Retour du Cordouan.

Royan, juillet 1975.

C’était une des grandes marées de l’été. On est allés là-bas en bateau, bien chaussés, car les rochers découverts à marée très basse cachent leurs arêtes tranchantes sous des algues traîtresses.

La mer se retire loin et laisse du temps, si l’on arrive assez tôt, pour un pique-nique, la chasse aux coquillages et une visite rapide du phare. Ce phare du Cordouan, installé dès avant Louis XIV en plein milieu de la Gironde, est un monument admirable. Son architecture XVIIème siècle dressée sur un socle puissant en fait une sorte de forteresse Renaissance face aux flots. Il comprend quelque logement pour les gardiens, une chapelle au-dessus des appartements du Roi – avec cheminée et sol de marbre – et les installations techniques qui envoient sa lumière à quarante kilomètres en mer.

Nous avons fait le plein de coques et de moules dans des paniers de plastique empruntés au super marché du coin ; nous sommes abrutis de soleil et d’air vif. Dans le bateau du retour beaucoup dormiront. C’était une marée de 116…

Stéphane saute.

Royan, juillet 1975.

Et voici le temps des Jeux Olympiques du Pigeonnier, vaste confrontation sportive attendue toute l’année par les participants, qui se déroulent sur la plage éponyme de Royan pendant une bonne partie du mois de juillet.

Les athlètes sont répartis en groupes selon leur âge ; le sexe n’est pas pris en compte, car le dimorphisme n’a pas encore fait son œuvre. Le grand organisateur, omniprésent, unanimement respecté, tranche, félicite et console. Du haut d’un plongeoir, une casquette pédagogique (pour montrer qu’il faut sortir couvert par ces temps de soleil) en tête, Ernest Léty ouvre la compétition avec une solennité virile que toute la plage applaudit avec enthousiasme.

Les épreuves se déroulent chaque jour, avec les éliminatoires qu’il faut et les finales à grand bruit. Les mères surveillent les ennemis, probablement fraudeurs, de leurs enfants ; les réclamations ne sont pas rares. Les pères photographient avec un air détaché, mais n’en pensent pas moins. Les familles et les amis encouragent, les perdants pleurent, les gagnants paradent avec une pointe d’orgueil retenu.

Voici que Stéphane a posé le pied sur le fil, et manque une hauteur qui était à sa portée. Il a encore deux essais, il réussira. Sinon, pas de dessert ce soir.

Les cuisiniers du Sovereign.

En mer, 20 novembre 2010.

La plupart des passagers, sur ce bateau espagnol, étaient espagnols ; ils sont descendus à l’escale de Barcelone. Ceux qui restent sont les français et quelques italiens ou allemands qui vont quitter le navire à Villefranche, sa dernière escale.

Pour la dernière soirée à bord on a fait monter des cales où ils officient quelques-uns de ceux qui assurent les travaux obscurs du bateau ; et parmi ceux-là d’abord les cuisiniers, qui ont un rôle si important dans la vie quotidienne des croisiéristes.

C’est une chose de savoir que nous sommes 3 000 passagers à bord, et que pour nourrir tous ces gens, à toute heure, il faut quelques dizaines de cuisiniers ; c’est autre chose d’en voir quarante en tenue dans la salle à manger, qui passent parmi nous offrir des sucreries comme signe d’adieu – le grand bateau demain traversera l’Océan pour rejoindre les Caraïbes en abandonnant la Méditerranée aux fraîcheurs de l’hiver.

Un bateau de croisière, c’est un peu l’image de notre vie. Pendant les premiers jours on découvre les chambres,  les espaces, les ponts ; on rencontre des gens, on prend des habitudes ; pendant les escales on visite, on se distrait, on admire ; et enfin, le voyage fini, le silence se fait…

Tolède

Tolède, août 1981

En cette fin de journée le soleil va se coucher sur Tolède étagée dans une boucle du Tage. De ce côté ce n’est pas la cathédrale, édifice majeur de la chrétienne capitale wisigothique, qui veille sur la ville ; c’est l’Alcazar reconstruit à neuf par les franquistes, hommage rendu à la résistance acharnée et finalement victorieuse des nationalistes face aux troupes républicaines.

La ville est elle-même un symbole de la vie ensemble des trois religions monothéistes : juifs, chrétiens et musulmans y cohabitaient en paix et en respect au temps d’Al-Andalus ; il y a à Tolède des églises, des synagogues, une mosquée. Juste avant la Reconquête cet équilibre avait débouché sur la création ici d’une florissante école de traduction.

Le Tage fait un cercle presque complet autour de la ville, la protégeant mais limitant aussi son extension. L’escarpement du terrain a rendu l’habitat désordonné ; la place centrale de Zocodover est un espace aéré d’où descendent les ruelles tortueuses, et celles-ci sont assombries par leur étroitesse et la hauteur nécessaire des bâtiments.

La photo ne rend pas compte de la couleur du Tage, chargé en oxyde de fer, qui entoure la ville d’un ruban de sang ; c’est à peine si on distingue, sur la droite, le pont ancien d’Alcantara. Grâce à cette eau ferrugineuse on trempe des aciers redoutables qui ont forgé la réputation des armes de Tolède.

