Manon vole !

25 septembre 2010.

Aujourd’hui, Manon a dix-huit ans. Pour cet anniversaire hors du commun elle a voulu un cadeau hors du commun – à la fois une expérience, une sensation, une aventure. Elle fait, ce jour-là, son premier saut en parachute.

Aujourd’hui, en ce moment-même, elle flotte au-dessus des nuages sous un soleil radieux. Elle tombe, elle tombe ! mais sans référence avec le sol elle ne sait pas qu’elle tombe. Elle a confiance dans le moniteur avec qui elle est attachée. Elle n’a pas de casque, seulement une combinaison épaisse et des lunettes pour abriter ses yeux du vent.

En fait elle ne tombe pas ; elle vole. Elle tombera tout-à-l’heure quand, par une déchirure dans la mousse des nuages, elle verra le sol se rapprocher – et qu’elle verra, surtout, comme il fait beau quand on vole, et combien le temps est gris quand on se retrouve au niveau du sol avec tous ces personnages gris…

Pour l’instant Manon vole. Elle connaît enfin le plaisir des oiseaux.

La piscine de Claude.

Vence, 6 août 2006.

Une dizaine de personnages sont installés entre la piscine claire et le ciel sombre ; c’est, sur la fin d’après-midi, le moment délicieux où la chaleur devient supportable.

Le bâtiment de gauche, avec sa vaste porte-fenêtre, est prolongé par une salle d’été où l’on peut cuisiner et manger en plein air ; la nappe est encore mise, et sans doute on y finira ce soir quelques restes de ce midi.

Il y a deux groupes de personnages : une moitié sont des retraités qui profitent de ces moments de rencontre et de détente paisible ; l’autre moitié, composée de filles, apporte le parfum de la jeunesse. Sur un matelas jaune, Lara regarde le photographe avec le sourire satisfait de celle qui se sait jolie ; sa mère la regarde fièrement. A droite, Michèle sèche au soleil, sous les feuilles en éventail d’un Washingtonia. Assise sur un lit de plage, une jeune suédoise arrivée il y a quelques heures de ses terres de vent et de glace dissimule à peine son joli corps délié dans un maillot imperceptible.

La piscine est bleue à n’y pas croire ; ne le croyons pas d’ailleurs, c’est surtout la couleur du liner. Le ciel en revanche est bien chargé des nuées sombres de l’orage. Mais nous connaissons notre Côte d’Azur : s’il pleut ce soir c’est qu’il fera beau demain…

La cuisine de Margaret.

Poynings, 12 mai 2008.

Nous venons d’arriver chez les Dammann.

On est entré avec quelque surprise dans leur joli cottage blanc où les pièces, l’une après l’autre, ont montré un embarras qui rend leur usage difficile. Finalement, la vraie pièce à vivre, ample, chaleureuse, encombrée elle aussi, c’est la cuisine.

Faut-il vraiment la nommer ainsi ? Elle est aussi salle à manger, et salon si l’on veut. A l’arrière de la maison, elle est éclairée par une vaste fenêtre qui donne sur une végétation fraîche et verte ; mais elle est privée d’échappées, de point de vue qui ouvrirait sur l’extérieur. Cette cuisine est centrée sur elle-même, elle appelle au repli et à la méditation, c’est un cloître gastronomique, c’est une cellule pour la réflexion du philosophe.

Le philosophe est là, justement ; il accueille les amis qui arrivent de France, qui lui présentent les verrines de foie gras et les vins du Midi ; on voit entre les bouteilles sombres resplendir celle qui contient le limoncello. A gauche Michèle discute avec Margaret qui avance son délicat profil d’anglaise pâle.

Dans le fond, sous la cheminée, un poêle majestueux sert à chauffer la pièce et parfois à cuisiner. Au mur et au plafond une profusion exubérante de pots, récipients, boîtes, passoires, casseroles, marmites, sauteuses et autres ustensiles – mais aussi machine à pain, machines à café, machines à jus… C’est à se demander si par ce foisonnement les propriétaires  ne cherchent pas à déprécier les objets, abaissés par leur abondance, afin de permettre à la pensée des exercices plus élevés. Ad augusta per angusta.

Le gaucho de la Rural.

Buenos Aires, juillet 1990.

