La maison des champs.

Petit Couronne, mai 1996.

On a préservé autour de la belle maison, entretenue avec soin, un jardin, des pelouses et un verger ; mais elle n’est plus depuis longtemps « dans les champs ».

Lorsque Pierre Corneille en fit l’acquisition, au tout début du XVIIème siècle, elle possédait dix-huit hectares de terre ; il s’agit de Pierre, père de Pierre le dramaturge. La maison revint donc à celui-ci, puisqu’il était l’aîné des sept enfants, et ce fut Pierre qui la vendit (Pierre le fils de Pierre le dramaturge, donc le petit-fils de Pierre le robin résidant à… un jet de Pierre de la place du Vieux Marché). Elle fut achetée enfin par le Conseil Général de la Seine Maritime (alors Inférieure) au XIXème siècle grâce à la détermination de deux élus, Laporte et Deschamps. Laporte Deschamps, ça ne s’invente pas…

La maison est magnifique. L’intérieur – poutres, cheminées, vitraux, plafond de chêne – expose un cadre de vie aisé et confortable ; à l’extérieur on rêve du Cid ou d’Horace en flânant par le potager fleuri aux planches bordées de buis comme il en est encore d’usage dans les beaux jardins de l’Ouest.

Le tango des rues.

Buenos Aires, juillet 2001


Nous sommes sur le trottoir de l’avenue Florida, dans le quartier partiellement piétonnier de Lavalle, à la porte des grands magasins où la foule se presse.

Ils sont là deux danseurs comme on en trouve à Caminito, à San Telmo, sur Dórrego : une fille pas très jeune au visage hiératique, aux jambes musclées de danseuse, jupe courte à franges, chaussures brillantes à talons hauts et bride Salomé ; un homme en costume sombre à la quarantaine déjà oubliée, qui chante d’une voix poignante et qui danse avec elle. Dans ce quartier bruyant il a préféré apporter une machine pour assurer la musique. Est-il nécessaire de préciser laquelle ? Le tango, cette pensée triste qui se danse, colle à la peau de l’Argentine.

Ils sont là deux danseurs apportant dans ce quartier chic l’écume des bas-fonds d’où leur danse est sortie. Il a gardé le chapeau qui le classait comme guapo – un peu marlou, un peu voleur, gagne-petit de la misère et de l’ombre. Par dérision, elle en a raflé un sur une table à un marin ivre de Caminito et s’est donné une allure d’homme que tout dément dans sa silhouette capiteuse.

Ils sont là deux danseurs que les argentins regardent de loin. Il n’est plus honorable d’aimer le tango, c’est hors de la mode et de la mondialisation. Pourtant, dans l’intimité, quand ils sentent qu’ils n’en seront pas moqués, ils avouent un profond attachement pour cette musique désespérée qui nous dit que dans la vie tout, toujours, tourne mal. D’ailleurs l’Orchestre national de tango se produit  souvent à l’Opéra ou au Teatro nacional San Martin ; et sur FM Tango on peut entendre, jour et nuit, les sanglots de cette musique du bout du monde, la musique même de l’exil et de la solitude.

Les pignons de Telč.

Telč, août 1994

Au sud de Prague la petite cité de Telč, de plus en plus visitée,  reste néanmoins encore un peu à l’écart du tourisme de masse.

Sa place centrale rassemble les pignons sur arcades des maisons qui la bordent ; leurs couleurs pastel, disparates et harmonieuses, créent une unité baroque étrange – est-on en Flandre ? en Bavière ? en Espagne peut-être ? La grande place dallée est calme, les enfants jouent au soleil, les voûtes sous lesquelles se sont installés les commerces protègent les passants comme à Turin ou à Cuneo.

Il y a un château aussi à Telč, et des jardins. Mais il faut prendre d’abord le temps de visiter les maisons ouvertes, d’admirer les sgraffites en trompe-l’œil, de rester à la terrasse de l’hôtel Cerny Orel pour voir défiler les acteurs sur cette scène de théâtre.

