La lande de Haworth.

Haworth, août 1980.

Douce et vallonnée, souple au regard comme un velours, cette lande du Yorkshire a pourtant inspiré les romans les plus sombres qui soient. On y vient en pèlerinage du monde entier pour rejoindre les héroïnes malheureuses qui ont fait pleurer d’innombrables lecteurs, et pas seulement des demoiselles. Amours contrariées, maladies éprouvantes, mort de peine et de douleur, mariages trompeurs – rien n’est épargné au lecteur ; la lande prête son décor dénudé à ces tragédies qui se déroulent, pour l’essentiel, aux Hauts de Hurlevent.

Ce fut le seul livre d’Emily Brontë. L’année même de sa publication sa sœur Charlotte édita Jane Eyre, qui connut un succès phénoménal ; on connaît l’histoire de cette orpheline volontaire et vertueuse qui traversera les plus grandes épreuves avant de trouver la paix dans un mariage d’amour longtemps différé.

La lande sous le soleil donne une impression de bonheur calme ; c’est pourtant une vie sombre et difficile que connurent les sœurs Brontë chez leur père – un pasteur désespéré par la mort de sa femme, dont la demeure hostile et froide, qu’on appelle dorénavant à Haworth le Parsonage, est devenue un musée.

Un grand tableau dans le Parsonage rassemble les mystères et les funestes pressentiments qu’inspire la demeure et qui traversent les livres des sœurs Brontë. Sur ce grand portrait des filles – Charlotte, Emily, Anne – on reconnaît le décor, on comprend la tristesse de leur vie. Et si on l’examine attentivement, dans un espace vide entre les sœurs on voit apparaître le portrait transparent, fuligineux, du frère aimé et mort trop tôt – un fantôme de frère, celui-là même qui a réalisé le tableau.

Windsor.

Windsor, novembre 1981.


Il fait frais, une brume légère renforce la perspective atmosphérique. Hormis naturellement le gazon, qui en ces lieux royaux doit montrer ce que le jardinier anglais sait faire, la scène est imprégnée de gris : les forts de granit terrible, la chapelle Saint-Georges à laquelle des pilastres à la mode palladienne pourraient donner une allure italienne mais qui évoquent plutôt le gothique perpendiculaire, la chaussée lisse, les pavements soignés, le ciel lui-même. La seule douceur dans cette tristesse est apportée par le couple du premier plan, dont la femme s’abandonne avec tendresse sur l’épaule de son homme.

Windsor est le plus grand château habité du monde ; c’est aussi la retraite de week-end préférée de la famille royale britannique, qui ne manque pas de résidences secondaires. Fondé par Guillaume le Conquérant, s’il vous plaît, il a surtout permis aux souverains de la perfide nation de se doter d’un nom d’emprunt pour faire oublier ses origines : la famille de Saxe Cobourg-Gotha se débarrassa ainsi pendant la première guerre mondiale de ses oripeaux germaniques pour être connue désormais sous le nom de Windsor. Cet avatar figure sur ses passeports, qu’on ne lui demande jamais.

Le lieu illustre le désordre du monde et le goût permanent des anglais pour le nonsense ; par exemple, la reine Mary créa dans ce château farouche et sombre… une maison de poupée aujourd’hui très visitée ; on découvrit naguère que le parc était établi sur une nappe de pétrole évaluée à un milliard de dollars. Et il y a peu la Reine a fait planter dans ce même parc 16 000 ceps grâce auxquels la famille royale produira son propre… champagne. Espérons que ces nouveaux viticulteurs trouveront, là encore, un nom d’emprunt pour baptiser leur boisson septentrionale.

Au Flanagan.

Londres, octobre 1984.

Avons-nous assez aimé les Flanagan ! C’était trois restaurant de Londres, l’un sur Kensington High St, l’autre sur Baker St (tout près de chez Holmes) ; le dernier était plus loin du centre, vers Elephant & Castle, et servait uniquement du poisson.

Nous fréquentions surtout les deux premiers, presque semblables. Le style Flanagan tenait d’abord à la convivialité du lieu ; il y avait un piano, le musicien chantait souvent des rengaines irlandaises et invitait le public à reprendre en chœur :

In Dublin fair city

where the girls are so pretty

I first set my eyes

on sweet Molly Malone…

La décoration de la salle était minimaliste ; elle empruntait beaucoup aux publicités anciennes et savoureuses pour des produits souvent disparus. Les serveuses en canotier portaient de petits gilets flatteurs ; elles présentaient des menus sans prétention imprimés sur de grandes feuilles qu’on emportait chez soi comme souvenir. Les prix étaient soft.

