La maison cachée

Cartagena de las Indias, juin 1995

La casa Tompkins est cachée rue Factoria derrière un portail anonyme. On n’y pénètre que sur recommandation.

Ce n’est pas un hôtel, ni une chambre d’hôtes. C’est une maison ancienne où les chambres sont mises à disposition d’hôtes qui forment un réseau, même s’ils ne se connaissent pas.

Les chambres n’ont pas de clé. La clientèle est très internationale – on téléphone donc dans le monde entier, à toute heure, en marquant sur un cahier la durée et la destination de sa communication. Pour ne pas léser l’hôte, on ajoute une minute à sa communication.

Les chambres sont spartiates ; il n’y a ni vitres ni fenêtres, mais des claustras qui laissent passer l’air tiède – à Carthagène des Indes il fait la même température en été, en hiver, le jour et la nuit.

Le matin on déjeune d’une salade de fruits frais – mangues, oranges, pamplemousses -, de piperade et de café colombien ocre et doux. Dans les feuillages du vaste patio, de petits perroquets verts nous regardent en hochant la tête ; ici et là, au détour d’escaliers et de paliers surprenants, de grandes vasques d’eau transparente attendent les baigneurs alanguis par la chaleur. Près de l’entrée un grand salon au mobilier sévère et aux chaises de cuir cordouan invite à lire dans une ombre claire le journal du matin.

Par son confort secret, par la confiance qui libère l’esprit, par sa beauté étrange la casa Tompkins donne une idée de ce que pouvait être, au cœur de Paris, le palais Eldorado du prince Fortunio.

Naissance

C’est en hiver que les agneaux arrivent sur terre.

Mon ami Mario savait que ces bébés attendriraient Stéphane. Ils sont deux ; ce n’est pas rare chez les ovins. Si Mario sourit en regardant le plaisir de Stéphane, la mère brebis en revanche s’inquiète de ses enfants. On la comprend.

Petits êtres de laine et de vivacité, les agneaux aux grandes pattes veulent aller courir, sans trop s’éloigner de leur protectrice nourricière. Leur petit nez rose et leurs oreilles enroulées attirent la caresse.

Ne nous interrogeons pas trop sur leur destin, et laissons-les profiter de l’air frais de janvier, de leur chaleureuse bergerie et de leur douce mère.

La grande muraille

J.-Cl. H. sur la grande muraille

A soixante-dix kilomètres au nord de Pékin, après la traversée d’une campagne peu accueillante, on arrive à Badaling, point de la Grande Muraille le plus proche de la capitale du nord.

Le paysage est sublime. Le long ruban de la Muraille suit pour l’essentiel la ligne de crête, et ondule en soulignant le relief tourmenté. De proche en proche des tours carrées, où l’on allumait des feux pour signaler l’arrivée de l’ennemi, devaient servir aussi à mettre les soldats un peu à l’abri – la Muraille est édifiée dans des contrées où les étés sont lourds et les hivers rigoureux. La taille et la forme des créneaux, la rudesse des dalles et des pierres dont elle est construite, l’inimaginable quantité de travail et de souffrances qu’elle a exigé portent au respect et à l’effroi. On dit qu’il a fallu, au long de presque deux millénaires, le travail de 800 000 hommes payé de 200 000 morts pour l’achever, et qu’elle a englouti dans ses fondations les ossements de ceux qui y ont laissé leur vie… Pourtant, comme dans Le désert des Tartares, aucun ennemi ne s’est jamais présenté devant elle, et elle n’aura servi à rien ; c’est probablement le plus gigantesque objet inutile – 6 700 kilomètres ! – produit par l’Humanité.

Elle emplit d’une fierté immense tous les Chinois ; on doit y faire un pèlerinage pour être un bon citoyen. La Grande Muraille partait à l’abandon, mais la Chine rouge travaille à la relever. On doit respecter son passé si l’on veut construire efficacement son avenir. La leçon ne vaut pas que pour les Chinois.

Les îles Borromées

Les trois îles

Les îles Borromées somnolent dans l’air tendre et frais du lac Majeur. On y vient pour le rêve, pour la lumière, pour la nostalgie – le cadre ressemble à un Lido de Stefan Zweig  ou à une de ces croisières sur le Nil que conte Agatha Christie.

De grands hôtels anciens s’étirent le long de la rive. Sur les terrasses que fréquentent « des gens élégants dans l’odeur pesante des lauriers » on entend les cuillers d’argent tinter contre les tasses de thé.

Sur l’Île des Pêcheurs on déjeune de poisson en buvant un vin frais ; à Isola Bella les paons blancs nous toisent dans les allées des jardins surannés ; dans les caves de galets des palais baroques dorment de troublants hermaphrodites.

