Le ficus de Cadix.

Cadix, 26 mars 2006.

Les gaditans nomment cet arbre gomero ; ce nom est trompeur. Le gomero, en latin ficus elastica, est en réalité le caoutchouc, arbre ornemental à la sève poisseuse reconnaissable au développement de ses racines aériennes ; on voit ici qu’il n’en est rien.

C’est pourtant le nom utilisé en espagnol pour le végétal que présente cette image. Il peut atteindre des dimensions extraordinaires ; il en existe un à Buenos Aires, le gomero de la Recoleta, âgé de 220 ans, qui dépasse le huitième étage des immeubles en couvrant une surface d’un demi-hectare ; le diamètre de son tronc dépasse sept mètres !

L’animal pose donc un problème au photographe : de loin on comprend son envergure, et de près on saisit l’énormité de son tronc. Nous avons fait ce dernier choix, en chargeant une fragile touriste de donner l’échelle du monstre.

Le vieux Nice.

Nice, 18 mars 2007.

On est bien ici dans le vieux Nice, avec ses cascades de fleurs, ses encadrements de fenêtres peints, ses volets piémontais, son linge aux fenêtres, ses délicats camaïeux de jaune, d’ocre et de carmin.

Le Vieux Nice possède tout le charme des villes méditerranéennes ; on y aime le pittoresque mélange des fleurs, des couleurs, des cris et des appels, des métiers qu’on exerce dehors ; et ce charme particulier des cités du Sud, où les rues resserrées forcent l’air à circuler en même temps qu’elles créent à toute heure l’ombre nécessaire.

Mais pour autant la partie ancienne de Nice ne ressemble pas à celles de Marseille, de Naples, de Barcelone ou d’Athènes. Moins cosmopolite que Marseille, et pourtant française elle aussi ; moins chargée de touristes qu’Athènes, et pourtant grecque elle aussi ; moins populeuse que Naples et pourtant animée elle aussi ; moins industrieuse que Barcelone et pourtant métropole elle aussi, Nice se distingue par sa sérénité et, rareté méditerranéenne, par sa réserve. Ici pas de faconde, pas d’excès, pas d’éclat. Cette grecque française est aussi un peu anglaise.

Les rapides de Lachine.

Montréal, août 1984.

A cause de la grande largeur du Saint Laurent à Lachine on ne perçoit pas la rapidité et la brutalité des remous qui secouent le fleuve à cet endroit ; il n’en va pas de même pour les sportifs qui descendent les rapides en canot, surveillés de loin par un sauveteur sur son embarcation surpuissante.

Lachine, c’est la campagne à l’ouest de Montréal, de vastes prairies dans la ville. Les citadins y viennent aux beaux jours pique-niquer et jouer à des jeux de plein air. Samuel de Champlain y perdit un ami ; il nomma ces dangereux courants, qui constituèrent longtemps un obstacle à la navigation, Sault Saint Louis – un sault, dans la langue de l’époque, c’est un rapide. Le niveau du fleuve descend de quatorze mètres en quelques centaines de mètres.

L’eau sombre gronde, les rafteurs crient, des oiseaux chantent. Il fait bon somnoler dans l’herbe en laissant le vent passer au-dessus de soi et en regardant les oiseaux planer dans le ciel – toutes les îles de l’arrière-plan sont une réserve ornithologique. A Montréal la belle saison est belle.

Minho ici, Miño là.

Tui, juillet 1958.

Le petit fleuve qui sépare le nord du Portugal de la province espagnole de Galice porte le même nom dans les deux langues. Il ne faut pas s’en étonner : c’est la même. Le galicien s’écrit un peu différemment, pour faire plaisir aux espagnols, mais il est, pour des raisons historiques, la source du portugais.

Derrière la colline pelée on arrive à Vigo et son anse aux grands galions enfouis ; puis Saint Jacques de Compostelle où l’on accourt de toute la chrétienté ; au nord enfin on trouve les grands ports de guerre et d’industrie et le Cap Finisterre. Au pied de la colline les maisons sont blanches encore, mais on sent bien qu’on entre dans un pays de fraîcheur.

Sur le pont qui mène à la petite ville de Tui deux hommes devisent. Le soldat est un garde frontière espagnol, le prêtre est un curé portugais. Au sud c’est le temps de Salazar, au nord c’est le temps de Franco – qui d’ailleurs est galicien. Les deux hommes s’entendent aussi bien que leurs deux Etats.

