GCR 602

Sancergues, août 1963.

La photo montre une rue de Sancergues, village de petite importance à dix kilomètres de la Charité sur Loire ; entre les deux localités un pont franchit le fleuve. La rue est propre et déserte à l’exception de sept militaires et d’une femme en blanc.

Ils sont là six soldats à l’habillement disparate – de la veste matelassée à la tenue de sortie – autour d’une jeep à laquelle ils s’appuient ; tous regardent l’objectif. Au contraire un sous-officier – un margis, comme on dit dans le train des équipages, c’est-à-dire un sergent – regarde au loin et, sans doute, cherche à rendre manifeste la distance qu’il prend avec le laisser-aller de sa troupe. La jeep est un véhicule de la circulation routière, reconnaissable au double triangle vert et blanc sur le pare-chocs. A la porte du café une femme de l’établissement se réjouit de figurer sur la photo.

Le grand garçon bien habillé s’appelle About. Il pense visiter un peu la région puisque l’après-midi est libre. Au volant, Marsollier compte simplement laisser passer le temps, avec philosophie. Gasnier en revanche s’est habillé lui aussi, et espère qu’About lui permettra de l’accompagner. Le margis pour sa part est resté en treillis, car il souhaite rendre parfaitement clair qu’il ne se divertira pas avec la troupe ; il porte d’ailleurs le képi auquel son grade lui donne droit et qui signale son autorité.

C’était au temps où les garçons faisaient, en France, un service militaire d’une durée variable suivant les époques et les événements ; en temps normal ils considéraient seulement ce passage sous les drapeaux comme une perte de temps, apprenaient à fumer et parfois à boire, attendaient impatiemment leurs permissions ; ils détestaient l’armée et les militaires, montaient des gardes, tiraient au flanc, apprenaient à tirer, à conduire et à marcher au pas. Après quelques années cependant ils regrettaient ce temps de leur jeunesse qu’ils considéraient ensuite avec affection le reste de leur vie.

Ostension.

Lloret de Mar, juin 1963

Il fait déjà chaud dans le petit port pittoresque de Lloret ; soixante jours après Pâques, comme le prescrit le droit canon depuis sept siècles, l’on célèbre la Fête Dieu.

La procession sort de l’église et va traverser une bonne part de la ville pour proclamer le mystère de la transsubstantiation. En tête les rangs des petites filles – jupes plissées bleu marine, chemisier et chaussettes blanches et, déjà, voile léger couvrant les cheveux (cet instrument de séduction qu’il faut cacher avec modestie) – se sont écartés pour ne pas piétiner le dessin tracé au sol pendant la nuit ; dans une tenue austère une sœur en tête et l’autre en queue de ce petit troupeau assurent la discipline.

La figure au sol a été dessinée avec des pétales de fleurs et des feuilles fraîches ; on distingue dans le fond de l’image, d’où la procession arrive, que le sol là aussi était décoré de la même manière.

En ce temps-là le franquisme est incontesté ; la religion catholique est un pilier de l’ordre et de l’unité morale de la nation ; on ne parle qu’Espagnol en Catalogne. Un défilé comme celui-ci est une manifestation officielle, la Garde Civile y participe.

Mais un sentiment plus ambigu commence à émerger. Si cette fête est conçue comme un spectacle ; si elle attire par son aspect artistique ; si on en parle aussi comme d’une attraction ; si elle est photographiée et, chose nouvelle, filmée – alors, pourquoi ne pas s’en servir pour attirer le touriste et favoriser le commerce ?

Le ver est dans le fruit. Le tourisme et le commerce vont libérer les désirs et les appétits ; les idées et les opinions vont circuler. L’horizon de l’État totalitaire se charge de nuages.