Les
gaditans nomment cet arbre gomero ;
ce nom est trompeur. Le gomero, en latin ficuselastica, est en réalité le
caoutchouc, arbre ornemental à la sève poisseuse reconnaissable au
développement de ses racines aériennes ; on voit ici qu’il n’en est rien.
C’est
pourtant le nom utilisé en espagnol pour le végétal que présente cette image.
Il peut atteindre des dimensions extraordinaires ; il en existe un à
Buenos Aires, le gomero de la Recoleta,
âgé de 220 ans, qui dépasse le huitième étage des immeubles en couvrant une
surface d’un demi-hectare ; le diamètre de son tronc dépasse sept
mètres !
L’animal
pose donc un problème au photographe : de loin on comprend son envergure,
et de près on saisit l’énormité de son tronc. Nous avons fait ce dernier choix,
en chargeant une fragile touriste de donner l’échelle du monstre.
On est bien ici dans le vieux Nice, avec ses cascades de fleurs, ses encadrements de fenêtres peints, ses volets piémontais, son linge aux fenêtres, ses délicats camaïeux de jaune, d’ocre et de carmin.
Le
Vieux Nice possède tout le charme des villes méditerranéennes ; on y aime le
pittoresque mélange des fleurs, des couleurs, des cris et des appels, des
métiers qu’on exerce dehors ; et ce charme particulier des cités du Sud,
où les rues resserrées forcent l’air à circuler en même temps qu’elles créent à
toute heure l’ombre nécessaire.
Mais
pour autant la partie ancienne de Nice ne ressemble pas à celles de Marseille,
de Naples, de Barcelone ou d’Athènes. Moins cosmopolite que Marseille, et
pourtant française elle aussi ; moins chargée de touristes qu’Athènes, et
pourtant grecque elle aussi ; moins populeuse que Naples et pourtant
animée elle aussi ; moins industrieuse que Barcelone et pourtant métropole
elle aussi, Nice se distingue par sa sérénité et, rareté méditerranéenne, par
sa réserve. Ici pas de faconde, pas d’excès, pas d’éclat. Cette grecque
française est aussi un peu anglaise.
A
cause de la grande largeur du Saint Laurent à Lachine on ne perçoit pas la
rapidité et la brutalité des remous qui secouent le fleuve à cet endroit ;
il n’en va pas de même pour les sportifs qui descendent les rapides en canot,
surveillés de loin par un sauveteur sur son embarcation surpuissante.
Lachine,
c’est la campagne à l’ouest de Montréal, de vastes prairies dans la ville. Les
citadins y viennent aux beaux jours pique-niquer et jouer à des jeux de plein
air. Samuel de Champlain y perdit un ami ; il nomma ces dangereux courants,
qui constituèrent longtemps un obstacle à la navigation, Sault Saint Louis – un sault, dans la langue de l’époque, c’est un
rapide. Le niveau du fleuve descend de quatorze mètres en quelques centaines de
mètres.
L’eau
sombre gronde, les rafteurs crient, des
oiseaux chantent. Il fait bon somnoler dans l’herbe en laissant le vent passer
au-dessus de soi et en regardant les oiseaux planer dans le ciel – toutes les
îles de l’arrière-plan sont une réserve ornithologique. A Montréal la belle
saison est belle.
Le petit fleuve qui
sépare le nord du Portugal de la province espagnole de Galice porte le même nom
dans les deux langues. Il ne faut pas s’en étonner : c’est la même. Le
galicien s’écrit un peu différemment, pour faire plaisir aux espagnols, mais il
est, pour des raisons historiques, la source du portugais.
Derrière
la colline pelée on arrive à Vigo et son anse aux grands galions enfouis ;
puis Saint Jacques de Compostelle où l’on accourt de toute la chrétienté ;
au nord enfin on trouve les grands ports de guerre et d’industrie et le Cap
Finisterre. Au pied de la colline les maisons sont blanches encore, mais on
sent bien qu’on entre dans un pays de fraîcheur.
Sur
le pont qui mène à la petite ville de Tui deux hommes devisent. Le soldat est
un garde frontière espagnol, le prêtre est un curé portugais. Au sud c’est le
temps de Salazar, au nord c’est le temps de Franco – qui d’ailleurs est
galicien. Les deux hommes s’entendent aussi bien que leurs deux Etats.