Baous, soleil levant

Les Baous, pays niçois

Il est tôt. Le soleil se lève là-bas, vers l’Italie, et le ciel prend les couleurs de l’aurore aux doigts de rose. Une grande flambée couvre les sommets de Nice, les baous à peine éveillés s’imprègnent d’une teinte délicate ; une fumée s’élève à Saint Jeannet – on y brûle quelques branchages sans doute. Tout près de cette fumée, mais très loin, on distingue les sommets blancs du Mercantour que l’hiver a couverts de neige.

Au pays niçois la Nature reste verte en hiver ; on ne connaît pas le décharnement que la froidure impose dans les pays du Nord. A celui qui ne sait quand cette image a été faite l’idée pourrait venir d’un paysage de printemps.

La Trout Inn

Le pub se trouve un peu à l’extérieur d’Oxford, au bord d’un bras de la Tamise. Sous le pont proche un barrage peu élevé fait chanter l’eau et attire les pêcheurs.

Il y a de nombreuses tables dehors, que des parasols offerts par les brasseurs abritent du soleil ; nous nous sommes posés sur un banc près de l’eau pour profiter d’une lumière inattendue à ce moment de l’année. Mais bien entendu, comme il est d’usage en Angleterre, on va chercher ses boissons à l’intérieur et on les transporte là où on a choisi de s’installer. C’est ce que fait Michèle.

Le sol est couvert d’une moquette à ramages très britannique ; le plafond brille d’une peinture laquée à la surface inégale tirée soigneusement entre les poutres séculaires ; la lumière entre à flots par les grandes baies encadrées de lourds rideaux aux motifs fleuris. Il y a – encore – un téléphone fixé au mur de gauche, et dans le fond une étagère curieusement sculptée arbore les pintes et les récipients dont on décore tous les pubs. Le plafond est bas et la pièce est chaleureuse.

On est dimanche après-midi, la grande salle du pub est pleine. Les anglais ont mangé ce midi le rôti d’agneau, le temps est clément, les filles rient, on s’est donné rendez-vous chez Morse. Car à la Trout on a gardé le souvenir de l’inspecteur-chef, qui y venait parfois avec son sergent. Une vitrine expose quelques-uns de ses objets personnels, le carnet d’entretien de sa belle Jaguar Mark 2 de 3.4 litre et même les mots croisés du Times qu’il a laissés sur une table après les avoir terminés.

La casa Milà

La casa Milà

Après avoir quelque temps hésité sur la considération qu’il convenait d’accorder à Gaudi, Barcelone s’est décidée à en faire son architecte fétiche. On lui doit quelques immeubles, les décorations du parc Güell et, naturellement, l’inachevée Sagrada Familia.

La maison Milà, surnommée la Carrière (ou le tas de pierres…) par les catalans, qui ne manquent pas toujours d’humour, a mis fin au règne ancien de l’équerre ; car la Nature, estimait Gaudi, ne connaît pas l’angle droit. Presque tout dans ce bâtiment, beau comme une plante marine qui flotte dans le courant, se rapproche donc de la Nature, vivante ou morte. Une chiffonnade de métal sert de parapet à chaque balcon, la façade ne comporte pas deux pierres taillées à l’identique, on est à l’exact opposé du style cubiste qui viendra quelques années plus tard, et des maisons de Mallet-Stevens ; on ne peut s’empêcher d’y retrouver les végétaux et les fruits du style manuélin portugais. Sur le toit en revanche les cheminées sont regroupées comme une armée de chevaliers teutoniques, étranges et brutaux.

Hundertwasser à Vienne allait jusqu’à forcer certains planchers à abandonner l’horizontale (qu’on ne trouve pas non plus beaucoup dans la Nature) ; ce n’est pas le cas chez Gaudi. Néanmoins quand on parcourt les pièces de la maison Milà on est par instants saisi de brefs vertiges, car il n’est pas aisé de se situer dans ces espaces où les dimensions sont fluctuantes.

Les réalisations de Gaudi sont-elles des expériences gratuites, des délires d’artiste, des préfigurations de la ville de demain ? Est-il Le Corbusier ou le facteur Cheval ?

Qu’importe. Il fait rêver, on s’étonne, on s’ébroue. Aussi, il inquiète.

Et que serait l’art s’il n’inquiétait pas ?

English Village

L’embouchure de la Fowey est calme et verte ; l’eau est à peine ridée par la brise la plus légère et l’on croit entendre des chants d’oiseaux dans l’air pur de ce début d’après-midi. Quelques petits bateaux de promenade sont ancrés près des rives à des corps morts de couleur jaune.

