Windsor.

Windsor, novembre 1981.


Il fait frais, une brume légère renforce la perspective atmosphérique. Hormis naturellement le gazon, qui en ces lieux royaux doit montrer ce que le jardinier anglais sait faire, la scène est imprégnée de gris : les forts de granit terrible, la chapelle Saint-Georges à laquelle des pilastres à la mode palladienne pourraient donner une allure italienne mais qui évoquent plutôt le gothique perpendiculaire, la chaussée lisse, les pavements soignés, le ciel lui-même. La seule douceur dans cette tristesse est apportée par le couple du premier plan, dont la femme s’abandonne avec tendresse sur l’épaule de son homme.

Windsor est le plus grand château habité du monde ; c’est aussi la retraite de week-end préférée de la famille royale britannique, qui ne manque pas de résidences secondaires. Fondé par Guillaume le Conquérant, s’il vous plaît, il a surtout permis aux souverains de la perfide nation de se doter d’un nom d’emprunt pour faire oublier ses origines : la famille de Saxe Cobourg-Gotha se débarrassa ainsi pendant la première guerre mondiale de ses oripeaux germaniques pour être connue désormais sous le nom de Windsor. Cet avatar figure sur ses passeports, qu’on ne lui demande jamais.

Le lieu illustre le désordre du monde et le goût permanent des anglais pour le nonsense ; par exemple, la reine Mary créa dans ce château farouche et sombre… une maison de poupée aujourd’hui très visitée ; on découvrit naguère que le parc était établi sur une nappe de pétrole évaluée à un milliard de dollars. Et il y a peu la Reine a fait planter dans ce même parc 16 000 ceps grâce auxquels la famille royale produira son propre… champagne. Espérons que ces nouveaux viticulteurs trouveront, là encore, un nom d’emprunt pour baptiser leur boisson septentrionale.

Je sais une église…

La Fontelaye, mai 1996.

Cette « petite église » normande est-elle réellement celle qui inspira Delmet pour une chanson qui connut un succès considérable auprès de nos grands-parents ? Ce n’est pas sûr ; celle de Courgent est sur les rangs elle aussi. Elles ont d’ailleurs un air de parenté : pas de transept, un clocher fin et élevé, un porche normand à colombages, une voûte intérieure en coque de bateau renversée – les normands étaient d’abord des marins.

Elle est charmante en tout cas, ouverte tout le jour et accueillante aux promeneurs ; un ruisseau passe auprès – la Sâane, née à Yerville – qui permet désormais l’élevage de poissons. Elle est entretenue avec soin, ce qui est méritoire dans un village qui ne fait pas cent habitants.

Moi je crois que c’est elle que chantait Jean Lumière, de sa voix sucrée qui plaisait tant à mon grand-père. Il connaissait tout le texte et le reprenait parfois en modulant des effets comme on le faisait au début du siècle dernier. On croyait alors que Jean Lumière avait pris ce pseudonyme parce qu’il était aveugle, et ce conte enrichissait de mystère la chanson nostalgique dont le texte aurait pu être celui d’un tango :

Je sais une église au fond d’un hameau
Dont le fin clocher se mire dans l’eau
Dans l’eau pure d’une rivière.
Et souvent, lassé, quand tombe la nuit,
J’y viens à pas lents bien loin de tous bruits
Faire une prière.

Le cimetière juif de Prague.

Prague, 2 octobre 2005

Dans le vieux quartier juif de Prague, sauvegardé par miracle de la furie allemande, les stèles tombales du cimetière se heurtent comme une troupe d’éclopés au retour d’une bataille. Par amitié, par compassion, les visiteurs israélites posent de petits graviers sur l’une ou l’autre pour accompagner un mort inconnu.

Le nombre de tombes est difficile à chiffrer – ce cimetière était un lieu d’inhumation obligé dont la surface obligea à superposer les tombeaux ; on avance le chiffre de 12 000 occupants.

Le lieu est étrange, silencieux. Les oiseaux y chantent pourtant, des kaddishs sans doute, et leur voix sonne clair dans les allées irrégulières où quelques bouquets d’arbres apportent une ombre transparente. Au moment où tout se défait, où s’établit la pénombre de l’oubli, le vieux cimetière juif de Prague nous dit qu’il faut, malgré tout, croire en un principe du monde.

Le dévoreur de glacier.

Nice, 10 août 2004

La ville de Nice a rendu en 2004 un hommage remarqué à Niki de Saint Phalle qui venait de mourir, en exposant pendant trois mois sur la Promenade, quai des Etats-Unis, une série de grandes sculptures revêtues de céramique, de galets et de verres multicolores. Il y avait là des totems, un joueur de basket, un batteur de base-ball, un oiseau de mauvais augure, tout un bestiaire étrange ; il n’y avait pas de Nanas.