Quand
on est galicien on ne sait pas exactement ce qu’on est. Espagnol sans doute,
par un caprice de l’histoire ; portugais par la langue – Rosalia de Castro
est le grand poète romantique du monde lusophone. On est marin plus que berger,
on boit du cidre plus que du vin, on joue de la cornemuse plus que de la
guitare.
Après tout, quand on est galicien… on est galicien.
On
l’appelle aussi la montagne aux sept
couleurs, pour des raisons évidentes ; les espagnols ont trouvé une
analogie occidentale et l’ont appelée la
palette du peintre. On peut préférer le nom que les indiens locaux lui ont
donné, en référence aux vêtements colorés des femmes de la Bolivie proche. On
peut également préférer ce nom quand on sait que le mot espagnol pour jupe, falda, désigne aussi la pente de la
montagne.
Les
coteaux derrière la jupe ne ressemblent
pas à ce qu’on croit connaître des Andes ; c’est que la chaîne est en
réalité derrière nous, avec ses sommets qui dépassent 6 000 mètres. Dans
le paysage désolé, dévasté par la sécheresse et la chaleur – on est à une
dizaine de kilomètres du tropique du Capricorne -, la rangée de peupliers
indique la présence d’un ruisseau auprès duquel s’est établi le village de
Purmamarca. Peuplé de quelques milliers d’indiens aymaras, ce village est
construit en briques d’argile crue ; les maisons sont rassemblées autour
de la place de l’église et son caroubier gigantesque dont les indiens, qui
vivent le christianisme dans un syncrétisme très hospitalier, exposent le rôle
tutélaire.
L’église,
construite suivant les mêmes techniques que les maisons du village, se signale
surtout par sa charpente réalisée en « bois » de cactus, léger comme
du balsa mais assez fibreux pour porter la couverture. Quant aux indiens, ils
vivent dorénavant du commerce de leurs travaux qu’ils proposent aux
touristes : couvertures, pulls, flûtes, sculptures, tapis colorés, coca
(la plante, pas la boisson) …
Ici,
on est à 2 300 mètres d’altitude ; aussi les nuits d’hiver, en
juillet et en août, la température descend habituellement en-dessous de zéro.
On peut continuer la route numéro 9 vers la Bolivie – l’ancienne route de
l’argent, par laquelle ce métal transitait des mines de Potosí vers Buenos
Aires -, ou obliquer à l’ouest pour rejoindre le Chili par une quebrada qui monte à plus de 4 000
mètres. On n’a le choix qu’entre hauts territoires, ceux de la puna ou ceux de l’altiplano.
Rien
n’est plus charmant que ces trois petites filles rassemblées sérieusement autour
d’une tâche conviviale. Leur maman leur a confectionné le même tablier de Vichy
rose ; elles ont chacune un gilet bleu, mais d’un bleu différent. On
dirait que cette famille aime le carroyage : au mur, au sol, sur la jupe
de la grande et sur les tabliers on ne voit que des perpendiculaires.
Il
reste de la farine sur la planche où leur maman a fait une grande tarte ;
il reste aussi de la pâte. Elles ont chacune deux moules et on se doute
qu’elles vont y faire des modèles réduits de tarte, des gâteaux à leur taille
en somme. Si elles ont six friandises en train, c’est qu’il y en aura trois
pour les autres – c’est bien d’apprendre à faire plaisir aux autres en même
temps qu’à soi.
(Il faut encore répéter
aux parisiens, touristes inévitables de ce petit port proche de leur grande
ville, que Valery ne porte pas d’accent et n’a rien à voir avec le prénom…)
Le
ciel bas est chargé de nuages transparents qui ne laissent aux normands qu’un étroit
espace pour élever leurs pensées. La mer s’est retirée, laissant un large estran
odorant et vivace où courent les petits crabes et où les gamins jouent entre
les algues.
La
muraille calcaire, striée de galets, dépasse par endroit une hauteur de cent
mètres. Sa blondeur est tachée d’ocre là où la terre est tombée, quand le pied
de la falaise a reculé sous les coups de la mer. Cette falaise se déploie à
perte de vue, on dirait un ouvrage militaire dressé contre l’envahisseur
britannique – sauf que là-bas, en face, Albion a elle aussi établi sa blanche
fortification. Avatar du désert des Tartares, chacun attend l’agresseur, depuis
quatre-vingt millions d’années.