Contraste étonnant dans cette ville sombre, on va admirer à l’église Santo Tomé L’enterrement du comte d’Orgaz aux couleurs éclatantes et minérales.

Bodiam.

Bodiam, août 1996.

Ce château du Sussex a été construit au XIVème siècle à proximité de la Rother pour résister aux invasions françaises ; il est vrai qu’en ce temps-là les français se conduisaient comme des brigands et que les Cinque Ports durent se constituer en fédération pour se protéger de leurs coups de main. Le château comporte créneaux, mâchicoulis, pont-levis et toutes ces choses qui motivent fortement la jeunesse lors des sorties scolaires de printemps. Il est très beau, même si les textes descriptifs passent modestement sous silence les travaux de réhabilitation qui s’y sont succédé.

En fait ce bâtiment, aux murs trop minces pour résister réellement à un siège un peu sérieux, se donna un air terrible mais servit de résidence assez confortable ; le paysage environnant, avec vallons et moutons, lui offre un cadre romantique des plus heureux. Sa silhouette superbe lui assure un très grand succès chez les éditeurs de puzzles.

Les arcades de Cuneo.

Cuneo, 31 mai 2004.

Après le luxueux corso Nizza et la vaste place Galimberti, où Arione vend ses délicieux cunesi, commence la via Roma bordée d’arcades et de commerces. La puissance de ses voûtes, la largeur de l’espace aménagé mais sa faible hauteur aussi font comprendre que le climat ici n’est pas tous les jours clément ; et le fait est que Cuneo, ville piémontaise, connaît la froideur et la neige. Grâce à ce cheminement couvert, lors des journées difficiles les commerces sont au sec, presque au chaud.

La lourdeur des dalles au sol et la précision de leur assemblage font penser aux forums romains, ces espaces civiques où la vie quotidienne alimentait la vie politique ; et les arcades de Cuneo sont en effet un bel espace de convivialité.

On y trouve ce qui est utile – vêtements, médicaments, quincaillerie, épices, vins et pâtes bien entendu. On y trouve surtout l’occasion de rencontres qui peuvent prendre leur temps, de dialogues qui peuvent mener à l’amitié, de compliments qui peuvent conduire à l’affection et de silences qui peuvent aller jusqu’à l’amour.

La maison des champs.

Petit Couronne, mai 1996.

On a préservé autour de la belle maison, entretenue avec soin, un jardin, des pelouses et un verger ; mais elle n’est plus depuis longtemps « dans les champs ».

Lorsque Pierre Corneille en fit l’acquisition, au tout début du XVIIème siècle, elle possédait dix-huit hectares de terre ; il s’agit de Pierre, père de Pierre le dramaturge. La maison revint donc à celui-ci, puisqu’il était l’aîné des sept enfants, et ce fut Pierre qui la vendit (Pierre le fils de Pierre le dramaturge, donc le petit-fils de Pierre le robin résidant à… un jet de Pierre de la place du Vieux Marché). Elle fut achetée enfin par le Conseil Général de la Seine Maritime (alors Inférieure) au XIXème siècle grâce à la détermination de deux élus, Laporte et Deschamps. Laporte Deschamps, ça ne s’invente pas…

La maison est magnifique. L’intérieur – poutres, cheminées, vitraux, plafond de chêne – expose un cadre de vie aisé et confortable ; à l’extérieur on rêve du Cid ou d’Horace en flânant par le potager fleuri aux planches bordées de buis comme il en est encore d’usage dans les beaux jardins de l’Ouest.

Le tango des rues.

Buenos Aires, juillet 2001


Nous sommes sur le trottoir de l’avenue Florida, dans le quartier partiellement piétonnier de Lavalle, à la porte des grands magasins où la foule se presse.

Ils sont là deux danseurs comme on en trouve à Caminito, à San Telmo, sur Dórrego : une fille pas très jeune au visage hiératique, aux jambes musclées de danseuse, jupe courte à franges, chaussures brillantes à talons hauts et bride Salomé ; un homme en costume sombre à la quarantaine déjà oubliée, qui chante d’une voix poignante et qui danse avec elle. Dans ce quartier bruyant il a préféré apporter une machine pour assurer la musique. Est-il nécessaire de préciser laquelle ? Le tango, cette pensée triste qui se danse, colle à la peau de l’Argentine.

Ils sont là deux danseurs apportant dans ce quartier chic l’écume des bas-fonds d’où leur danse est sortie. Il a gardé le chapeau qui le classait comme guapo – un peu marlou, un peu voleur, gagne-petit de la misère et de l’ombre. Par dérision, elle en a raflé un sur une table à un marin ivre de Caminito et s’est donné une allure d’homme que tout dément dans sa silhouette capiteuse.

Ils sont là deux danseurs que les argentins regardent de loin. Il n’est plus honorable d’aimer le tango, c’est hors de la mode et de la mondialisation. Pourtant, dans l’intimité, quand ils sentent qu’ils n’en seront pas moqués, ils avouent un profond attachement pour cette musique désespérée qui nous dit que dans la vie tout, toujours, tourne mal. D’ailleurs l’Orchestre national de tango se produit  souvent à l’Opéra ou au Teatro nacional San Martin ; et sur FM Tango on peut entendre, jour et nuit, les sanglots de cette musique du bout du monde, la musique même de l’exil et de la solitude.