Le vieux Cagnes.

Cagnes, juin 2006.

A travers une échancrure dans l’olivette on aperçoit la colline sur laquelle s’est établi le village de Cagnes, bien avant qu’un préfet bougon le somme de prendre le nom de Cagnes-sur-Mer afin qu’on ne le confonde pas avec Cannes ; les deux noms voulant simplement dire que l’endroit est peuplé de roseaux.

Sous le soleil de midi la forteresse des Grimaldi a fière allure ; pourtant, à part des escarmouches dues à l’exécrable caractère des nobliaux de l’époque, elle n’a connu depuis sa construction vers 1300 aucun fait d’armes notable. Elle a commencé en résidence et fini en musée.

La colline est souple, avec ses toits de tuiles nichés dans la toison des arbres ; bien que quatre ou cinq cyprès tentent de donner un air toscan au paysage, on y sent surtout de l’alangui, de la caresse, de la douceur.

D’ailleurs ce paysage a beaucoup à voir avec les femmes. D’abord, la photo est prise depuis l’oliveraie des Collettes, résidence de Renoir – le peintre préféré des français – dont les œuvres sont un hommage constant au savoureux corps des femmes. Et le château héberge de nombreux portraits de Suzy Solidor, qui vivait à Cagnes et dont l’affection, qui ne négligeait pas les hommes, se portait plutôt vers les femmes. Tamara de Lempicka a fait d’elle un merveilleux portrait presque nu Art déco, doux et fort.

Entre les fleurs, les oranges, les olives, le doux paysage nous invite à penser féminin.

Rue blanche à Cordoue.

Cordoue, 24 mars 2006.

Cordoue appartient, avec Grenade et Séville, à la triade des princesses andalouses. Pour être dans la même province, presque sur le même fleuve – le Genil de Grenade est un affluent du Guadalquivir -, les trois villes sont pourtant très différentes.

Certes, elles gardent toutes trois l’empreinte musulmane. Et comment pourrait-il en être autrement, après sept cents ans d’occupation ? Elles ont toutes trois un monument emblématique construit par les Maures (ou les Arabes, si on veut nommer l’encadrement plutôt que le peuple colonisateur) : la Giralda à Séville, l’Alhambra à Grenade, la Mezquita à Cordoue.

Mais le vrai monument de Cordoue n’est pas la Mosquée que l’on visite pourtant avec admiration.

Cordoue est une ville sage et blanche, sans la foule de Grenade, sans le port de Séville. C’est une ville de jardins, réputée pour ses patios aux fleurs innombrables, fermées par des grilles qui disent le goût du calme et de la réflexion. Au détour d’une rue étroite, sur une placette, on rencontre la statue du juif Maïmonide. Théologien, philosophe, médecin des corps, il prône la santé de l’âme ; il croit en la science et en l’intelligence, il annonce Spinoza.

Le vrai monument de Cordoue, c’est la pensée généreuse et tolérante, c’est la croyance dans la capacité humaine de vivre ensemble. Déjà, d’une certaine manière, au XIIème siècle le grand monument de Cordoue la Blanche, c’est la laïcité.

Yachts en baie de Cannes.

Cannes, 25 mai 2006.

Chaque année au moment du Festival de grands bateaux élégants se rassemblent en baie de Cannes. Ils restent à juste distance de la Croisette, et pour peu que le temps soit clément on y entrevoit des femmes presque nues qui boivent des liqueurs colorées pendant qu’à leurs côtés des capitaines d’industrie tentent de passer inaperçus derrière leurs lunettes de soleil Porsche ; la juste distance étant celle qui permet que l’on entrevoie à bord ces femmes presque nues et ces capitaines d’industrie.

Sur le sable du rivage les plagistes ont installé des rangées de fauteuils où les moins fortunés se donnent l’illusion d’appartenir au monde des images – modèles déhanchées, metteurs en scène excentriques, artistes négligents. On rêve de rencontres improbables, de soirées en palaces, de feux d’artifice.

On ne vit pas que de réel.

La piscine de Claude.

Vence, 6 août 2006.

Une dizaine de personnages sont installés entre la piscine claire et le ciel sombre ; c’est, sur la fin d’après-midi, le moment délicieux où la chaleur devient supportable.

Le bâtiment de gauche, avec sa vaste porte-fenêtre, est prolongé par une salle d’été où l’on peut cuisiner et manger en plein air ; la nappe est encore mise, et sans doute on y finira ce soir quelques restes de ce midi.