Saint Georges de Boscherville.

Saint Martin de Boscherville, mai 1996.

L’abbaye de Saint Georges de Boscherville est à Saint Martin de Boscherville ; elle est haute  et droite dans un vaste paysage façonné par la Seine.

Nous sommes au temps doux des mais, des aubépines dans le raidillon de Tansonville ; dans un mois ce sera la Saint-Jean, le printemps va laisser place à l’été. Sous le soleil le tuffeau de Saint Georges illumine l’herbe normande – splendeur du Roman immense et radieux. Saint Georges est simplement blanche, elle n’a pas une peinture, pas un dessin ; cependant pour édifier un peu, pour effrayer parfois et divertir aussi elle propose quelques gargouilles monstrueuses et des chapiteaux truculents.

Autour d’elle un jardin d’agrément permet d’offrir des fleurs sur l’autel et lors des processions. Plus haut sur la colline les moines cultivent un clos de simples disposé comme un chemin qui va de la Terre au Ciel ; c’est un jardin pour soigner, c’est une méditation pour le penseur, c’est une initiation pour le croyant.

Les sœurs au Rosaire.

Carthagène des Indes, juin 1995.

Nous étions une trentaine de visiteurs sur le bateau qui nous emmenait aux îles du Rosaire ; tous sud-américains, sauf un. Le temps était superbe, comme toujours à Carthagène des Indes. A peine étions-nous partis qu’un guitariste avait saisi son instrument et qu’une dizaine de jeunes s’étaient mis à danser. Ils ont dansé jusqu’au soir. Il y a avait des garçons en T-shirts, et des filles en short dont la peau brune sentait la cannelle.

Il y avait aussi un dessinateur qui faisait le tour des sites de la planète que l’UNESCO a classés, pour les peindre et les dessiner. C’était un Équatorien, il était parti depuis deux ans avec sa femme. Il y avait aussi deux nonnes au teint de brique, qui regardaient cette jeunesse avec bienveillance.

Sur la plage d’une des îles, sous des cocotiers, elles se sont installées à un bureau d’écolier pour pique-niquer. Autour d’elles les baigneuses étaient presque nues, il faisait trente degrés, elles restaient stoïques dans leurs tenues immaculées.

Au loin dans des ilots de cette petite mer paradisiaque les trafiquants se sont construit des forteresses qu’il ne faut pas approcher. On passe au large, on se sait observé.

A la porte du salon.

Savigné l’Evêque, juin 1955.

La famille Mésanger – Jules et son épouse, sa fille Thérèse et la petite-fille Muriel – est saisie à la porte du salon de coiffure de Savigné, grosse bourgade à douze kilomètres du Mans. C’est là que je suis né, au bureau de poste situé juste après le tailleur dont on voit la vitrine à droite. La famille Mésanger comptait parmi les amis les plus proches de mes grands-parents.

La photo est prise au tournant des trente glorieuses ; le coiffeur changeait de statut. Jusqu’à la guerre les femmes le fréquentaient pour des teintures et des permanentes, et quelques fois dans l’année pour une cérémonie ; les hommes n’y paraissaient souvent qu’en fin de semaine, quand une fête s’annonçait, pour faire la barbe. Un goût nouveau pour l’hygiène et le souci de son apparence venant, le coiffeur vit augmenter sa pratique.  

Papa appelait Jules le merlan ; cette désignation me laissait perplexe. Je savais que le merlan était un poisson de mer, et j’examinai le coiffeur chaque fois que l’occasion m’en était offerte ; mais je ne lui ai jamais vu d’écailles ou de nageoires. En revanche, publicité vivante de son établissement, il sentait bon le chypre et le cuir de Russie.