Sur cette image prise à la hâte avant que le Grand Serpent n’avale le glacier, son triporteur et sa marchandise, la couleur de la Méditerranée fait plaisir à voir.

A la porte du salon.

Savigné l’Evêque, juin 1955.

La famille Mésanger – Jules et son épouse, sa fille Thérèse et la petite-fille Muriel – est saisie à la porte du salon de coiffure de Savigné, grosse bourgade à douze kilomètres du Mans. C’est là que je suis né, au bureau de poste situé juste après le tailleur dont on voit la vitrine à droite. La famille Mésanger comptait parmi les amis les plus proches de mes grands-parents.

La photo est prise au tournant des trente glorieuses ; le coiffeur changeait de statut. Jusqu’à la guerre les femmes le fréquentaient pour des teintures et des permanentes, et quelques fois dans l’année pour une cérémonie ; les hommes n’y paraissaient souvent qu’en fin de semaine, quand une fête s’annonçait, pour faire la barbe. Un goût nouveau pour l’hygiène et le souci de son apparence venant, le coiffeur vit augmenter sa pratique.  

Papa appelait Jules le merlan ; cette désignation me laissait perplexe. Je savais que le merlan était un poisson de mer, et j’examinai le coiffeur chaque fois que l’occasion m’en était offerte ; mais je ne lui ai jamais vu d’écailles ou de nageoires. En revanche, publicité vivante de son établissement, il sentait bon le chypre et le cuir de Russie.

Le salon a assez belle allure ; il a même un petit aspect Arts déco, avec ses lignes droites et ses garde-corps en fer forgé à l’étage. Il avait autrefois accueilli un chapelier, ce qui explique les hauts-de-forme qu’on a laissés à ses extrémités. Sur le bandeau du haut figurent d’ailleurs à gauche, presque illisibles, les mots chapelier et modiste ; au centre le peintre en lettres a eu bien du mal à caser les deux f minuscules au milieu d’un mot écrit en majuscules…

 La vitrine expose une publicité pour du dentifrice, et pour les deux adversaires féroces de l’époque : la brillantine Forvil et la brillantine Roja ; j’ai encore en tête la chansonnette qui les signalait à la radio. Arrêtés dans leur promenade, deux garnements regardent l’objectif en espérant passer à la postérité. Ils y sont parvenus.

Au Flanagan.

Londres, octobre 1984.

Avons-nous assez aimé les Flanagan ! C’était trois restaurant de Londres, l’un sur Kensington High St, l’autre sur Baker St (tout près de chez Holmes) ; le dernier était plus loin du centre, vers Elephant & Castle, et servait uniquement du poisson.

Nous fréquentions surtout les deux premiers, presque semblables. Le style Flanagan tenait d’abord à la convivialité du lieu ; il y avait un piano, le musicien chantait souvent des rengaines irlandaises et invitait le public à reprendre en chœur :

In Dublin fair city

where the girls are so pretty

I first set my eyes

on sweet Molly Malone…

La décoration de la salle était minimaliste ; elle empruntait beaucoup aux publicités anciennes et savoureuses pour des produits souvent disparus. Les serveuses en canotier portaient de petits gilets flatteurs ; elles présentaient des menus sans prétention imprimés sur de grandes feuilles qu’on emportait chez soi comme souvenir. Les prix étaient soft.

Les Flanagan ont disparu, et notre jeunesse aussi. Les Flanagan reviendront-ils ?

GCR 602

Sancergues, août 1963.

La photo montre une rue de Sancergues, village de petite importance à dix kilomètres de la Charité sur Loire ; entre les deux localités un pont franchit le fleuve. La rue est propre et déserte à l’exception de sept militaires et d’une femme en blanc.

Ils sont là six soldats à l’habillement disparate – de la veste matelassée à la tenue de sortie – autour d’une jeep à laquelle ils s’appuient ; tous regardent l’objectif. Au contraire un sous-officier – un margis, comme on dit dans le train des équipages, c’est-à-dire un sergent – regarde au loin et, sans doute, cherche à rendre manifeste la distance qu’il prend avec le laisser-aller de sa troupe. La jeep est un véhicule de la circulation routière, reconnaissable au double triangle vert et blanc sur le pare-chocs. A la porte du café une femme de l’établissement se réjouit de figurer sur la photo.

