The long man.

Wilmington, août 1996.


On est dans la campagne douce des Downs, entre souples vallons et villages assoupis. La terre est assez pauvre, on cultive peu, on met le sol en prairie. Il y a une barrière, pour empêcher les moutons de divaguer.

Là-bas, au flanc de la colline, le grand homme appuyé sur de longues perches nous regarde, nous attend peut-être. Il est là depuis des siècles, dessin fragile tracé dans la craie pour des raisons mystérieuses. Le dessin a été conduit avec les déformations nécessaires permettant de la voir au pied de la colline dans des proportions normales. C’était compliqué pour une figure de soixante-dix mètres de haut.

Qui a conçu, puis réalisé cette silhouette ? Dans quel but ? Nous n’aurons sans doute jamais de réponse à cette interrogation.

C’est bien qu’il reste des questions sans réponse.

Claude Gilli.

Nice, 1er mars 2003.

Il figure donc dans le dernier carré des niçois. Le plus illustre, Yves Klein, est disparu en 1962, si jeune ! Niki en 2002, Restany en 2003, Chubac en 2004, Jeanne-Claude en 2009 ; avec Gilli il nous reste Ben Vautier, Bernar Venet, Jean-Claude Farhi, Alocco – Martial Raysse s’est établi en Dordogne, et, horreur !, Christo est devenu citoyen américain.

Comme Ben, Gilli est un niçois pur sucre, depuis cinq siècles environ. Il est photographié ici lors du vernissage d’une de ses expositions, dans le cadre de l’Université de Nice – ce qui explique la présence de la présidente, derrière lui en veste chamarrée ; un journaliste, micro à la main et caméra à l’épaule, vient de lui poser une question. Sur la gauche, à l’arrière-plan, un participant chic et attentif, l’œil rivé sur la caméra, évalue la pertinence du matériel ; il a l’air critique et une petite mouche au menton.

L’œuvre exposée au mur est bien dans la manière de Gilli : grands à-plats de couleur franche, silhouettes de femmes charmeuses et d’objets ordinaires, avec une prédilection pour les pinceaux, les pots de peinture, les arbres. Il découpe des panneaux de bois ou de métal en formes simples et pures et met de la joie là où il passe, une jubilation délectable, sans faux-semblant. On ne sait pas s’il est compliqué, s’il est inquiet, s’il souffre, s’il est heureux ; mais avec Gilli la vie est belle.

Les moutons calle Mayor.

Madrid, 25 octobre 2009.

Dimanche, midi trente. Le cœur de la matinée madrilène.

Devant le marché San Miguel les groupes de cultivateurs régionaux défilent pour rappeler le temps de la Mesta et des transhumances qui traversaient toute la Castille, toutes les Castilles ; derrière eux le troupeau de quelques centaines d’animaux pressés les uns contre les autres, effrayés par la curiosité dont ils sont l’objet, est encadré par des bergers attentifs, la couverture jetée sur l’épaule.

(C’était une bien curieuse chose que cette Mesta. Sorte de syndicat des propriétaires de moutons largement dominé par de grands nobles, l’Église et des Ordres militaires, elle organisait à travers l’Espagne, alors boisée et couverte de prairies, le déplacement annuel des troupeaux. Ces pacifiques herbivores firent, pendant un demi-millénaire, la richesse de leurs propriétaires – le drap de mérinos était réputé dans toute l’Europe – mais ils dévastèrent les Castilles, devenues sous leur dent le désert aride et brûlant que nous connaissons aujourd’hui.)

On a fermé la calle Mayor et ses alentours à la circulation automobile ; l’air s’est enrichi ce matin des petits bruits de la vie quotidienne que le tonnerre mécanique masque les autres jours. Voisins venus en curieux, touristes attirés par cet événement inattendu, une petite foule se masse sur les trottoirs pour retrouver un instant le spectacle des champs.

Allons ! Ne pleurons pas hier, c’est normal que le temps passe. Aujourd’hui est jour de fête, le temps est doux, la olla mijote pour le déjeuner de quatorze heures.

Je reviendrai…

Buenos Aires, août 2001.

La tombe d’Evita, dans le cimetière de la Recoleta, est toujours fleurie.

