Aujourd’hui
c’est l’anniversaire de Cécile. Manon est très intéressée par les trente bougies
que son oncle a allumées en coulisse et que sa maman va devoir souffler ;
mais Manon est peut-être plus intéressée encore par le gâteau qu’elle distingue
sous les bougies.
La
vie est douce dans l’obscurité de ce La Tour familial aux teintes
intimes ; ce tableau de bonheur calme nous montre comment la lumière qu’on
apporte aux autres illumine une famille.
La
ville tchèque de Karlovy Vary, station thermale célèbre depuis le XIVème siècle,
est surtout connue sous son nom allemand de Carlsbad (comme Mariánské Lázně est surtout connue sous le nom de Marienbad) ; ses
sources d’eau chaude, acidulées par surcroît, étaient recherchées à une époque
où on cherchait à soulager puisqu’on ne savait pas guérir. Le traitement relève
bien d’une attitude judéo-chrétienne où l’on sait que tout s’acquiert dans la
souffrance, car il faut une grande détermination pour boire ces liquides chauds
au goût infect.
Il
est possible que certains curistes aient retiré un soulagement de ces
soins ; en tout cas il fallait une notable aisance financière pour
profiter de leurs bienfaits pendant toute une cure. La saison des bains était d’ailleurs
un moment de retrouvailles entre l’aristocratie européenne, les grandes
fortunes, les artistes en vue, les politiques influents. Les villes d’eaux devenaient
des centres intellectuels à la mode, on y construisait des palaces, des
colonnades, des jardins, des promenades. Cette vie mondaine dans le luxe, la mélancolie
romantique, le mal de vivre, tout se rassemble dans la notion de mitteleuropa.
L’image nous montre une des rues admirables de Karlovy Vary, avec ses façades pastel, ses massifs fleuris, sa forêt toujours proche. Il est tôt dans l’après-midi, on est un lundi, la ville somnole ; les curistes font la sieste. Seule une passante regarde autour d’elle avec curiosité ; perdue dans cette ville où ne la guette que son destin elle pourrait être un personnage de Stefan Zweig.
Dingle,
péninsule de Dingle, comté du Kerry – l’Irlande profonde, au moins autant que
les villages les plus reculés du Connemara. Avec, en plus, toutes les
plaisanteries sur les kerrymen qui
sont le fonds de commerce des irish jokes.
Le
bureau de poste est vert comme s’il était un drapeau de l’Irlande ; un
vert sans nuance, un vert inimitable, un vert de leprechaun. Le nom du bureau et de la ville sont en gaélique,
puisqu’on se trouve en gaeltacht.
Assis
sur l’appui de la fenêtre, un irlandais attend. Il n’attend pas l’ouverture du
bureau, qui est ouvert. Il attend, comme le peuple irlandais dans son ensemble.
Pour Becket, il attend Godot ; pour Synge, le baladin du monde occidental
attend un événement, une rédemption, un pardon.
De l’autre côté, un vélo somnole. Lui aussi attend.
Si la Grèce est une des racines de notre culture, l’Acropole est la mémoire de la Grèce ; et sur l’Acropole un des temples les plus admirés, c’est l’Érechtheion.
On
reconnaît son élégance, on apprécie sa mesure face au Parthénon, qu’il
accompagne sans que l’un porte ombrage à l’autre. Mais c’est par le portique
des korés qu’il a surtout frappé les
esprits.
Ce
portique est supporté par six jeunes femmes, elles aussi élégantes et sereines
– les Caryatides. Le sculpteur – ou l’architecte,
ou les deux – a travaillé ces six statues avec une finesse caractéristique de
l’art grec. Les commentateurs les plus savants ont exposé ce qu’il convient d’observer
dans les drapés, les attitudes – déhanchement, fléchissement symétrique des genoux
– ; et l’habileté technique de leurs tresses, qui leur permettent de
porter une lourde charge sans que l’artiste ait dû leur épaissir le cou.
Mais
pour nous, visiteurs d’un instant qui nous contentons d’admirer sans trop savoir,
ce portique est simplement émouvant. A côté de l’immense Parthénon proche des
Dieux, nous sommes devant ces six jeunes femmes comme devant des amies
terrestres, attentives et dévouées, qui nous donnent en silence une leçon
domestique. Elles nous disent que le travail est un accomplissement et qu’il peut
rendre beau ; elles annoncent Marthe.
