Caminito

Buenos Aires, août 2001.

Nous sommes dans le quartier de la Boca, presque sur le Riachuelo, ce ruisseau sombre franchi par un pont dont la silhouette typique est gravée dans l’imaginaire de tous les porteños. Caminito, rue d’une centaine de mètres, fait désormais figure de musée ; elle accueillait au début du XXème siècle les immigrants pauvres – espagnols, juifs d’Europe centrale, italiens surtout qui hissèrent un jour le drapeau de Gênes pour revendiquer leur indépendance ! – dans des petits appartements misérables qu’on appelait des conventillos. Chaque pièce abritait une famille, les points d’eau étaient rares, on partageait tout. La construction, de quelques étages, avait été menée à l’économie ; la structure était en bois, le tout était revêtu de tôle ondulée que l’on peignait – comme dans beaucoup de ports du monde – avec les restes de la peinture dédiée aux bateaux, ce qui explique les juxtapositions disparates qui ont fini par devenir un style…

Le quartier est sillonné par les touristes, ils trouvent des boutiques de brimborions, ils photographient les danseurs des rues. Buenos Aires est une ville énorme, tonitruante, sans style ; elle a trouvé en Caminito des racines, une histoire pittoresque, un lieu qui a inspiré des poèmes tristes et des tangos désespérés.

Malgré la musique, malgré les couleurs, malgré l’animation à Caminito il fait triste.

Poubelles à Alphabetville.

New York, août 1988.

L’artiste qui a commis ce graffiti avait bien du talent – plus que d’orthographe. S’il plane toujours une part de mystère sur le sens du dessin qu’il nous a laissé, on peut y distinguer peut-être un elfe nettoyeur satisfait de son travail pendant que, sous le regard abruti d’un ado intoxiqué de musique et de tabac, le peintre prend le large avec ses pinceaux et ses bombes de peinture. Le tout devant une exposition de poubelles bien en rapport avec le sujet traité…

La photo a été prise dans Alphabetville, un coin retiré de Lower East side, refuge au début du XXème siècle d’immigrants allemands assez nombreux pour faire de New-York la troisième ville germanophone du monde après Berlin et Vienne ; puis de juifs pauvres,  de réfugiés de l’Est européen, de Portoricains (les Nuyoricans) qui y établirent un actif marché de drogues illicites faisant de la zone une des plus dangereuses de la ville. Ce qui n’est pas rien.

Alphabetville a été ainsi nommée parce qu’on y trouve les quatre rues de New-York portant un nom composé d’une seule lettre : les avenues A, B, C et D. Après avoir constitué le cadre de Taxi Driver, l’avenue B a été chantée par Iggy Pop, qui y vivait.

Aujourd’hui l’avenue D reste, à ce qu’on dit, un lieu passablement difficile peuplé de gens modestes ; les trois autres rues sembleraient en cours de gentrification (bobos, artistes bohêmes, traders branchés…).