C’est, dans cette grande ville des morts avec ses maisons, ses avenues et ses logements où l’on s’attend à voir, comme au Mexique, les familles se rassembler pour déjeuner avec ses aïeux, une tombe de marbre et de bronze où chaque jour des mains anonymes apportent un signe, un petit signe destiné à faire savoir que l’idole des pauvres n’est pas morte pour tout le monde.

Elle a eu une vie agitée, si peu compatible avec le souci moral des argentins qu’elle n’a pas été autorisée à reposer avec son général de mari ; mais le petit peuple justicialiste lui dit encore l’amour qu’il lui porte. L’une des plaques scellées sur le mur est signée de ses disciples ; la seconde vient de la ville de Junin où elle passa son enfance de petite fille pauvre ; la troisième rapporte quelques phrases d’Evita :

                                    Je sens le désir irrésistible de brûler ma vie

                                    Et, en la brûlant, je pourrai éclairer le chemin

                                    Et le bonheur du peuple argentin.

                                    Mon seul souhait est de servir

                                    Les humbles et les travailleurs.

Et enfin cette prophétie vibrante :

                                    Je reviendrai, et je serai des millions… !

Tolède

Tolède, août 1981

En cette fin de journée le soleil va se coucher sur Tolède étagée dans une boucle du Tage. De ce côté ce n’est pas la cathédrale, édifice majeur de la chrétienne capitale wisigothique, qui veille sur la ville ; c’est l’Alcazar reconstruit à neuf par les franquistes, hommage rendu à la résistance acharnée et finalement victorieuse des nationalistes face aux troupes républicaines.

La ville est elle-même un symbole de la vie ensemble des trois religions monothéistes : juifs, chrétiens et musulmans y cohabitaient en paix et en respect au temps d’Al-Andalus ; il y a à Tolède des églises, des synagogues, une mosquée. Juste avant la Reconquête cet équilibre avait débouché sur la création ici d’une florissante école de traduction.

Le Tage fait un cercle presque complet autour de la ville, la protégeant mais limitant aussi son extension. L’escarpement du terrain a rendu l’habitat désordonné ; la place centrale de Zocodover est un espace aéré d’où descendent les ruelles tortueuses, et celles-ci sont assombries par leur étroitesse et la hauteur nécessaire des bâtiments.

La photo ne rend pas compte de la couleur du Tage, chargé en oxyde de fer, qui entoure la ville d’un ruban de sang ; c’est à peine si on distingue, sur la droite, le pont ancien d’Alcantara. Grâce à cette eau ferrugineuse on trempe des aciers redoutables qui ont forgé la réputation des armes de Tolède.

Contraste étonnant dans cette ville sombre, on va admirer à l’église Santo Tomé L’enterrement du comte d’Orgaz aux couleurs éclatantes et minérales.

Poubelles à Alphabetville.

New York, août 1988.

L’artiste qui a commis ce graffiti avait bien du talent – plus que d’orthographe. S’il plane toujours une part de mystère sur le sens du dessin qu’il nous a laissé, on peut y distinguer peut-être un elfe nettoyeur satisfait de son travail pendant que, sous le regard abruti d’un ado intoxiqué de musique et de tabac, le peintre prend le large avec ses pinceaux et ses bombes de peinture. Le tout devant une exposition de poubelles bien en rapport avec le sujet traité…

La photo a été prise dans Alphabetville, un coin retiré de Lower East side, refuge au début du XXème siècle d’immigrants allemands assez nombreux pour faire de New-York la troisième ville germanophone du monde après Berlin et Vienne ; puis de juifs pauvres,  de réfugiés de l’Est européen, de Portoricains (les Nuyoricans) qui y établirent un actif marché de drogues illicites faisant de la zone une des plus dangereuses de la ville. Ce qui n’est pas rien.

Alphabetville a été ainsi nommée parce qu’on y trouve les quatre rues de New-York portant un nom composé d’une seule lettre : les avenues A, B, C et D. Après avoir constitué le cadre de Taxi Driver, l’avenue B a été chantée par Iggy Pop, qui y vivait.

Aujourd’hui l’avenue D reste, à ce qu’on dit, un lieu passablement difficile peuplé de gens modestes ; les trois autres rues sembleraient en cours de gentrification (bobos, artistes bohêmes, traders branchés…).

Rue de la Sirène.

Rye, octobre 1996.