Le grand garçon bien habillé s’appelle About. Il pense visiter un peu la région puisque l’après-midi est libre. Au volant, Marsollier compte simplement laisser passer le temps, avec philosophie. Gasnier en revanche s’est habillé lui aussi, et espère qu’About lui permettra de l’accompagner. Le margis pour sa part est resté en treillis, car il souhaite rendre parfaitement clair qu’il ne se divertira pas avec la troupe ; il porte d’ailleurs le képi auquel son grade lui donne droit et qui signale son autorité.

C’était au temps où les garçons faisaient, en France, un service militaire d’une durée variable suivant les époques et les événements ; en temps normal ils considéraient seulement ce passage sous les drapeaux comme une perte de temps, apprenaient à fumer et parfois à boire, attendaient impatiemment leurs permissions ; ils détestaient l’armée et les militaires, montaient des gardes, tiraient au flanc, apprenaient à tirer, à conduire et à marcher au pas. Après quelques années cependant ils regrettaient ce temps de leur jeunesse qu’ils considéraient ensuite avec affection le reste de leur vie.

Retour du Cordouan.

Royan, juillet 1975.

C’était une des grandes marées de l’été. On est allés là-bas en bateau, bien chaussés, car les rochers découverts à marée très basse cachent leurs arêtes tranchantes sous des algues traîtresses.

La mer se retire loin et laisse du temps, si l’on arrive assez tôt, pour un pique-nique, la chasse aux coquillages et une visite rapide du phare. Ce phare du Cordouan, installé dès avant Louis XIV en plein milieu de la Gironde, est un monument admirable. Son architecture XVIIème siècle dressée sur un socle puissant en fait une sorte de forteresse Renaissance face aux flots. Il comprend quelque logement pour les gardiens, une chapelle au-dessus des appartements du Roi – avec cheminée et sol de marbre – et les installations techniques qui envoient sa lumière à quarante kilomètres en mer.

Nous avons fait le plein de coques et de moules dans des paniers de plastique empruntés au super marché du coin ; nous sommes abrutis de soleil et d’air vif. Dans le bateau du retour beaucoup dormiront. C’était une marée de 116…

Stéphane saute.

Royan, juillet 1975.

Et voici le temps des Jeux Olympiques du Pigeonnier, vaste confrontation sportive attendue toute l’année par les participants, qui se déroulent sur la plage éponyme de Royan pendant une bonne partie du mois de juillet.

Les athlètes sont répartis en groupes selon leur âge ; le sexe n’est pas pris en compte, car le dimorphisme n’a pas encore fait son œuvre. Le grand organisateur, omniprésent, unanimement respecté, tranche, félicite et console. Du haut d’un plongeoir, une casquette pédagogique (pour montrer qu’il faut sortir couvert par ces temps de soleil) en tête, Ernest Léty ouvre la compétition avec une solennité virile que toute la plage applaudit avec enthousiasme.

Les épreuves se déroulent chaque jour, avec les éliminatoires qu’il faut et les finales à grand bruit. Les mères surveillent les ennemis, probablement fraudeurs, de leurs enfants ; les réclamations ne sont pas rares. Les pères photographient avec un air détaché, mais n’en pensent pas moins. Les familles et les amis encouragent, les perdants pleurent, les gagnants paradent avec une pointe d’orgueil retenu.

Voici que Stéphane a posé le pied sur le fil, et manque une hauteur qui était à sa portée. Il a encore deux essais, il réussira. Sinon, pas de dessert ce soir.

Les cuisiniers du Sovereign.

En mer, 20 novembre 2010.

La plupart des passagers, sur ce bateau espagnol, étaient espagnols ; ils sont descendus à l’escale de Barcelone. Ceux qui restent sont les français et quelques italiens ou allemands qui vont quitter le navire à Villefranche, sa dernière escale.

Pour la dernière soirée à bord on a fait monter des cales où ils officient quelques-uns de ceux qui assurent les travaux obscurs du bateau ; et parmi ceux-là d’abord les cuisiniers, qui ont un rôle si important dans la vie quotidienne des croisiéristes.

C’est une chose de savoir que nous sommes 3 000 passagers à bord, et que pour nourrir tous ces gens, à toute heure, il faut quelques dizaines de cuisiniers ; c’est autre chose d’en voir quarante en tenue dans la salle à manger, qui passent parmi nous offrir des sucreries comme signe d’adieu – le grand bateau demain traversera l’Océan pour rejoindre les Caraïbes en abandonnant la Méditerranée aux fraîcheurs de l’hiver.

Un bateau de croisière, c’est un peu l’image de notre vie. Pendant les premiers jours on découvre les chambres,  les espaces, les ponts ; on rencontre des gens, on prend des habitudes ; pendant les escales on visite, on se distrait, on admire ; et enfin, le voyage fini, le silence se fait…