Quand on est galicien on ne sait pas exactement ce qu’on est. Espagnol sans doute, par un caprice de l’histoire ; portugais par la langue – Rosalia de Castro est le grand poète romantique du monde lusophone. On est marin plus que berger, on boit du cidre plus que du vin, on joue de la cornemuse plus que de la guitare.

Après tout, quand on est galicien… on est galicien.

La jupe bolivienne.

Purmamarca, juillet 1991.

On l’appelle aussi la montagne aux sept couleurs, pour des raisons évidentes ; les espagnols ont trouvé une analogie occidentale et l’ont appelée la palette du peintre. On peut préférer le nom que les indiens locaux lui ont donné, en référence aux vêtements colorés des femmes de la Bolivie proche. On peut également préférer ce nom quand on sait que le mot espagnol pour jupe, falda, désigne aussi la pente de la montagne.

Les coteaux derrière la jupe ne ressemblent pas à ce qu’on croit connaître des Andes ; c’est que la chaîne est en réalité derrière nous, avec ses sommets qui dépassent 6 000 mètres. Dans le paysage désolé, dévasté par la sécheresse et la chaleur – on est à une dizaine de kilomètres du tropique du Capricorne -, la rangée de peupliers indique la présence d’un ruisseau auprès duquel s’est établi le village de Purmamarca. Peuplé de quelques milliers d’indiens aymaras, ce village est construit en briques d’argile crue ; les maisons sont rassemblées autour de la place de l’église et son caroubier gigantesque dont les indiens, qui vivent le christianisme dans un syncrétisme très hospitalier, exposent le rôle tutélaire.

L’église, construite suivant les mêmes techniques que les maisons du village, se signale surtout par sa charpente réalisée en « bois » de cactus, léger comme du balsa mais assez fibreux pour porter la couverture. Quant aux indiens, ils vivent dorénavant du commerce de leurs travaux qu’ils proposent aux touristes : couvertures, pulls, flûtes, sculptures, tapis colorés, coca (la plante, pas la boisson) …

Ici, on est à 2 300 mètres d’altitude ; aussi les nuits d’hiver, en juillet et en août, la température descend habituellement en-dessous de zéro. On peut continuer la route numéro 9 vers la Bolivie – l’ancienne route de l’argent, par laquelle ce métal transitait des mines de Potosí vers Buenos Aires -, ou obliquer à l’ouest pour rejoindre le Chili par une quebrada qui monte à plus de 4 000 mètres. On n’a le choix qu’entre hauts territoires, ceux de la puna ou ceux de l’altiplano.

Les pâtissières.

Ermont, mars 1969.

Rien n’est plus charmant que ces trois petites filles rassemblées sérieusement autour d’une tâche conviviale. Leur maman leur a confectionné le même tablier de Vichy rose ; elles ont chacune un gilet bleu, mais d’un bleu différent. On dirait que cette famille aime le carroyage : au mur, au sol, sur la jupe de la grande et sur les tabliers on ne voit que des perpendiculaires.

Il reste de la farine sur la planche où leur maman a fait une grande tarte ; il reste aussi de la pâte. Elles ont chacune deux moules et on se doute qu’elles vont y faire des modèles réduits de tarte, des gâteaux à leur taille en somme. Si elles ont six friandises en train, c’est qu’il y en aura trois pour les autres – c’est bien d’apprendre à faire plaisir aux autres en même temps qu’à soi.

On en a l’eau à la bouche.

La falaise à Saint Valery en Caux.

Saint Valery, février 1993.

(Il faut encore répéter aux parisiens, touristes inévitables de ce petit port proche de leur grande ville, que Valery ne porte pas d’accent et n’a rien à voir avec le prénom…)

Le ciel bas est chargé de nuages transparents qui ne laissent aux normands qu’un étroit espace pour élever leurs pensées. La mer s’est retirée, laissant un large estran odorant et vivace où courent les petits crabes et où les gamins jouent entre les algues.

La muraille calcaire, striée de galets, dépasse par endroit une hauteur de cent mètres. Sa blondeur est tachée d’ocre là où la terre est tombée, quand le pied de la falaise a reculé sous les coups de la mer. Cette falaise se déploie à perte de vue, on dirait un ouvrage militaire dressé contre l’envahisseur britannique – sauf que là-bas, en face, Albion a elle aussi établi sa blanche fortification. Avatar du désert des Tartares, chacun attend l’agresseur, depuis quatre-vingt millions d’années.

Le château de Cawdor.

Nairn, juillet 1981.