Nous sommes sous le porche d’entrée de l’auberge de la Sirène – dans Mermaid street, cela va de soi. Il faut dire que cette Mermaid Inn est un bâtiment moderne, puisqu’à la suite d’un incendie il a été reconstruit… en 1540.

Devant nous les demeures faussement modestes qui bordent la rue pavée sont fleuries et entretenues avec soin ; les heurtoirs de cuivre sont briqués énergiquement, les bow-windows peints et repeints, les toitures moussues avec délicatesse.

Avez-vous remarqué la joue de la lucarne, sur le toit de la maison aux fenêtres de vitrail ? Cette maison, à l’étage en encorbellement, attire le regard par ses aristocratiques colombages, signe d’une ancienneté qui ne craint pas le temps ; et par ses larges fenêtres où le plomb souligne le jeu des losanges de verre.

Cette maison, plus respectable que beaucoup d’autres à Rye – qui n’en manque pourtant pas – sait qu’elle est moins célèbre que la riche auberge, réputée dans tout le pays. Aussi, feignant l’effacement mais n’en pensant pas moins, elle met fièrement sa modestie en évidence par un trait d’humour ; elle a choisi de s’appeler Opposite House – la Maison d’en face.

Au Blue Note.

New York, avril 1988.

C’est la boîte de jazz la plus réputée de New York, et peut-être du monde. Il faut faire la queue pour être admis à y prendre une consommation coûteuse dans des conditions de confort détestables.

Mais quelles affiches ! On ne serait pas surpris que les jazzmen qui y assurent une session paient pour y exercer leur talent ; passer au Blue Note, comme au Village Vanguard ou au défunt Paper Moon, c’est une forme de la consécration.

Aujourd’hui, c’est Illinois Jacquet qui tient le saxophone ténor au sein de son big band créé en 1983 sur l’insistance des étudiants de Harvard, où il était artiste résident. Il a joué avec Lionel Hampton, Cab Calloway, Lester Young, Count Basie. En 1988 il avait 66 ans ; il avait encore 16 ans à vivre. Né en Louisiane, il tenait beaucoup à ce qu’on prononce son nom à la française, Jaquè.

Le son d’Illinois et de son ensemble c’est celui du jazz qu’on aime, avec son rythme et sa joie, le jazz que nous ont offert les GI de 1944 en nous apportant la liberté. l

Bodiam.

Bodiam, août 1996.

Ce château du Sussex a été construit au XIVème siècle à proximité de la Rother pour résister aux invasions françaises ; il est vrai qu’en ce temps-là les français se conduisaient comme des brigands et que les Cinque Ports durent se constituer en fédération pour se protéger de leurs coups de main. Le château comporte créneaux, mâchicoulis, pont-levis et toutes ces choses qui motivent fortement la jeunesse lors des sorties scolaires de printemps. Il est très beau, même si les textes descriptifs passent modestement sous silence les travaux de réhabilitation qui s’y sont succédé.

En fait ce bâtiment, aux murs trop minces pour résister réellement à un siège un peu sérieux, se donna un air terrible mais servit de résidence assez confortable ; le paysage environnant, avec vallons et moutons, lui offre un cadre romantique des plus heureux. Sa silhouette superbe lui assure un très grand succès chez les éditeurs de puzzles.

Les arcades de Cuneo.

Cuneo, 31 mai 2004.

Après le luxueux corso Nizza et la vaste place Galimberti, où Arione vend ses délicieux cunesi, commence la via Roma bordée d’arcades et de commerces. La puissance de ses voûtes, la largeur de l’espace aménagé mais sa faible hauteur aussi font comprendre que le climat ici n’est pas tous les jours clément ; et le fait est que Cuneo, ville piémontaise, connaît la froideur et la neige. Grâce à ce cheminement couvert, lors des journées difficiles les commerces sont au sec, presque au chaud.

La lourdeur des dalles au sol et la précision de leur assemblage font penser aux forums romains, ces espaces civiques où la vie quotidienne alimentait la vie politique ; et les arcades de Cuneo sont en effet un bel espace de convivialité.

On y trouve ce qui est utile – vêtements, médicaments, quincaillerie, épices, vins et pâtes bien entendu. On y trouve surtout l’occasion de rencontres qui peuvent prendre leur temps, de dialogues qui peuvent mener à l’amitié, de compliments qui peuvent conduire à l’affection et de silences qui peuvent aller jusqu’à l’amour.