Chez Pipo.

Nice, 23 juin 2009.

La guerre de la socca fait rage.

On ne mange pas de socca à Toulon, et le nom même en est inconnu à Marseille ; en revanche elle est appréciée sur la côte italienne jusqu’à Gênes. On a donc affaire à un mets ligure ancien, très ancien, qui présente un côté identitaire, voire initiatique.

La socca est une crêpe de farine de pois chiches, d’eau et d’huile d’olive cuite en quelques minutes sur une immense crêpière de cuivre, et consommée chaude avec un léger jeté de poivre. Outre la Ligurie je ne sais que Buenos Aires où elle soit connue. C’est à la fois un plat et un dessert, et c’est délicieux. Avec un verre de rosé de Bellet frais, je ne vous dis pas.

Aujourd’hui c’est jour d’inauguration chez Pipo ; on change de propriétaire, l’établissement est repris par Steve. Mais attention ! On reste dans la tradition, sans quoi son commerce s’écroulerait. Steve était serveur dans cette maison fondée en 1923, et il se disait : « un jour, je reprendrai Pipo. ». Aujourd’hui, c’est fait.

Loin d’ici, rue Pairolière, René apprend la nouvelle avec sérénité. René, c’est l’autre face de la tradition, plus traditionnelle. La tradition exige ces affrontements nécessaires à sa vitalité. Chez Pipo, la socca est présentée en losanges croustillants ; chez René elle garde sa forme de crêpe souple. Tous les niçois ont leur avis là-dessus, et se rangent dans un camp ou dans l’autre. Et comme dans tous les choix de vie essentiels il y a des conciliateurs et des enragés.

Venant de l’étranger, je dois garder sur ce sujet de société une attitude modeste. Seuls mes intimes connaissent mon choix ; vous n’en saurez rien.

Les moutons calle Mayor.

Madrid, 25 octobre 2009.

Dimanche, midi trente. Le cœur de la matinée madrilène.

Devant le marché San Miguel les groupes de cultivateurs régionaux défilent pour rappeler le temps de la Mesta et des transhumances qui traversaient toute la Castille, toutes les Castilles ; derrière eux le troupeau de quelques centaines d’animaux pressés les uns contre les autres, effrayés par la curiosité dont ils sont l’objet, est encadré par des bergers attentifs, la couverture jetée sur l’épaule.

(C’était une bien curieuse chose que cette Mesta. Sorte de syndicat des propriétaires de moutons largement dominé par de grands nobles, l’Église et des Ordres militaires, elle organisait à travers l’Espagne, alors boisée et couverte de prairies, le déplacement annuel des troupeaux. Ces pacifiques herbivores firent, pendant un demi-millénaire, la richesse de leurs propriétaires – le drap de mérinos était réputé dans toute l’Europe – mais ils dévastèrent les Castilles, devenues sous leur dent le désert aride et brûlant que nous connaissons aujourd’hui.)

On a fermé la calle Mayor et ses alentours à la circulation automobile ; l’air s’est enrichi ce matin des petits bruits de la vie quotidienne que le tonnerre mécanique masque les autres jours. Voisins venus en curieux, touristes attirés par cet événement inattendu, une petite foule se masse sur les trottoirs pour retrouver un instant le spectacle des champs.

Allons ! Ne pleurons pas hier, c’est normal que le temps passe. Aujourd’hui est jour de fête, le temps est doux, la olla mijote pour le déjeuner de quatorze heures.