Voyez
le regard lourd des Titans sur les demoiselles du rayon lingerie ! Ces
quatre personnages à demi nus montrent un naturel et une réserve où l’on
reconnait la délicatesse de l’Autriche impériale.
On est prié de ne pas conjecturer que la commerçante dont le nom est écrit en lettres dorées se prénommerait Eva.
Palais
de la monarchie bicéphale, Schönbrunn a adopté le style, les jardins et les
pièces d’eau de Versailles ; il a néanmoins une ambition plus mesurée.
Entre le palais et la gloriette il n’y a qu’une petite trotte, dehors le strassenbahn n’est pas loin, ce palais
s’est sagement établi près du centre de la ville.
L’édification
de Schönbrunn (dont le nom signifie fontainebleau)
est directement liée à la bataille de 1683, qui concerne chacun d’entre nous,
qui concerne toute l’Europe. Les Turcs assiègent Vienne, les défenses de la
ville tombent les unes après les autres, la résistance devient difficile
lorsque arrivent les troupes polonaises, largement inférieures en nombre à
celles des ottomans mais qui enfoncent leurs lignes et provoquent le repli des
troupes du Croissant. Mille ans après Poitiers, mais sur son aile Est cette
fois, l’Europe échappe à l’Islam ; la vassalisation de la chrétienté ne se
fera pas par les armes. Et à Vienne, définitivement libérée, on peut lancer les
grands travaux qui marquent pour un pays sa confiance en l’avenir.
Ces
faits de guerre et de civilisation doivent être présents à l’esprit quand on se
promène dans les jardins souriants, entre massifs, statues, jeux d’eau – ce
décor de porcelaine où Sissi se perdait.
Aujourd’hui,
comme toute la ville de Vienne, il est le souvenir d’un passé glorieux mais
définitivement révolu. Sur les mille cinq cents pièces que compte le château on
peut en visiter quarante-deux…
On
a quelque peine à imaginer des unités d’habitation aussi violemment disparates
dans la Wien alignée, régulière voire un peu ennuyeuse de François-Joseph ;
elles font l’effet d’une fausse note dans une valse de Strauss. Il a déjà fallu
admettre que l’Art nouveau se soit fait une place dans la cité saxonne et
dansante du « classicisme », mais il faut se rendre à
l’évidence : il y a eu à Wien, en 1980, un
architecte/décorateur/peintre/philosophe capable de ce délire coloré, qui
voulait des arbres aux fenêtres et qui, comme Corbu, se préoccupait de ceux qui
vivaient dans les bâtiments qu’il construisait.
On
peut estimer que ces façades ont d’abord un aspect pictural, qu’il y a
là-dedans surtout le souci de créer un effet, une jolie surprise ; mais ce
serait injuste de réduire la recherche d’Hundertwasser, qui a mis sa vie en
accord avec ses déclarations, qui vivait dans un bateau, qui a écrit un Manifeste de la moisissure contre le
rationalisme en architecture, à la pratique commerciale d’une esthétique
ostentatoire.
Provocation,
sans doute ; protestation, certainement. Hundertwasser était peut-être le
dernier surréaliste. Toute sa vie il a lutté contre la ligne droite ; il a
construit des planchers qui dansaient, des murs obliques ; il y collait
des tessons de céramique ; ses balcons s’ouvrent comme des fleurs ;
ses lignes sont souples comme un fil d’Ariane, ou un chemin de Croix. Hundertwasser
souhaitait sans doute nous emmener dans un rêve, au pays des merveilles…
A
nous de savoir dans quelle maison nous voulons vivre. A Barcelone chez Gaudi, à
Wien chez Hundertwasser, ou sur la cascade avec Wright ?
Le
centre de Vienne donne parfois l’impression que l’on n’a pas quitté l’époque
impériale ; certains viennois sans doute souhaitent vivre dans ce souvenir
qui les ramène aux splendeurs de l’Empire. Cela se note dans les immeubles
altiers du centre de la ville, les façades d’institutions, les palais, la
mairie, les musées, les jardins qui forment une ceinture jusqu’au Danube ;
ainsi que dans la toponymie : Marie-Thérèse, François-Joseph, Radetzsky… et
aussi lorsqu’on rencontre la statue de Sissi environnée de fleurs dans le plus
beau jardin de la ville.
Mais
Vienne a eu aussi son mouvement Art nouveau, léger comme une valse, nommé
souvent localement le style Sécession,
parfois style Jeunesse. Le
bâtiment-manifeste de cette école c’est, au cœur de la ville, le splendide
petit palais de la Sécession qui
abrite une immense fresque de Klimt.
Ce
lundi nous sommes devant la station Karlsplatz, de métal vert et doré. C’est
une belle journée de printemps, chaude et claire. Des touristes rôdent autour
du petit bâtiment, cherchant un angle de prise de vue ; on a l’impression
que des membres d’une secte se sont donné rendez-vous là, qu’ils affectent de
ne pas se connaître, que tout-à-l’heure sur un mot d’ordre connu d’eux seuls
ils vont passer à l’acte ; on guette, on s’inquiète.
Les membres de cette secte aiment les courbes, les fleurs, les branches, les irrégularités de la vie. Ils détestent les lignes droites et la production industrielle. C’est pourtant pour le métro qu’Otto Wagner a construit en 1900 ce joli pavillon qui fait le gros dos …