Les Flanagan ont disparu, et notre jeunesse aussi. Les Flanagan reviendront-ils ?

La cuisine de Margaret.

Poynings, 12 mai 2008.

Nous venons d’arriver chez les Dammann.

On est entré avec quelque surprise dans leur joli cottage blanc où les pièces, l’une après l’autre, ont montré un embarras qui rend leur usage difficile. Finalement, la vraie pièce à vivre, ample, chaleureuse, encombrée elle aussi, c’est la cuisine.

Faut-il vraiment la nommer ainsi ? Elle est aussi salle à manger, et salon si l’on veut. A l’arrière de la maison, elle est éclairée par une vaste fenêtre qui donne sur une végétation fraîche et verte ; mais elle est privée d’échappées, de point de vue qui ouvrirait sur l’extérieur. Cette cuisine est centrée sur elle-même, elle appelle au repli et à la méditation, c’est un cloître gastronomique, c’est une cellule pour la réflexion du philosophe.

Le philosophe est là, justement ; il accueille les amis qui arrivent de France, qui lui présentent les verrines de foie gras et les vins du Midi ; on voit entre les bouteilles sombres resplendir celle qui contient le limoncello. A gauche Michèle discute avec Margaret qui avance son délicat profil d’anglaise pâle.

Dans le fond, sous la cheminée, un poêle majestueux sert à chauffer la pièce et parfois à cuisiner. Au mur et au plafond une profusion exubérante de pots, récipients, boîtes, passoires, casseroles, marmites, sauteuses et autres ustensiles – mais aussi machine à pain, machines à café, machines à jus… C’est à se demander si par ce foisonnement les propriétaires  ne cherchent pas à déprécier les objets, abaissés par leur abondance, afin de permettre à la pensée des exercices plus élevés. Ad augusta per angusta.

The long man.

Wilmington, août 1996.


On est dans la campagne douce des Downs, entre souples vallons et villages assoupis. La terre est assez pauvre, on cultive peu, on met le sol en prairie. Il y a une barrière, pour empêcher les moutons de divaguer.

Là-bas, au flanc de la colline, le grand homme appuyé sur de longues perches nous regarde, nous attend peut-être. Il est là depuis des siècles, dessin fragile tracé dans la craie pour des raisons mystérieuses. Le dessin a été conduit avec les déformations nécessaires permettant de la voir au pied de la colline dans des proportions normales. C’était compliqué pour une figure de soixante-dix mètres de haut.

Qui a conçu, puis réalisé cette silhouette ? Dans quel but ? Nous n’aurons sans doute jamais de réponse à cette interrogation.

C’est bien qu’il reste des questions sans réponse.

Rue de la Sirène.

Rye, octobre 1996.

Nous sommes sous le porche d’entrée de l’auberge de la Sirène – dans Mermaid street, cela va de soi. Il faut dire que cette Mermaid Inn est un bâtiment moderne, puisqu’à la suite d’un incendie il a été reconstruit… en 1540.

Devant nous les demeures faussement modestes qui bordent la rue pavée sont fleuries et entretenues avec soin ; les heurtoirs de cuivre sont briqués énergiquement, les bow-windows peints et repeints, les toitures moussues avec délicatesse.

Avez-vous remarqué la joue de la lucarne, sur le toit de la maison aux fenêtres de vitrail ? Cette maison, à l’étage en encorbellement, attire le regard par ses aristocratiques colombages, signe d’une ancienneté qui ne craint pas le temps ; et par ses larges fenêtres où le plomb souligne le jeu des losanges de verre.

Cette maison, plus respectable que beaucoup d’autres à Rye – qui n’en manque pourtant pas – sait qu’elle est moins célèbre que la riche auberge, réputée dans tout le pays. Aussi, feignant l’effacement mais n’en pensant pas moins, elle met fièrement sa modestie en évidence par un trait d’humour ; elle a choisi de s’appeler Opposite House – la Maison d’en face.

Chilham.

Chilham, août 1996


Un chat calme traverse la place principale à pas comptés ; on la dit principale, mais en fait à Chilham il n’y a qu’une place.

