Gallerande.

Luché-Pringé, 8 mai 2005.

Réellement, un château ? Vous êtes sûrs ? Pas une construction réalisée par les studios Disney ? Ces mâchicoulis suspects, ces tours remarquablement cylindriques, ces toitures en poivrière…

Eh bien non, Gallerande n’est pas un château Potemkine. Il date du XIème siècle.

Cette forteresse est restée dans la même famille pendant cinq cents ans (avec une éclipse d’une demi-douzaine d’années, où il fut abandonné aux anglais), jusqu’à la Révolution ; après l’Empire il est resté dans la famille de Sarcé pendant cent cinquante ans, jusqu’à nos jours, jusqu’à la mort de la comtesse Anne de Ruillé.

Etonnante personne, cette comtesse. Passionnée de tauromachie, elle quittait souvent son château de village pour une plaza de toros espagnole ou mexicaine, puis revenait à ses affaires. Au titre de ses affaires une place éminente était faite à l’ordre de Malte, dont la comtesse était membre et à qui, à sa mort, elle légua le château.

Mais voici qu’à sa mort on trouva, entre son lit et la cloison, dissimulé aux yeux de tous, un tableau de Georges de La Tour, Saint Thomas à la pique, pour lequel une souscription fut lancée par le musée du Louvre qui rapporta 32 millions de francs. Le château fut ensuite vendu par l’Ordre à un riche américain.

On ne le visite pas ; pas plus aujourd’hui que sous la comtesse, et pas plus sans doute que pendant la guerre de Cent ans.

Ballons.

Vivoin, juillet 2002.

La ville de Vivoin, avec le concours du Conseil Général, a bien fait les choses. On prévoyait que juillet serait exempt de pluies et que, la moisson faite, on disposerait d’une vaste éteule pour y rassembler les montgolfières ; on ne s’était pas trompé. Les voici donc en début d’après-midi, alanguies sur le chaume, prêtes à prendre leur envol sous une brise légère, légère…

Ici et là les rudes nacelles d’osier s’emplissent de voyageurs, le souffle rauque des brûleurs gonfle les enveloppes colorées. Des voitures se préparent à prendre la route pour récupérer le ballon que l’habile aérostier aura fait atterrir dans un parc, sur une prairie, près d’un jardin. Une famille stupéfaite aura ainsi vu débarquer en silence près de chez elle cet équipage affairé sorti d’un livre de Jules Verne.

Château et vaches en pré.

Bazouges, 8 mai 2005.

Le château de Bazouges a presque les pieds dans l’eau ; il est habillé comme un paysan – c’est une tenue qui ne déplaît pas aux plus titrés des aristocrates. Il s’est enfoncé dans sa campagne en bougonnant, il a fui les artifices de la ville et a refusé de prestigieuses orangeraies pour s’entourer de communs cagneux, mais robustes et travailleurs.

Ses hautes toitures précieusement entretenues pourraient servir de greniers ; quelques fenêtres effilées montrent qu’il sait ce qu’est l’élégance même s’il n’en fait pas étalage, contrairement à ces oisifs de cour pour qui il n’a que du mépris. Dans le passé il a applaudi les physiocrates, et certainement il aurait accueilli Jovellanos avec plaisir.

Il tient pourtant à ce que son goût de la terre et de son peuple ne soit pas confondu avec la bassesse du démagogue ; ses mâchicoulis disent son ancienneté et sa noblesse, il prendrait les armes s’il l’estimait nécessaire.

En attendant il surveille du coin de l’œil quelques vaches qu’on ne lui a pas confiées mais dont il apprécie la présence. Le château de Bazouges est un vrai noble, mais c’est aussi un cultivateur consciencieux.

Milou en juillet.

Le Lude, juillet 2010.