Il y a deux groupes de personnages : une moitié sont des retraités qui profitent de ces moments de rencontre et de détente paisible ; l’autre moitié, composée de filles, apporte le parfum de la jeunesse. Sur un matelas jaune, Lara regarde le photographe avec le sourire satisfait de celle qui se sait jolie ; sa mère la regarde fièrement. A droite, Michèle sèche au soleil, sous les feuilles en éventail d’un Washingtonia. Assise sur un lit de plage, une jeune suédoise arrivée il y a quelques heures de ses terres de vent et de glace dissimule à peine son joli corps délié dans un maillot imperceptible.

La piscine est bleue à n’y pas croire ; ne le croyons pas d’ailleurs, c’est surtout la couleur du liner. Le ciel en revanche est bien chargé des nuées sombres de l’orage. Mais nous connaissons notre Côte d’Azur : s’il pleut ce soir c’est qu’il fera beau demain…

Tintagel

Tintagel, 13 octobre 2006


A Tintagel, sur la côte nord de la Cornouailles le roi Arthur est partout, ainsi que ses compagnons. La guesthouse la plus proche – Ye Olde Malthouse Inn, qui se prétend installée là depuis le XIVème siècle – a baptisé chacune de ses chambres du nom d’un de ces glorieux chevaliers.

Tintagel est un petit village rassemblé autour de sa vieille poste au toit de lauzes dont la charpente fléchit, et de la péninsule où un habitat ruiné est tout ce qui reste de la cour d’Arthur. Tintagel doit beaucoup à Geoffrey de Monmouth, qui peu après l’an Mil raconta les faits et merveilles de la Table Ronde au VIème siècle ; et tout d’abord qu’à Tintagel Merlin réussit à faire passer Uther Pendragon pour le roi Gorlois parti en guerre sainte, trompant la reine Igraine et faisant ainsi de lui le père d’Arthur. Deux cents ans plus tard Chrétien de Troyes se mêla de l’affaire en ajoutant Lancelot et le saint Graal ; on fignola avec Excalibur, et le dernier repos d’Arthur à Avalon, que l’on cherche toujours. Ainsi fut créé le mythe du roi nécessaire capable de conduire le peuple romano-celtique contre le barbare saxon.

La mer bat inlassablement le pied de la péninsule où se dressent d’indiscutables ruines ; des phoques s’abandonnent paresseusement au flot. Le chemin qui mène au château est malaisé, il tourne et grimpe abruptement ; il débouche sur un plateau assez ample où figuraient de nombreux bâtiments. Plus on monte, plus le ciel est vaste ; on a le cœur dilaté, et envie de croire à cette fraternité du courage et de la générosité.

Paris d’en haut.

Paris, 26 janvier 2006

La ville tendre, la ville douce, est caressée par les derniers rayons dorés du soleil. Ses immeubles précieux sont à l’échelle humaine ; ne dépassent que quelques dômes – dont celui, doré à la feuille d’or, des Invalides -, la tour de l’hôtel Concorde à la porte Maillot et entre les deux la masse carrée de l’Arc de Triomphe, dans la brume du couchant la cité moderne de la Défense, et naturellement la silhouette élancée de la Tour Eiffel.

Une ligne sombre sur la droite nous indique le lit de la Seine le long duquel on distingue le Grand et le Petit Palais. On ne voit donc que le nord-ouest de Paris, mais en se déplaçant on peut avoir un panorama complet sur la ville.

Il n’y a que la Tour Montparnasse, erreur architecturale inexcusable, qu’on ne voit pas de cet observatoire.

Où se trouve-t-on donc pour avoir une vue si belle et si complète sur Paris ? Mais en haut de la Tour Montparnasse, pardi !

Le théâtre de Minack.

Porthcurno, 12 octobre 2006

Quelle étrange création que ce théâtre de Minack ! C’est le fruit du travail absurde et obstiné de miss Cade et de son jardinier qui ont œuvré là plus de cinquante ans.

Avec un acharnement celtique ils ont taillé dans le granit de Cornouailles, en surplomb de la mer, pour y dégager en demi-cercles des rangées de sièges, plus spectaculaires que confortables. Dans les dossiers des premiers rangs ont été gravés les titres des pièces jouées ici – des œuvres de Shakespeare essentiellement car dans ce cadre ses tragédies, où la mer n’est jamais loin, prennent de l’ampleur. Les acteurs jouent dos à la mer, dans le couchant s’estompe la baie de Porthcurno, on a les lèvres salées par la brise. A l’horizon on voit le château de l’Elseneur, on distingue les grands bateaux que Shylock attend sur le Rialto et la flotte aux ordres d’Othello, on entend les fracas de la Tempête :

Nothing of him that doth fade

But suffered a sea change

Into something rich and strange…

On ne joue ici que de juin à septembre, on soupçonne pourquoi ; le reste du temps le site est ouvert aux visiteurs. Il y a beaucoup de fleurs, un salon de thé, un petit musée et une boutique de souvenirs.