps-là le franquisme est incontesté ; la religion catholique est un pilier de l’ordre et de l’unité morale de la nation ; on ne parle qu’Espagnol en Catalogne. Un défilé comme celui-ci est une manifestation officielle, la Garde Civile y participe.

Mais un sentiment plus ambigu commence à émerger. Si cette fête est conçue comme un spectacle ; si elle attire par son aspect artistique ; si on en parle aussi comme d’une attraction ; si elle est photographiée et, chose nouvelle, filmée – alors, pourquoi ne pas s’en servir pour attirer le touriste et favoriser le commerce ?

Le ver est dans le fruit. Le tourisme et le commerce vont libérer les désirs et les appétits ; les idées et les opinions vont circuler. L’horizon de l’État totalitaire se charge de nuages.