Sur la Sarthe.

19 juillet 2007

L’air est serein, la péniche tranquille glisse. Le ciel est pur, l’eau à peine plissée. Sous le soleil doux la vie est calme.

Le moteur tourne au ralenti ; on n’avance pas beaucoup plus vite que le flot. De temps à autre on entend le cri vif d’une poule qui met en garde ses petits, ou l’envol ouaté d’un canard qui décolle lourdement. On a tout son temps pour lire et penser.

Il est dix heures. Très tôt le matin, quand les brumes se déchirent à peine dans les premiers rayons du soleil, on voit une loutre traverser la rivière ; plus tard les cygnes effrontés viennent observer le gros bateau en espérant peut-être en voir tomber quelque friandise. Á cette époque de l’année les oiseaux ont leurs poussins – petites boules de plumes agitées et piaillantes pour les canards, frères cygnes encore gris mais déjà majestueux. Dans le silence on constate que la vie est partout, sur les rives et dans les eaux, jeune et renaissante, impétueuse sous les grands arbres dont les ombrages s’inclinent dans le courant.

Les trois femmes lisent ou rêvent ; près d’elles le drapeau français flotte à peine. Tout est calme. La vie est douce.

Le Lude

Le Lude, août 1976

Au cœur de cette petite ville de la Sarthe, près du pont de pierre qui franchit le Loir – ou doit-on dire la Vivonne ? –  un grand château rassemble son troupeau de maisons blanches.

Car le tuffeau est partout, et même dans les murs de ce château qui se voulait fort. Mais sa construction s’est achevée à un moment où il n’était plus possible d’opposer des murailles, si épaisses soient-elles, aux couleuvrines du roi de France. Le Lude s’est donc transformé en demeure, en mesnil, et on a creusé d’amples fenêtres à meneaux pour faire entrer la lumière à travers les lourdes parois des tours. Le dernier remaniement a été celui de la façade Louis XVI, face à une roseraie protégée des regards par une dense rangée de marronniers.

A gauche du bâtiment s’étire le grand parc, ouvert au public, où les ludois aimaient faire une promenade dominicale ; on commençait par la vaste futaie, jusqu’aux Tourelles, et on revenait le long de la rivière. On flânait le long de l’eau sur la terrasse fleurie et on remontait par un escalier en colimaçon où les enfants se poursuivaient en tentant de s’effrayer. C’était un grand tour, on avait pris l’air, et en automne les garçons revenaient avec les poches pleines de beaux marrons d’Inde ronds et brillants ; c’était notre côté de chez Swann.

Le Lude a des murs blancs de pierre souvent sculptée et des toits bleus d’ardoise fine. C’est un joli village de la Loire. Mais il a perdu ses commerces, il a perdu ses artisans, il a laissé partir ses entreprises. Le Lude vit dans ses souvenirs, il vivra bientôt dans ses rêves, puis il ne vivra plus du tout.

Maître Yvon

Savigné-l’Évêque, juin 1955

On ne peut présenter d’image plus typique des paysans sarthois du début du XXème siècle. Lui porte une casquette, une chemise sans col et une veste de serge noire qui formaient quasiment l’uniforme des hommes ; son abondante moustache poivre et sel et la pipe qu’il serre entre ses dents, sans être nécessaires, sont néanmoins de très utiles compléments illustrant sa respectabilité. Son épouse porte la coiffe sarthoise, la gouline sans laquelle une femme ne sortait pas de chez elle. Ils ne sont pas aussi âgés qu’ils peuvent le sembler ; ils n’ont probablement pas soixante ans.

On l’appelle maître Yvon, et elle la maîtresse Yvon. Ils sont donc propriétaires du bien qu’ils exploitent et leur position sociale est assurée. Maître Yvon parlait d’une grosse voix lente où roulait le r touché de la campagne sarthoise, et cette voix me faisait un peu peur. La maîtresse, au contraire, sortait toujours une boîte de petits sablés lorsque j’arrivais, et le petit garçon de quatre ans était alors tout conquis.

Tous les lundis soirs ils jouaient à la manille coinchée avec Mésanger le coiffeur, parfois le samedi avec mes grands-parents. C’était des séances de rires et de protestations, le plus souvent agrémentées d’une tasse de café épouvantable et, pour les hommes, d’un fond de tasse de goutte meurtrière fabriquée avec les pommes du jardin et qui dépassait les cinquante degrés.