Les
îles Borromées somnolent dans l’air tendre et frais du lac Majeur. On y vient
pour le rêve, pour la lumière, pour la nostalgie – le cadre ressemble à un Lido
de Stefan Zweig ou à une de ces croisières sur le Nil que conte Agatha
Christie.
De
grands hôtels anciens s’étirent le long de la rive. Sur les terrasses que
fréquentent « des gens élégants dans l’odeur pesante des lauriers »
on entend les cuillers d’argent tinter contre les tasses de thé.
Sur
l’Île des Pêcheurs on déjeune de poisson en buvant un vin frais ; à Isola
Bella les paons blancs nous toisent dans les allées des jardins surannés ; dans
les caves de galets des palais baroques dorment de troublants hermaphrodites.
Il
est tôt. Le soleil se lève là-bas, vers l’Italie, et le ciel prend les couleurs
de l’aurore aux doigts de rose. Une grande flambée couvre les sommets de Nice,
les baous à peine éveillés s’imprègnent d’une teinte délicate ; une fumée
s’élève à Saint Jeannet – on y brûle quelques branchages sans doute. Tout près
de cette fumée, mais très loin, on distingue les sommets blancs du Mercantour
que l’hiver a couverts de neige.
Au
pays niçois la Nature reste verte en hiver ; on ne connaît pas le
décharnement que la froidure impose dans les pays du Nord. A celui qui ne sait
quand cette image a été faite l’idée pourrait venir d’un paysage de printemps.
C’est
aujourd’hui dimanche, et la basilique est comble. De croyants sans doute, et
peut-être aussi d’agnostiques venus pour admirer Saint Marc, ce qui est une
autre forme de la foi.
Nous
sommes entrés avec les quelques touristes du dimanche matin ; nous n’avons
le droit de visiter que le musée de la basilique et les étages au-dessus de la
foule des fidèles. Mais c’est un plaisir rare de marcher à cette hauteur en
profitant de la musique et des chants juste sous la voûte illuminée, si proche,
si illustrée, si inspirée.
La
lumière entre à flots par des ouvertures pourtant médiocres ; mais la
mosaïque d’or reflète chaque rayon et lui offre une réverbération inouïe. Il ya
là, dans les courbures circulaires du plafond, quelques personnages bleus et
carmin ; on a semé à leurs pieds des lignes de latin pour édifier ceux qui
savaient lire. Mais partout l’or flambe – c’est le fond de toutes ces images,
c’est le fond de toutes choses. La lumière qui vient de partout nous égare et nous
plonge dans une ivresse.
La
Sérénissime a construit sa fortune sur le commerce, mais aussi sur la violence.
Elle ne s’est jamais embarrassée de scrupules ou de remords. Elle a volé,
confisqué, partout où cela était possible. Après Babylone, après Istanbul, elle
a construit par la force un empire auquel nous devons beaucoup et qui nous a
faits ce que nous sommes.
L’or
de sa voûte la plus sacrée n’est pas seulement la plus grande gloire de
Venise ; c’est aussi l’élégance, c’est l’esprit, c’est enfin paradoxalement
l’humanisme qui nous sont nés de cette richesse.