Comme chaque année à la mi-juillet c’est la fête au bord de l’eau dans la maison de La Courbe. Après le repas une trentaine d’invités forment de petits groupes ici ou là, le plus souvent à l’ombre et jamais bien loin d’un pichet de rosé frais. Il y a quelques lunettes de soleil et des panamas légers, parfois chipés par les filles qui leur trouvent bien de l’élégance.

Huit commensaux se sont installés juste au bord du Loir et se sont alanguis au murmure de son cours paresseux ; on suppose des conversations policées, on voit qu’aucun geste ne souligne ou ne réfute ; au-delà du savoir-vivre on distingue que la parole sert ce jour-là à exprimer l’empathie et la bienveillance.

Verte nature, verte rivière, au fort de l’été l’amitié fait rage.

A la porte du salon.

Savigné l’Evêque, juin 1955.

La famille Mésanger – Jules et son épouse, sa fille Thérèse et la petite-fille Muriel – est saisie à la porte du salon de coiffure de Savigné, grosse bourgade à douze kilomètres du Mans. C’est là que je suis né, au bureau de poste situé juste après le tailleur dont on voit la vitrine à droite. La famille Mésanger comptait parmi les amis les plus proches de mes grands-parents.

La photo est prise au tournant des trente glorieuses ; le coiffeur changeait de statut. Jusqu’à la guerre les femmes le fréquentaient pour des teintures et des permanentes, et quelques fois dans l’année pour une cérémonie ; les hommes n’y paraissaient souvent qu’en fin de semaine, quand une fête s’annonçait, pour faire la barbe. Un goût nouveau pour l’hygiène et le souci de son apparence venant, le coiffeur vit augmenter sa pratique.  

Papa appelait Jules le merlan ; cette désignation me laissait perplexe. Je savais que le merlan était un poisson de mer, et j’examinai le coiffeur chaque fois que l’occasion m’en était offerte ; mais je ne lui ai jamais vu d’écailles ou de nageoires. En revanche, publicité vivante de son établissement, il sentait bon le chypre et le cuir de Russie.

Le salon a assez belle allure ; il a même un petit aspect Arts déco, avec ses lignes droites et ses garde-corps en fer forgé à l’étage. Il avait autrefois accueilli un chapelier, ce qui explique les hauts-de-forme qu’on a laissés à ses extrémités. Sur le bandeau du haut figurent d’ailleurs à gauche, presque illisibles, les mots chapelier et modiste ; au centre le peintre en lettres a eu bien du mal à caser les deux f minuscules au milieu d’un mot écrit en majuscules…

 La vitrine expose une publicité pour du dentifrice, et pour les deux adversaires féroces de l’époque : la brillantine Forvil et la brillantine Roja ; j’ai encore en tête la chansonnette qui les signalait à la radio. Arrêtés dans leur promenade, deux garnements regardent l’objectif en espérant passer à la postérité. Ils y sont parvenus.

Sur la Sarthe.

19 juillet 2007

L’air est serein, la péniche tranquille glisse. Le ciel est pur, l’eau à peine plissée. Sous le soleil doux la vie est calme.

Le moteur tourne au ralenti ; on n’avance pas beaucoup plus vite que le flot. De temps à autre on entend le cri vif d’une poule qui met en garde ses petits, ou l’envol ouaté d’un canard qui décolle lourdement. On a tout son temps pour lire et penser.

Il est dix heures. Très tôt le matin, quand les brumes se déchirent à peine dans les premiers rayons du soleil, on voit une loutre traverser la rivière ; plus tard les cygnes effrontés viennent observer le gros bateau en espérant peut-être en voir tomber quelque friandise. Á cette époque de l’année les oiseaux ont leurs poussins – petites boules de plumes agitées et piaillantes pour les canards, frères cygnes encore gris mais déjà majestueux. Dans le silence on constate que la vie est partout, sur les rives et dans les eaux, jeune et renaissante, impétueuse sous les grands arbres dont les ombrages s’inclinent dans le courant.

Les trois femmes lisent ou rêvent ; près d’elles le drapeau français flotte à peine. Tout est calme. La vie est douce.