Etretat.

Etretat, février 1997.

Malgré le ciel immaculé et le clair soleil on sent qu’il fait froid en cette belle journée de février ; il y a peu de promeneurs sur l’estran.

Les hautes falaises de calcaire aux rayures de silex décomptent les années par millions, comme les cercles d’un chêne qu’on vient de couper énumèrent les années de sa croissance ; c’est une immensité de temps qui s’expose là, au-dessus de l’horizon.

La Porte d’Aval va bientôt entrer dans l’ombre ; tout-à-l’heure, l’Aiguille suivra. Cette nuit Arsène Lupin viendra visiter son trésor.

Beaune.

Beaune, juillet 1997.


Le magnifique bâtiment voulu par le chancelier Rolin a été construit peu avant la découverte de l’Amérique, au temps des incunables. Initiative au profit des malades pauvres, l’hôtel-Dieu accueillait quelques dizaines d’indigents dans une immense salle où ils partageaient à deux un lit qui nous semble petit ; beaucoup pourtant n’étaient pas accoutumés à un tel luxe.

Beaune est en Bourgogne, et à l’époque c’était aussi la Flandre ; c’est la raison des tuiles vernissées dont le dessin est si typique. A l’étage une fine galerie en dentelle de bois dessert les locaux des soignants et de l’administration. Si l’hôtel-Dieu tire ses revenus du vin, le puits gothique au fond de la cour nous rappelle néanmoins que le liquide vital, c’est l’eau.

L’élégance des colonnes, la gaieté des hautes toitures colorées, la hauteur des lucarnes donnent une impression un peu irréelle, comme si on était entré dans un conte de fées. La teinte générale chaude – boiseries, pavage, toiture – renforce le sentiment de confort et de sécurité que procure déjà l’intimité de la cour, sorte de cloître laïc.

Il y a bien des merveilles dans l’hôtel-Dieu – chapelle, cuisine, apothicairerie, et d’abord le Jugement dernier de Rogier van der Weyden. Mais la grande merveille, c’est l’hôtel-Dieu lui-même.

La fête du pain.

Créans, octobre 1996.


Avec le succès du bio, c’est le grand retour des fours à pain dans notre campagne sarthoise. A Créans nous avons de la chance, car c’est le minotier qui invite ses voisins, ses amis et ses parents à manger le pain fait de ses farines.

Le four est circulaire et voûté, construit en briques ; on peut ramper à l’intérieur pour le réparer, mais l’étroitesse accable de claustrophobie. Il y avait un art pour construire le four, une technique pour le chauffer, des règles pour l’utiliser.

On le chauffe en y brûlant des fagots épais dont on ôte les cendres quand ils sont consumés ; le boulanger y enfourne alors les miches qui reposaient, et qui vont dorer pendant une vingtaine de minutes. Quand on les retire c’est le moment de faire cuire des pizzas, puis des tartes, dans la chaleur qui décroît. Mes grands-parents me racontaient que, dans les villages d’autrefois où le boulanger allumait son four une ou deux fois la semaine seulement, les femmes attendaient devant chez lui, tarte à la main, le moment où il les inviterait à profiter de cette cuisson gratuite…

Le four de Daniel est dans la cuisine de Créans ; c’est là qu’habitait le père de mon père. Une fois cuit, son pain reste souple plusieurs jours ; mais aujourd’hui nous sommes venus nombreux, il n’en restera pas beaucoup pour demain…

Le manoir d’Auffay.

Auffay, octobre 1996


Le manoir est niché dans la verdure, près de la Durdent. Une motte proche révèle son ancienneté ; il a parc, colombier et quelques fleurs.

On le dit Renaissance ; pour la date, c’est exact. Mais il ne présente pas l’harmonie des grands bâtiments blancs que ce terme évoque, par l’habitude qu’on a d’y imaginer les douceurs du Val de Loire et les grandes pelouses où de belles dames arboraient leurs robes chatoyantes.

C’est que nous sommes en Normandie, dans une Normandie attentive à économiser. Par exemple, on ne perce pas ces ouvertures prétentieuses tout juste bonnes à gaspiller le chauffage en hiver et à faire entrer la canicule en été ; on ne creuse pas de ces fossés coûteux qu’il faut ensuite entretenir, souvent fleurir, parfois même noyer d’eau qui attaque les joints et les fondations… Pour être juste il faut préciser cependant que l’image montre l’arrière du bâtiment, et que sa façade est beaucoup plus riante.

Le charme exceptionnel du manoir tient pour l’essentiel aux matériaux et à l’usage qui en est fait. L’architecte a étagé, en couches successives, le tuffeau, la brique et, touche délicate et assez fréquente en Normandie, le silex blond et noir ; il a tracé, en jouant sur la couleur, tout un appareil de motifs et de fresques. Il a ainsi donné au manoir une gaieté un peu étrange qui surprend quand on le découvre dans une clairière de ses bois noirs.

Hovercraft !

Douvres, années ’70

Au cours des âges on a imaginé bien des façons de traverser la Manche ; il fut peut-être même un temps où il fut possible à l’homme de la traverser à pied quand elle était prise par les glaces.

