L’équipe du Swan.

Lavenham avril 1984

On est au comble de l’anglitude dans cet hôtel où tout est imprégné d’âge et de noblesse.

Il provient de la réunion en 1400 (environ) de trois maisons qui devinrent un hôtel en 1667. Il est tenu depuis cette date par la même famille… C’est une halte admirable dans un délicieux village Tudor enrichi par le commerce de la laine, au milieu d’une campagne d’East Anglia continûment peinte par Constable dans des tableaux agrestes et un peu mièvres dont les britanniques sont si friands. Le village est coupé par un ruisseau, affluent de la Brett, que l’on franchit… à gué. Il faut être attentif : au printemps une cane passe parfois devant vous pour rejoindre l’autre rive, suivie de sa ribambelle de canetons. Et elle a priorité. On ne vous pardonnerait pas un accident.

Ici tout est poutre, colombage, plis de serviette et boiseries séculaires. Bien alignée pour nous accueillir, l’équipe des serveurs apporte le sourire de la jeunesse. Enfin, serveurs… Seul le chef d’équipe est un homme ; les serveuses sont toutes des jeunes filles du village, souriantes et attractives. Toutes regardent le photographe aimablement, sauf une, la plus jolie d’ailleurs, qui n’a d’yeux que pour son chef de rang. Elle en a oublié d’endosser son gilet d’uniforme.

Un séjour au Swan est un moment inoubliable. Ce n’est pas difficile à obtenir : il y a 45 chambres. Il suffit de sortir sa carte de crédit.

Sur la Sarthe.

19 juillet 2007

L’air est serein, la péniche tranquille glisse. Le ciel est pur, l’eau à peine plissée. Sous le soleil doux la vie est calme.

Le moteur tourne au ralenti ; on n’avance pas beaucoup plus vite que le flot. De temps à autre on entend le cri vif d’une poule qui met en garde ses petits, ou l’envol ouaté d’un canard qui décolle lourdement. On a tout son temps pour lire et penser.

Il est dix heures. Très tôt le matin, quand les brumes se déchirent à peine dans les premiers rayons du soleil, on voit une loutre traverser la rivière ; plus tard les cygnes effrontés viennent observer le gros bateau en espérant peut-être en voir tomber quelque friandise. Á cette époque de l’année les oiseaux ont leurs poussins – petites boules de plumes agitées et piaillantes pour les canards, frères cygnes encore gris mais déjà majestueux. Dans le silence on constate que la vie est partout, sur les rives et dans les eaux, jeune et renaissante, impétueuse sous les grands arbres dont les ombrages s’inclinent dans le courant.

Les trois femmes lisent ou rêvent ; près d’elles le drapeau français flotte à peine. Tout est calme. La vie est douce.

Stonehenge

Amesbury, 14 octobre 2006

Les premiers actes d’installation de Stonehenge remontent à l’époque où les égyptiens construisaient les Pyramides ; ensuite pendant mille ans les bâtisseurs du cromlech n’ont cessé de transformer, d’élargir et d’agrandir le site.

Les fouilles successives permettent de préciser quelques dates et quelques notions sur le projet qu’incarnait Stonehenge. Il y a certes des objectifs religieux en rapport avec la mort – on a retrouvé d’assez nombreuses tombes – ; il y a aussi peut-être des objectifs qu’on pourrait appeler thérapeutiques, si réellement on a cherché à soigner des malades en les présentant en ce lieu. Pour le reste, les ingénieurs de l’époque ont surmonté d’effrayants problèmes techniques : transporter des blocs dont certains atteignent cinquante tonnes sur des dizaines de kilomètres et en triomphant de déclivités importantes, puis les ériger et y installer des linteaux colossaux – on reste admiratif. Et pourquoi tous ces efforts ?

Stonehenge signifiait quelque chose, mais nous avons perdu le sens qu’il cachait.

Ou peut-être pas.

Les hommes qui ont créé cela sont de notre espèce. Il suffit peut-être de penser à leur travail, d’admirer leur ouvrage, d’adhérer à leur sens de la beauté pour nous retrouver en communion avec eux. Alors Stonehenge serait un instrument de communication, un geste du passé pour dire l’élan de la vie humaine, un signe que notre humanité, lentement, péniblement, en admirant et en maîtrisant le monde des choses, progresse.