Ce très petit village proche de Canterbury se tient avec prudence à l’écart des routes fréquentées. On y voit des merveilles sans nombre – un antiquaire qui vend des meubles d’acajou mais aussi des collections d’œufs d’oiseaux des bois ; un paon en liberté qui arpente les rues en vous toisant avec suffisance ; une église anglicane où l’on vous sert en souriant le thé et des scones dans le cimetière.

Chilham est un village Tudor aux colombages kentish où l’on revient sans cesse. Il est probable qu’il s’agit bien d’un village réel, avec des habitants qui s’y sont installés pour y vivre ; pourtant on garde, en partant, l’impression que l’on a traversé quelques instants une scène de théâtre, avec décors et acteurs, avant de rejoindre les lieux ordinaires de la vraie vie.

Hovercraft !

Douvres, années ’70

Au cours des âges on a imaginé bien des façons de traverser la Manche ; il fut peut-être même un temps où il fut possible à l’homme de la traverser à pied quand elle était prise par les glaces.

A part les évidentes traversées en bateau nous n’oublions pas cette belle journée ensoleillée de juillet 1909 où Louis Blériot franchit le Channel sur un avion de sa fabrication ; nous avons vécu cette autre journée de 1994 où un tunnel réunit les deux pays.

Aujourd’hui, nous montons avec la voiture à bord du hovercraft, qui pour la circonstance a pris le nom de la compagnie Hoverspeed. Cette large plateforme posée sur de gros boudins de caoutchouc flotte sur le sol et sur l’eau ; quand arrive le moment du départ des compresseurs injectent de l’air sous le véhicule qui se soulève de quelques dizaines de centimètres, les hélices aériennes accélèrent, le hovercraft descend sur l’eau, prend de la vitesse et sort du port. Il efface les vagues à conditions qu’elles ne soient pas trop fortes, et en trente ou quarante minutes il vient s’échouer de l’autre côté de la Manche sur une surface de ciment qui lui sert de piste d’atterrissage. Alors le rythme des moteurs baisse, le véhicule s’affaisse, on peut sortir.

Le hovercraft n’est pas très confortable ; il est bruyant, on est attaché sur son siège comme en voiture ; mais il est rapide et son « appontement » est immédiat. On ne sait quel mot employer pour le désigner ; les règlements internationaux restent dans une grande perplexité. Ce n’est pas un avion, mais il survole l’eau ; ce n’est pas un bateau, mais il flotte s’il le faut ; ce n’est pas une automobile, mais il se déplace avec agilité sur la terre ferme. On lui a même inventé le nom de navion, terme qui a été ensuite offert à un autre véhicule lui aussi à « effet de sol »…

Tintagel

Tintagel, 13 octobre 2006


A Tintagel, sur la côte nord de la Cornouailles le roi Arthur est partout, ainsi que ses compagnons. La guesthouse la plus proche – Ye Olde Malthouse Inn, qui se prétend installée là depuis le XIVème siècle – a baptisé chacune de ses chambres du nom d’un de ces glorieux chevaliers.

Tintagel est un petit village rassemblé autour de sa vieille poste au toit de lauzes dont la charpente fléchit, et de la péninsule où un habitat ruiné est tout ce qui reste de la cour d’Arthur. Tintagel doit beaucoup à Geoffrey de Monmouth, qui peu après l’an Mil raconta les faits et merveilles de la Table Ronde au VIème siècle ; et tout d’abord qu’à Tintagel Merlin réussit à faire passer Uther Pendragon pour le roi Gorlois parti en guerre sainte, trompant la reine Igraine et faisant ainsi de lui le père d’Arthur. Deux cents ans plus tard Chrétien de Troyes se mêla de l’affaire en ajoutant Lancelot et le saint Graal ; on fignola avec Excalibur, et le dernier repos d’Arthur à Avalon, que l’on cherche toujours. Ainsi fut créé le mythe du roi nécessaire capable de conduire le peuple romano-celtique contre le barbare saxon.

La mer bat inlassablement le pied de la péninsule où se dressent d’indiscutables ruines ; des phoques s’abandonnent paresseusement au flot. Le chemin qui mène au château est malaisé, il tourne et grimpe abruptement ; il débouche sur un plateau assez ample où figuraient de nombreux bâtiments. Plus on monte, plus le ciel est vaste ; on a le cœur dilaté, et envie de croire à cette fraternité du courage et de la générosité.