Le salon a assez belle allure ; il a même un petit aspect Arts déco, avec ses lignes droites et ses garde-corps en fer forgé à l’étage. Il avait autrefois accueilli un chapelier, ce qui explique les hauts-de-forme qu’on a laissés à ses extrémités. Sur le bandeau du haut figurent d’ailleurs à gauche, presque illisibles, les mots chapelier et modiste ; au centre le peintre en lettres a eu bien du mal à caser les deux f minuscules au milieu d’un mot écrit en majuscules…

 La vitrine expose une publicité pour du dentifrice, et pour les deux adversaires féroces de l’époque : la brillantine Forvil et la brillantine Roja ; j’ai encore en tête la chansonnette qui les signalait à la radio. Arrêtés dans leur promenade, deux garnements regardent l’objectif en espérant passer à la postérité. Ils y sont parvenus.

Anniversaire.

Maurepas, 12 décembre 1994.

Aujourd’hui c’est l’anniversaire de Cécile. Manon est très intéressée par les trente bougies que son oncle a allumées en coulisse et que sa maman va devoir souffler ; mais Manon est peut-être plus intéressée encore par le gâteau qu’elle distingue sous les bougies.

La vie est douce dans l’obscurité de ce La Tour familial aux teintes intimes ; ce tableau de bonheur calme nous montre comment la lumière qu’on apporte aux autres illumine une famille.

Alhambra.

Grenade, juillet 1956.

Du Sacromonte où dansent les gitans on voit le soleil se coucher sur les remparts de l’Alhambra, et rosir les sommets neigeux de la Sierra Morena si l’on n’est pas encore au temps de la canicule.

Les murailles de l’Alhambra sont tombées l’année même où l’Espagne découvrit l’Amérique ; et ceci nous vint de cela. Le Maure soupire en reprenant le chemin du désert après sept siècles passés en Espagne, où il avait apporté les jardins d’orangers et les bains parfumés.

L’Alhambra est un palais sans portes où l’eau murmure dans les salles de stuc ; depuis les fenêtres géminées on voit les maisons blanches descendre la colline jusqu’au río Darro. Dans les jardins du Generalife les fleurs de toutes nations exhalent les parfums de l’Orient ; il y a dans l’air comme une musique calme et entêtante, la musique des amours perdues et des exils sans retour.

Etretat.

Etretat, février 1997.

Malgré le ciel immaculé et le clair soleil on sent qu’il fait froid en cette belle journée de février ; il y a peu de promeneurs sur l’estran.

Les hautes falaises de calcaire aux rayures de silex décomptent les années par millions, comme les cercles d’un chêne qu’on vient de couper énumèrent les années de sa croissance ; c’est une immensité de temps qui s’expose là, au-dessus de l’horizon.

La Porte d’Aval va bientôt entrer dans l’ombre ; tout-à-l’heure, l’Aiguille suivra. Cette nuit Arsène Lupin viendra visiter son trésor.

Beaune.

Beaune, juillet 1997.


Le magnifique bâtiment voulu par le chancelier Rolin a été construit peu avant la découverte de l’Amérique, au temps des incunables. Initiative au profit des malades pauvres, l’hôtel-Dieu accueillait quelques dizaines d’indigents dans une immense salle où ils partageaient à deux un lit qui nous semble petit ; beaucoup pourtant n’étaient pas accoutumés à un tel luxe.

Beaune est en Bourgogne, et à l’époque c’était aussi la Flandre ; c’est la raison des tuiles vernissées dont le dessin est si typique. A l’étage une fine galerie en dentelle de bois dessert les locaux des soignants et de l’administration. Si l’hôtel-Dieu tire ses revenus du vin, le puits gothique au fond de la cour nous rappelle néanmoins que le liquide vital, c’est l’eau.

L’élégance des colonnes, la gaieté des hautes toitures colorées, la hauteur des lucarnes donnent une impression un peu irréelle, comme si on était entré dans un conte de fées. La teinte générale chaude – boiseries, pavage, toiture – renforce le sentiment de confort et de sécurité que procure déjà l’intimité de la cour, sorte de cloître laïc.

Il y a bien des merveilles dans l’hôtel-Dieu – chapelle, cuisine, apothicairerie, et d’abord le Jugement dernier de Rogier van der Weyden. Mais la grande merveille, c’est l’hôtel-Dieu lui-même.