Le Lude

Le Lude, août 1976

Au cœur de cette petite ville de la Sarthe, près du pont de pierre qui franchit le Loir – ou doit-on dire la Vivonne ? –  un grand château rassemble son troupeau de maisons blanches.

Car le tuffeau est partout, et même dans les murs de ce château qui se voulait fort. Mais sa construction s’est achevée à un moment où il n’était plus possible d’opposer des murailles, si épaisses soient-elles, aux couleuvrines du roi de France. Le Lude s’est donc transformé en demeure, en mesnil, et on a creusé d’amples fenêtres à meneaux pour faire entrer la lumière à travers les lourdes parois des tours. Le dernier remaniement a été celui de la façade Louis XVI, face à une roseraie protégée des regards par une dense rangée de marronniers.

A gauche du bâtiment s’étire le grand parc, ouvert au public, où les ludois aimaient faire une promenade dominicale ; on commençait par la vaste futaie, jusqu’aux Tourelles, et on revenait le long de la rivière. On flânait le long de l’eau sur la terrasse fleurie et on remontait par un escalier en colimaçon où les enfants se poursuivaient en tentant de s’effrayer. C’était un grand tour, on avait pris l’air, et en automne les garçons revenaient avec les poches pleines de beaux marrons d’Inde ronds et brillants ; c’était notre côté de chez Swann.

Le Lude a des murs blancs de pierre souvent sculptée et des toits bleus d’ardoise fine. C’est un joli village de la Loire. Mais il a perdu ses commerces, il a perdu ses artisans, il a laissé partir ses entreprises. Le Lude vit dans ses souvenirs, il vivra bientôt dans ses rêves, puis il ne vivra plus du tout.

Les grands voiliers de Rouen

Rouen, juillet 1994

Le premier rassemblement de grands voiliers à Rouen eut lieu en 1989, pour commémorer la Révolution Française ; le succès fut tel qu’ensuite cette manifestation fut rappelée tous les cinq ans. L’image ci-dessus a été faite lors du deuxième rassemblement.

L’initiative venait d’un huissier rouennais, Patrick Herr, conseiller municipal qui sut intéresser la ville à cette manifestation au départ un peu risquée ; et pour intéresser les normands à une initiative, surtout un peu risquée, il faut du talent. Patrick Herr n’en manquait pas. Comme en outre il avait de l’entregent et de la bonhomie, il réussit son affaire, et le succès fut considérable. Ajoutons que le rassemblement devait se tenir, évidemment, autour du 14 juillet, ce qui est une bonne date pour le climat normand ; et qu’enfin Rouen, où se trouve le premier pont sur la Seine qui empêche les grands bateaux de remonter sur Paris, est le lieu le plus proche de la capitale où peuvent s’installer de grands navires.

De splendides trois-mâts impressionnants – le Cuauthemoc mexicain, l’Amerigo Vespucci italien, le Gloria colombien, le Libertad argentin, le Sagres portugais et tant d’autres ; des garde-côtes américains élégants et rapides ; un des innombrables Liberty-ship construits par les américains au cours de la deuxième guerre mondiale plus vite que les U-boot ne parvenaient à les couler ; un bateau russe où l’équipage vendait tout pour survivre : uniformes, décorations, matériel ; trois bateaux français : le chocolatier de la Caisse d’Epargne Belém, plus l’Étoile et la Belle-Poule – tous ces bateaux-école lâchaient chaque jour dans les rues de Rouen 8 000 jeunes marins militaires souvent désargentés mais amateurs de liqueurs locales et de normandes attendries… Des séparations furent pénibles.

La prochaine édition aura lieu du 6 au 16 juin 2019. On y va ?

Cercle polaire

Près de Tromsö, juillet 1956

Nous sommes au moment le plus chaud de l’année, et pourtant la brume descend des collines proches dont les pentes sont émaillées de plaques de neige ; la végétation désolée mêle lichens et buissons rabougris.

Le monument auquel s’appuie le jeune homme est de granit gris, bien adapté à la sévérité du paysage. Il nous dit qu’à partir de ce lieu peut commencer la longue nuit polaire, que jusqu’ici parfois descendent des aurores boréales, qu’à partir de maintenant jusqu’au pôle le soleil ne peut jamais être au zénith.