Ce vieil homme souriant rencontré à la Rural au milieu de ses bêtes, c’est le gaucho de la pampa argentine tel qu’il a été magnifié par le poète José Hernández sous le nom de Martin Fierro, en qui tous les Argentins un peu anciens se reconnaissent.

Il est venu à la Rural (la grande foire agricole annuelle d’Argentine) accompagner les Blondes d’Aquitaine et les zébus de son patron. Il a gardé son vaste chapeau, et porte certainement la ceinture chargée de sequins – ou de pièces plus modernes – qui est, avec son cheval et son couteau à large lame, sa seule richesse. Son sourire narquois et vif montre que, quand il est près des animaux qui sont toute sa vie et entre lesquels il dormira pendant la durée de la Foire, il n’est nulle part en pays étranger. Il porte un vêtement moderne et chaud ; mais il est assis sur son poncho qu’il a déroulé sur un bidon. Les lois étant ce qu’elles sont devenues, il n’a plus de revolver, seulement son redoutable bolas qu’il manie encore comme un jeune homme.

Le gaucho est, pour un Argentin, l’incarnation des vertus fondamentales : dévouement, compassion, sens de l’honneur, respect de la parole donnée, accord avec la Nature ; il a sa statue, gigantesque, à Liniers.

Il est tout ce que la Nation regrette de ne plus être.

Neige à Saint-Jean de Sixt.

La Clusaz, février 1984.

La neige a déposé des coussins doux et lisses qui luisent sous le soleil. Au bord des gouttières le gel saisit à la nuit tombante les coulées d’eau que la chaleur du jour a libérées.

Sur les toits la neige prend l’aspect d’un mille-feuille précieux poudré de sucre scintillant ; on a envie de mordre cette pâtisserie éclatante. Les maisons dispersées sur la douceur des pentes gardent entre elles une distance de bon aloi, respectant l’intimité de chacun en gardant la chaleur d’un voisinage amical.

Dans le fond les Aravis apparaissent plus comme un géant tutélaire que comme un danger éventuel. Le Lachat, Beauregard, le Crêt du Merle offrent des pistes de toutes couleurs entre lesquelles on choisit en fonction du temps et de son caprice ; et les longs circuits autour du lac des Confins permettent aux élégants fondeurs au pied léger de courir dans le léger chuintement des écailles sur la neige.

Iguazu.

Iguazu, juillet 2000.

Les chutes sont à la frontière de trois nations, – Argentine, Brésil, Paraguay. On dit qu’elles sont 365, une par jour de l’année. Leur débit n’est pas très important, elles donnent parfois l’impression de draperies d’eau, de dentelles légères disposées sur une grande largeur. Elles sont insérées dans l’écrin d’un vaste parc où l’on rencontre de pacifiques tatous et des perroquets multicolores ; les orchidées abondent dans cette atmosphère humide et chaude qui leur convient si bien.

L’endroit est cosmopolite, calme et mystérieux. On y parle beaucoup de langues, et d’abord les trois langues du pays : espagnol, portugais, guarani ; l’immense forêt sud-américaine y règne encore, avec sa vie omniprésente, ses bruits légers dans le craquement des arbres ; on pourrait voir déboucher d’une clairière l’expédition exténuée d’un Aguirre agonisant. Le site est empreint d’une force tellurique lente et irrésistible.

L’abbaye de Roseland.

Nice, 21 septembre 2003.

Cette abbaye greffée à mi-côte de Fabron… n’a jamais été une abbaye ; ni aucune espèce de bâtiment religieux. Pittoresque réalisation de la riche et noble famille Lascaris au XVIIIème siècle, elle a été assez mal traitée au cours des décennies qui suivirent.

Il fallut attendre le XXème siècle pour qu’un riche marchand y installe le cloître ocre que montre la photo, et qui fut apporté pierre après pierre de la région de Toulouse – certains éléments provenant même du Comminges. Et le fils de ce marchand y installa en 1961 la première exposition des Nouveaux Réalistes, cette belle cohorte d’artistes qu’on a regroupés ensuite sous le nom d’école de Nice.

Du haut de ce décor baroque le panorama sur Nice est admirable ; on est en pleine ville, et pourtant en plein rêve. Si on les y invite, Alice et son lapin viendront ce soir prendre le thé.