Au nord froid des Grampians, près de la mer, à quelques miles de la vaste prairie de Culloden où les anglais écrasèrent les troupes jacobites en 1750 (et vendirent les écossais vaincus aux colons américains comme esclaves après avoir exécuté les femmes et les enfants), la grise forteresse de Cawdor est entourée de fleurs et de jardins.

Depuis 1454 le château appartient aux comtes de Cawdor ; on en est au 25ème. La demeure est actuellement entre les mains de la douairière, c’est-à-dire la veuve de l’avant-dernier comte en attendant de la léguer à son fils, héritier du titre et du domaine.

La réputation du lieu est terrible, puisqu’il aurait été propriété de Macbeth, comte de Cawdor avant de devenir roi en assassinant Duncan dans son sommeil. L’affaire est parfaitement crédible, vu la façon expéditive dont les écossais traitaient leurs conflits – sauf que, comme l’on sait, cette histoire de Macbeth fut entièrement inventée en 1606 par un barde anglais qui racontait des histoires épouvantables dans son théâtre du Globe.

Dans la grande salle de réception du château on montre, près de la cheminée, un passage secret menant à une petite chambre cachée dans l’épaisseur des murs. On laisse le visiteur s’interroger sur la nature du secret que ce cabinet voulait protéger.

On trouve des cachettes de ce genre dans d’autres lieux d’Ecosse, et même en France. Elles servaient à abriter un prêtre catholique lorsque les soldats de l’église d’Angleterre les recherchaient (en France on y cachait les prêtres réfractaires).

Benidorm.

Benidorm, août 1981.

En août sur la Costa Blanca le soleil brille sans répit, le sable est brûlant, la mer est tiède. De Denia à Alicante les saxons trouvent, entre palmiers et amandiers, les restaurants et les boîtes de nuit dont ils rêvent tout le reste de l’année.

Sur ces terres pelées dont les espagnols – ou peut-être ici faut-il dire les valenciens – ne pensaient pas pouvoir tirer grand-chose s’est déchaînée une folie bâtisseuse dont cette photo ne donne qu’une première image. Autour de petits ports pittoresques à la population modeste se sont construites d’immenses urbanizaciones où l’on stocke, au plus près de la mer, allemands, danois, néerlandais et où se multiplient les lieux de plaisir les plus vulgaires. Le littoral est accablé de touristes à la peau brûlée ; à deux kilomètres à l’intérieur des terres rien de tout cela n’est perceptible – les chartreuses et les villages blancs n’intéressent personne.

L’Espagne a vendu son littoral à la spéculation immobilière. Elle le paiera longtemps, aussi longtemps peut-être qu’aura duré en Castille le désert créé par les puissants de la Mesta.

La lande de Haworth.

Haworth, août 1980.

Douce et vallonnée, souple au regard comme un velours, cette lande du Yorkshire a pourtant inspiré les romans les plus sombres qui soient. On y vient en pèlerinage du monde entier pour rejoindre les héroïnes malheureuses qui ont fait pleurer d’innombrables lecteurs, et pas seulement des demoiselles. Amours contrariées, maladies éprouvantes, mort de peine et de douleur, mariages trompeurs – rien n’est épargné au lecteur ; la lande prête son décor dénudé à ces tragédies qui se déroulent, pour l’essentiel, aux Hauts de Hurlevent.

Ce fut le seul livre d’Emily Brontë. L’année même de sa publication sa sœur Charlotte édita Jane Eyre, qui connut un succès phénoménal ; on connaît l’histoire de cette orpheline volontaire et vertueuse qui traversera les plus grandes épreuves avant de trouver la paix dans un mariage d’amour longtemps différé.

La lande sous le soleil donne une impression de bonheur calme ; c’est pourtant une vie sombre et difficile que connurent les sœurs Brontë chez leur père – un pasteur désespéré par la mort de sa femme, dont la demeure hostile et froide, qu’on appelle dorénavant à Haworth le Parsonage, est devenue un musée.

Un grand tableau dans le Parsonage rassemble les mystères et les funestes pressentiments qu’inspire la demeure et qui traversent les livres des sœurs Brontë. Sur ce grand portrait des filles – Charlotte, Emily, Anne – on reconnaît le décor, on comprend la tristesse de leur vie. Et si on l’examine attentivement, dans un espace vide entre les sœurs on voit apparaître le portrait transparent, fuligineux, du frère aimé et mort trop tôt – un fantôme de frère, celui-là même qui a réalisé le tableau.