A part les évidentes traversées en bateau nous n’oublions pas cette belle journée ensoleillée de juillet 1909 où Louis Blériot franchit le Channel sur un avion de sa fabrication ; nous avons vécu cette autre journée de 1994 où un tunnel réunit les deux pays.

Aujourd’hui, nous montons avec la voiture à bord du hovercraft, qui pour la circonstance a pris le nom de la compagnie Hoverspeed. Cette large plateforme posée sur de gros boudins de caoutchouc flotte sur le sol et sur l’eau ; quand arrive le moment du départ des compresseurs injectent de l’air sous le véhicule qui se soulève de quelques dizaines de centimètres, les hélices aériennes accélèrent, le hovercraft descend sur l’eau, prend de la vitesse et sort du port. Il efface les vagues à conditions qu’elles ne soient pas trop fortes, et en trente ou quarante minutes il vient s’échouer de l’autre côté de la Manche sur une surface de ciment qui lui sert de piste d’atterrissage. Alors le rythme des moteurs baisse, le véhicule s’affaisse, on peut sortir.

Le hovercraft n’est pas très confortable ; il est bruyant, on est attaché sur son siège comme en voiture ; mais il est rapide et son « appontement » est immédiat. On ne sait quel mot employer pour le désigner ; les règlements internationaux restent dans une grande perplexité. Ce n’est pas un avion, mais il survole l’eau ; ce n’est pas un bateau, mais il flotte s’il le faut ; ce n’est pas une automobile, mais il se déplace avec agilité sur la terre ferme. On lui a même inventé le nom de navion, terme qui a été ensuite offert à un autre véhicule lui aussi à « effet de sol »…

Un mariage à Clermont.

Clermont-Créans, juillet 1961

Image touchante que celle de ce mariage au tournant de la tradition et du modernisme, dans une calme campagne française…

Les nouveaux époux sont accompagnés par un bouquet de petites filles dont l’habillement est un bon exemple du mouvement en cours. Toutes les cinq couronnées de fleurs, bouquet en main, sourire aux lèvres, elles illustrent la chasteté de l’épouse ; pourtant elles portent de jolies robes de ce vichy rose qui est, au début des années soixante, le tissu fétiche de BB, la plus sulfureuse des séductrices innocentes. Et, malgré la présence de gants de dentelle qui exposent combien elles ont les mains propres, leur tenue se différencie avec les âges pour accepter l’arrivée de la féminité : les deux petites sont presque vêtues de blanc, les deux moyennes portent un bijou par-dessus leur col de croquet, la robe de l’adolescente se boutonne, et donc se déboutonne, et un petit nœud à son col attire le regard des garçons…

La mariée en robe de satin éblouissant montre un visage serein, comme il convient à la maîtresse d’un foyer qui se fonde ; voile, couronne, bouquet et gants proclament sa sagesse.

Son époux officier ne porte encore qu’une barrette ; il entre dans la carrière. Il est un peu effrayé par tout ce cérémonial, affaire de femmes, dont on embarrasse une opération qui lui semblait simple. A son côté un jeune garçon, aussi perplexe que lui, est chargé d’assumer face aux fillettes la place des hommes : tenue sobre, boutons de manchettes, nœud papillon.

Il fait beau, l’arbre sous lequel ils se sont regroupés apporte un peu de fraîcheur, le mariage est réussi.

Les mariages vont bientôt perdre de cette solennité, de cette force d’engagement. Ils vont perdre aussi sans doute un peu de leur signification, jusqu’à perdre un jour, peut-être, de leur utilité…

Le Lude

Le Lude, août 1976

Au cœur de cette petite ville de la Sarthe, près du pont de pierre qui franchit le Loir – ou doit-on dire la Vivonne ? –  un grand château rassemble son troupeau de maisons blanches.

Car le tuffeau est partout, et même dans les murs de ce château qui se voulait fort. Mais sa construction s’est achevée à un moment où il n’était plus possible d’opposer des murailles, si épaisses soient-elles, aux couleuvrines du roi de France. Le Lude s’est donc transformé en demeure, en mesnil, et on a creusé d’amples fenêtres à meneaux pour faire entrer la lumière à travers les lourdes parois des tours. Le dernier remaniement a été celui de la façade Louis XVI, face à une roseraie protégée des regards par une dense rangée de marronniers.

A gauche du bâtiment s’étire le grand parc, ouvert au public, où les ludois aimaient faire une promenade dominicale ; on commençait par la vaste futaie, jusqu’aux Tourelles, et on revenait le long de la rivière. On flânait le long de l’eau sur la terrasse fleurie et on remontait par un escalier en colimaçon où les enfants se poursuivaient en tentant de s’effrayer. C’était un grand tour, on avait pris l’air, et en automne les garçons revenaient avec les poches pleines de beaux marrons d’Inde ronds et brillants ; c’était notre côté de chez Swann.

Le Lude a des murs blancs de pierre souvent sculptée et des toits bleus d’ardoise fine. C’est un joli village de la Loire. Mais il a perdu ses commerces, il a perdu ses artisans, il a laissé partir ses entreprises. Le Lude vit dans ses souvenirs, il vivra bientôt dans ses rêves, puis il ne vivra plus du tout.