Sur la gauche, au sommet d’un petit coteau, on a construit quelques maisons grises assez vulgaires ; puis un groupe de bâtiments blancs de bonne facture descend la colline de Bodinnick jusqu’à un embarcadère où attend un ferry bleu ; enfin, avant le petit bois qui borde la rivière, une grosse maison blanche aux huisseries bleues brille au soleil. Cette maison-là n’est pas vulgaire du tout ; c’est la belle maison de la belle Daphné. Tout cela compose un ensemble harmonieux et serein.

Le village de Fowey – on ne sait si le village a donné son nom à la rivière, ou l’inverse – se trouve de ce côté-ci de la rivière, et de l’est on n’y accède que par le ferry. C’est un village de poupée où le temps semble s’être arrêté ; il y a une église très anglicane, des ruelles dallées et fleuries, quelques boutiques de choses simples et légères comme la farine qui enneige la dentelle des gâteaux et le feston des scones chez le pâtissier ; il y a aussi un bouquiniste qui vend les souvenirs de Derek Tangye entre chats et jonquilles. On trouve dans toutes les vitrines des photos de la belle Daphné du Maurier, et de La Crique du Français jusqu’à L’auberge de la Jamaïque tous les livres où elle décrit le charme et la brutalité du comté sont exposés chez le bouquiniste.

Tout ce qui brille est d’or

C’est aujourd’hui dimanche, et la basilique est comble. De croyants sans doute, et peut-être aussi d’agnostiques venus pour admirer Saint Marc, ce qui est une autre forme de la foi.

Nous sommes entrés avec les quelques touristes du dimanche matin ; nous n’avons le droit de visiter que le musée de la basilique et les étages au-dessus de la foule des fidèles. Mais c’est un plaisir rare de marcher à cette hauteur en profitant de la musique et des chants juste sous la voûte illuminée, si proche, si illustrée, si inspirée.

La lumière entre à flots par des ouvertures pourtant médiocres ; mais la mosaïque d’or reflète chaque rayon et lui offre une réverbération inouïe. Il ya là, dans les courbures circulaires du plafond, quelques personnages bleus et carmin ; on a semé à leurs pieds des lignes de latin pour édifier ceux qui savaient lire. Mais partout l’or flambe – c’est le fond de toutes ces images, c’est le fond de toutes choses. La lumière qui vient de partout nous égare et nous plonge dans une ivresse.

La Sérénissime a construit sa fortune sur le commerce, mais aussi sur la violence. Elle ne s’est jamais embarrassée de scrupules ou de remords. Elle a volé, confisqué, partout où cela était possible. Après Babylone, après Istanbul, elle a construit par la force un empire auquel nous devons beaucoup et qui nous a faits ce que nous sommes.

L’or de sa voûte la plus sacrée n’est pas seulement la plus grande gloire de Venise ; c’est aussi l’élégance, c’est l’esprit, c’est enfin paradoxalement l’humanisme qui nous sont nés de cette richesse.

Nous sommes tous des enfants de Saint Marc.

Le temple des bonnes moissons

Temple Tiantian

Au centre du parc de Tiantan ouvert au plaisir de la promenade et à l’admiration des pékinois, le Temple pour de bonnes moissons témoigne du respect séculaire de cette industrieuse nation pour le travail.

Une triple terrasse de marbre blanc court autour de l’élégant bâtiment ; lui-même, construit en bois vivement coloré, porte un triple toit dont la pente s’adoucit comme cela est d’usage en Chine. L’intérieur est vide, couvert de dessins polychromes où le rouge et le jaune, couleurs de l’empereur, dominent naturellement. Ce n’est qu’une salle de prière ouverte sur l’extérieur, sans portes ni fenêtres.

Mais cette salle nous en dit plus sur la nation chinoise que nous ne pensons y lire.

De même que l’impératrice élevait des vers à soie, pour montrer à la Cour que ce travail était noble et respectable, l’empereur chaque année entrait en prières pour que son peuple bénéficie de bonnes moissons. Qui plus est, chaque année il traçait lui-même un sillon au moment des semailles pour exposer combien le travail des champs lui tenait à cœur. Et souvenons-nous qu’il recevait ses ministres le matin vers six heures – malheur à qui manquait ce rendez-vous d’administration…

Pendant ce temps nos seigneurs occidentaux, et nos rois plus encore, élaboraient une étiquette exigeante pour vivre à la Cour dans l’oisiveté en méprisant le travail du peuple. Et nous croyons découvrir aujourd’hui que cette nation vaut mieux que nous dans les arts et dans l’effort…