Au
nord froid des Grampians, près de la mer, à quelques miles de la vaste prairie
de Culloden où les anglais écrasèrent les troupes jacobites en 1750 (et
vendirent les écossais vaincus aux colons américains comme esclaves après avoir
exécuté les femmes et les enfants), la grise forteresse de Cawdor est entourée
de fleurs et de jardins.
Depuis
1454 le château appartient aux comtes de Cawdor ; on en est au 25ème.
La demeure est actuellement entre les mains de la douairière, c’est-à-dire la
veuve de l’avant-dernier comte en attendant de la léguer à son fils, héritier
du titre et du domaine.
La
réputation du lieu est terrible, puisqu’il aurait été propriété de Macbeth,
comte de Cawdor avant de devenir roi en assassinant Duncan dans son sommeil.
L’affaire est parfaitement crédible, vu la façon expéditive dont les écossais
traitaient leurs conflits – sauf que, comme l’on sait, cette histoire de
Macbeth fut entièrement inventée en 1606 par un barde anglais qui racontait des
histoires épouvantables dans son théâtre du Globe.
Dans la grande salle de
réception du château on montre, près de la cheminée, un passage secret menant à
une petite chambre cachée dans l’épaisseur des murs. On laisse le visiteur
s’interroger sur la nature du secret que ce cabinet voulait protéger.
On trouve des cachettes
de ce genre dans d’autres lieux d’Ecosse, et même en France. Elles servaient à
abriter un prêtre catholique lorsque les soldats de l’église d’Angleterre les
recherchaient (en France on y cachait les prêtres réfractaires).
En
août sur la Costa Blanca le soleil
brille sans répit, le sable est brûlant, la mer est tiède. De Denia à Alicante
les saxons trouvent, entre palmiers et amandiers, les restaurants et les boîtes
de nuit dont ils rêvent tout le reste de l’année.
Sur
ces terres pelées dont les espagnols – ou peut-être ici faut-il dire les
valenciens – ne pensaient pas pouvoir tirer grand-chose s’est déchaînée une
folie bâtisseuse dont cette photo ne donne qu’une première image. Autour de petits
ports pittoresques à la population modeste se sont construites d’immenses urbanizaciones où l’on stocke, au plus
près de la mer, allemands, danois, néerlandais et où se multiplient les lieux
de plaisir les plus vulgaires. Le littoral est accablé de touristes à la peau
brûlée ; à deux kilomètres à l’intérieur des terres rien de tout cela
n’est perceptible – les chartreuses et les villages blancs n’intéressent
personne.
L’Espagne
a vendu son littoral à la spéculation immobilière. Elle le paiera longtemps, aussi
longtemps peut-être qu’aura duré en Castille le désert créé par les puissants
de la Mesta.
Douce
et vallonnée, souple au regard comme un velours, cette lande du Yorkshire a
pourtant inspiré les romans les plus sombres qui soient. On y vient en
pèlerinage du monde entier pour rejoindre les héroïnes malheureuses qui ont
fait pleurer d’innombrables lecteurs, et pas seulement des demoiselles. Amours
contrariées, maladies éprouvantes, mort de peine et de douleur, mariages
trompeurs – rien n’est épargné au lecteur ; la lande prête son décor dénudé
à ces tragédies qui se déroulent, pour l’essentiel, aux Hauts de Hurlevent.
Ce
fut le seul livre d’Emily Brontë. L’année même de sa publication sa sœur
Charlotte édita Jane Eyre, qui connut
un succès phénoménal ; on connaît l’histoire de cette orpheline volontaire
et vertueuse qui traversera les plus grandes épreuves avant de trouver la paix
dans un mariage d’amour longtemps différé.
La
lande sous le soleil donne une impression de bonheur calme ; c’est pourtant
une vie sombre et difficile que connurent les sœurs Brontë chez leur père – un
pasteur désespéré par la mort de sa femme, dont la demeure hostile et froide,
qu’on appelle dorénavant à Haworth le Parsonage,
est devenue un musée.
Un
grand tableau dans le Parsonage rassemble les mystères et les funestes
pressentiments qu’inspire la demeure et qui traversent les livres des sœurs
Brontë. Sur ce grand portrait des filles – Charlotte, Emily, Anne – on
reconnaît le décor, on comprend la tristesse de leur vie. Et si on l’examine
attentivement, dans un espace vide entre les sœurs on voit apparaître le
portrait transparent, fuligineux, du frère aimé et mort trop tôt – un fantôme
de frère, celui-là même qui a réalisé le tableau.