
La famille Mésanger – Jules et son épouse, sa fille Thérèse et la petite-fille Muriel – est saisie à la porte du salon de coiffure de Savigné, grosse bourgade à douze kilomètres du Mans. C’est là que je suis né, au bureau de poste situé juste après le tailleur dont on voit la vitrine à droite. La famille Mésanger comptait parmi les amis les plus proches de mes grands-parents.
La photo est prise au tournant des trente glorieuses ; le coiffeur changeait de statut. Jusqu’à la guerre les femmes le fréquentaient pour des teintures et des permanentes, et quelques fois dans l’année pour une cérémonie ; les hommes n’y paraissaient souvent qu’en fin de semaine, quand une fête s’annonçait, pour faire la barbe. Un goût nouveau pour l’hygiène et le souci de son apparence venant, le coiffeur vit augmenter sa pratique.
Papa appelait Jules le merlan ; cette désignation me laissait perplexe. Je savais que le merlan était un poisson de mer, et j’examinai le coiffeur chaque fois que l’occasion m’en était offerte ; mais je ne lui ai jamais vu d’écailles ou de nageoires. En revanche, publicité vivante de son établissement, il sentait bon le chypre et le cuir de Russie.
Le salon a assez belle allure ; il a même un petit aspect Arts déco, avec ses lignes droites et ses garde-corps en fer forgé à l’étage. Il avait autrefois accueilli un chapelier, ce qui explique les hauts-de-forme qu’on a laissés à ses extrémités. Sur le bandeau du haut figurent d’ailleurs à gauche, presque illisibles, les mots chapelier et modiste ; au centre le peintre en lettres a eu bien du mal à caser les deux f minuscules au milieu d’un mot écrit en majuscules…
La vitrine expose une publicité pour du dentifrice, et pour les deux adversaires féroces de l’époque : la brillantine Forvil et la brillantine Roja ; j’ai encore en tête la chansonnette qui les signalait à la radio. Arrêtés dans leur promenade, deux garnements regardent l’objectif en espérant passer à la postérité. Ils y sont parvenus.