Plaka est le plus
ancien quartier d’Athènes, au pied de l’Acropole ; c’est un labyrinthe largement
piétonnier de ruelles et de jardins que se disputent marchands de souvenirs,
restaurants typiques, orfèvres de petit aloi. On s’y perd avec plaisir, car au
détour de toutes les sentes on lève la tête et la silhouette tutélaire du
Parthénon nous remet dans le droit chemin.
Sur
cette photo la rue est encore large, il y a un trottoir et une voiture ;
on n’est donc encore qu’à la lisière du vieux quartier.
A
chaque pas on rencontre des marchands grecs qui attendent la pratique en jouant
au jacquet ; des spectateurs attentifs analysent la chance et la tactique
de chaque joueur. Les pions claquent sur le tableau, les dés roulent, on
s’exclame et on invoque les divinités de l’Olympe, tout près d’ici.
La ville tendre, la ville douce, est caressée par les derniers rayons dorés du soleil. Ses immeubles précieux sont à l’échelle humaine ; ne dépassent que quelques dômes – dont celui, doré à la feuille d’or, des Invalides -, la tour de l’hôtel Concorde à la porte Maillot et entre les deux la masse carrée de l’Arc de Triomphe, dans la brume du couchant la cité moderne de la Défense, et naturellement la silhouette élancée de la Tour Eiffel.
Une
ligne sombre sur la droite nous indique le lit de la Seine le long duquel on
distingue le Grand et le Petit Palais. On ne voit donc que le nord-ouest de
Paris, mais en se déplaçant on peut avoir un panorama complet sur la ville.
Il
n’y a que la Tour Montparnasse, erreur architecturale inexcusable, qu’on ne
voit pas de cet observatoire.
Où
se trouve-t-on donc pour avoir une vue si belle et si complète sur Paris ?
Mais en haut de la Tour Montparnasse, pardi !
Pour
arriver à l’Anse des Châteaux en venant de Pointe à Pitre on passe Sainte Anne
et on quitte la route nationale à Saint François. Il faut encore six ou sept
kilomètres d’un chemin malaisé au long d’une côte ventée pour arriver à la
pointe des Châteaux. Là, dans le bruit des vagues immenses venues de si loin, face
à la Désirade, les rouleaux de l’Océan blanchissent le sable doré de la
Guadeloupe.
La
grande houle a traversé l’Atlantique ; elle vient des vieux pays qui ont
longtemps ignoré que là-bas, vers l’ouest, le monde continuait. L’Océan est
aussi grand que le ciel, aussi chargé d’inquiétudes et de promesses, de fureur
et de sérénité. L’Océan s’abat sur les rochers qui prétendent s’opposer à lui,
et à la longue il les réduit en poudre. L’Océan ignore le temps et la fatigue.
A
l’endroit même où l’écume touche le sable une jeune femme presque nue contemple
la puissance formidable de la vague qui va arriver ; elle comprend que la mer
saisit et emporte, qu’on ne gagne contre elle que des batailles d’un moment.
Elle hésite à confier son corps bruni à la caresse de l’eau.
Le
soleil du Tropique est chaud, la mer est tiède, les sirènes l’appellent de leur
chant. Méfie-toi pourtant, jeune baigneuse !
J’aime la photo.
Je n’analyserai pas les raisons de ce penchant, qui doit sans doute beaucoup au souhait d’arrêter le temps et de faire durer les souvenirs. Mais ne peut-on dire cela de toutes les formes d’art, et même d’activité humaine ? Écrire, bâtir, planter, c’est espérer de l’avenir, c’est se battre un peu contre le temps.
Pour autant faire une photo n’est pas une activité solitaire ; c’est aussi chercher à communiquer un goût, un étonnement, une admiration.
Voilà pourquoi j’ai retenu les documents qui suivent parmi les 100 000 que j’ai réalisés , pour les montrer à mes amis et leur faire partager l’émotion qu’ils m’ont procurée ; dans ces images il y a des paysages, des villes, des parents ou des amis, des lieux célèbres et des lieux intimes. Et pour aider chacun à comprendre pourquoi cette image est là, j’ai déposé à ses pieds quelques mots d’explication.