Les rapides de Lachine.

Montréal, août 1984.

A cause de la grande largeur du Saint Laurent à Lachine on ne perçoit pas la rapidité et la brutalité des remous qui secouent le fleuve à cet endroit ; il n’en va pas de même pour les sportifs qui descendent les rapides en canot, surveillés de loin par un sauveteur sur son embarcation surpuissante.

Lachine, c’est la campagne à l’ouest de Montréal, de vastes prairies dans la ville. Les citadins y viennent aux beaux jours pique-niquer et jouer à des jeux de plein air. Samuel de Champlain y perdit un ami ; il nomma ces dangereux courants, qui constituèrent longtemps un obstacle à la navigation, Sault Saint Louis – un sault, dans la langue de l’époque, c’est un rapide. Le niveau du fleuve descend de quatorze mètres en quelques centaines de mètres.

L’eau sombre gronde, les rafteurs crient, des oiseaux chantent. Il fait bon somnoler dans l’herbe en laissant le vent passer au-dessus de soi et en regardant les oiseaux planer dans le ciel – toutes les îles de l’arrière-plan sont une réserve ornithologique. A Montréal la belle saison est belle.

Au Flanagan.

Londres, octobre 1984.

Avons-nous assez aimé les Flanagan ! C’était trois restaurant de Londres, l’un sur Kensington High St, l’autre sur Baker St (tout près de chez Holmes) ; le dernier était plus loin du centre, vers Elephant & Castle, et servait uniquement du poisson.

Nous fréquentions surtout les deux premiers, presque semblables. Le style Flanagan tenait d’abord à la convivialité du lieu ; il y avait un piano, le musicien chantait souvent des rengaines irlandaises et invitait le public à reprendre en chœur :

In Dublin fair city

where the girls are so pretty

I first set my eyes

on sweet Molly Malone…

La décoration de la salle était minimaliste ; elle empruntait beaucoup aux publicités anciennes et savoureuses pour des produits souvent disparus. Les serveuses en canotier portaient de petits gilets flatteurs ; elles présentaient des menus sans prétention imprimés sur de grandes feuilles qu’on emportait chez soi comme souvenir. Les prix étaient soft.

Les Flanagan ont disparu, et notre jeunesse aussi. Les Flanagan reviendront-ils ?

Neige à Saint-Jean de Sixt.

La Clusaz, février 1984.

La neige a déposé des coussins doux et lisses qui luisent sous le soleil. Au bord des gouttières le gel saisit à la nuit tombante les coulées d’eau que la chaleur du jour a libérées.

Sur les toits la neige prend l’aspect d’un mille-feuille précieux poudré de sucre scintillant ; on a envie de mordre cette pâtisserie éclatante. Les maisons dispersées sur la douceur des pentes gardent entre elles une distance de bon aloi, respectant l’intimité de chacun en gardant la chaleur d’un voisinage amical.

Dans le fond les Aravis apparaissent plus comme un géant tutélaire que comme un danger éventuel. Le Lachat, Beauregard, le Crêt du Merle offrent des pistes de toutes couleurs entre lesquelles on choisit en fonction du temps et de son caprice ; et les longs circuits autour du lac des Confins permettent aux élégants fondeurs au pied léger de courir dans le léger chuintement des écailles sur la neige.

La colline au colza.

Maurepas, mai 1984


Le ciel de mai rend plus éclatant encore le chaleureux éclat solaire du champ de colza au bas de la tour en ruine, ultime vestige signalant que le lieu a une histoire.

Car, à parcourir cette grosse agglomération de Maurepas, voulue et construite en un tournemain dans le cadre de la Ville Nouvelle de Saint Quentin en Yvelines, on n’y soupçonnerait pas de péripétie historique. Et pourtant !

Jusqu’au Xème siècle, comme dans une grande partie de cette France comprise entre Rouen et Paris, il fallut se protéger des incursions normandes. Ici, on édifia un bâtiment de vingt mètres de haut – le double de la ruine restante – suffisant pour se réfugier et laisser passer les périodiques dévastations.  

Tout changea dès que le Roi de France, fort avisé, signa avec Rollon le traité de Saint Clair sur Epte. Sédentarisés, les Normands devinrent aussitôt, et semble-t-il sont restés, les propriétaires les plus sourcilleux qui soit dans la reconnaissance de leur droit de propriété. Abandonnée, la tour devint quelques siècles plus tard un repaire de brigands fort entreprenants qui donna son nom au village (mauvais repaire). Il fallut que le comte d’Arundel, agissant au nom du Roi d’Angleterre, envoie 1 200 archers déloger et sans doute pendre les fauteurs de trouble. C’est à la même époque que fut construite la ravissante petite église Saint Sauveur dont on aperçoit le clocher.

La partie de Maurepas que l’on voit ici est consacrée à l’agriculture ; il y a des bois, et l’on voit l’hiver des cerfs s’enfuir la nuit tombée ; il y a des chevaux de selle, et on entend leurs sabots sonner clair sur la route. Maurepas est prise dans la grande cité parisienne, mais ici on vit comme au fond de la Sarthe.