Le jeune homme vient d’avoir vingt ans. Pourquoi a-t-il franchi tous ces kilomètres, depuis sa tranquille campagne française ? Il ne le sait probablement pas lui-même. Il est mû par le désir spontané qu’a la jeunesse de connaître le monde, de choisir sa vie – et pour la choisir d’en connaître d’autres. Y est-il parvenu ? Il faudrait l’interroger soixante ans après.

La chaussée des géants

Bushmills, août 1993

Une légende voudrait que le site ait été créé il y a cinquante millions d’années par la cristallisation de basaltes, lorsque la région connaissait une intense activité volcanique.

En réalité on voit bien que cette construction régulière est une création humaine, et que la Chaussée a été conçue dans un but utilitaire. Heureusement, la tradition orale nous a apporté la vraie histoire de la Chaussée – un épisode supplémentaire de la confrontation souvent difficile entre les Irlandais et les Écossais.

Le géant irlandais Finn MacCool construisit cette chaussée pour attaquer le géant écossais Benandonner, qui lui était insupportable pour des raisons sur lesquelles il ne s’est jamais expliqué. Finn – appelons-le Finn, c’est presque un ami – fut néanmoins surpris, en arrivant en Écosse, par la stature de Benandonner, à laquelle il ne s’attendait pas ; il se replia donc vivement vers ses terres irlandaises, poursuivi par le géant écossais animé de détestables intentions.

L’épouse de Finn était… fine. Inquiète des risques courus par son homme, elle habilla celui-ci en bébé et le coucha dans un berceau. Benandonner vit cet enfant démesuré, et s’effraya de ce que pouvait être le père d’un tel bébé ; il repartit donc précipitamment pour son Écosse natale, détruisant la Chaussée derrière lui pour empêcher toute poursuite ; c’est pourquoi on trouve aussi les restes d’une petite chaussée du même genre en Écosse sur l’île de Staffa.

On ne cherchera pas la morale de cette histoire attestée par le merveilleux ouvrage du comté d’Antrim ; on ne peut néanmoins s’empêcher de penser que, géante ou pas, la race humaine ne pense qu’à s’empoigner, et que nos femmes nous sont souvent nécessaires pour nous sortir des mauvais pas dans lesquels nous nous mettons bêtement.

Maître Yvon

Savigné-l’Évêque, juin 1955

On ne peut présenter d’image plus typique des paysans sarthois du début du XXème siècle. Lui porte une casquette, une chemise sans col et une veste de serge noire qui formaient quasiment l’uniforme des hommes ; son abondante moustache poivre et sel et la pipe qu’il serre entre ses dents, sans être nécessaires, sont néanmoins de très utiles compléments illustrant sa respectabilité. Son épouse porte la coiffe sarthoise, la gouline sans laquelle une femme ne sortait pas de chez elle. Ils ne sont pas aussi âgés qu’ils peuvent le sembler ; ils n’ont probablement pas soixante ans.

On l’appelle maître Yvon, et elle la maîtresse Yvon. Ils sont donc propriétaires du bien qu’ils exploitent et leur position sociale est assurée. Maître Yvon parlait d’une grosse voix lente où roulait le r touché de la campagne sarthoise, et cette voix me faisait un peu peur. La maîtresse, au contraire, sortait toujours une boîte de petits sablés lorsque j’arrivais, et le petit garçon de quatre ans était alors tout conquis.

Tous les lundis soirs ils jouaient à la manille coinchée avec Mésanger le coiffeur, parfois le samedi avec mes grands-parents. C’était des séances de rires et de protestations, le plus souvent agrémentées d’une tasse de café épouvantable et, pour les hommes, d’un fond de tasse de goutte meurtrière fabriquée avec les pommes du jardin et qui dépassait les cinquante degrés.

Pearly king, pearly queen…

Londres, mars 1977

On les rencontre souvent dans les rues de Londres, rutilants et rieurs, maintenant en famille comme sur cette photo déjà ancienne.

D’abord seuls quelques hommes étaient Pearly kings. De purs cockneys appartenant, ainsi que le décrit sèchement la langue anglaise, à la working class. Ce sont en général des marchands de quatre saisons, qui cousent sur leurs vêtements une multitude de boutons de nacre utilisés habituellement par les traders et autres clerks de la City. Ils arrivent au Derby d’Epsom en voiture à âne… Leur objectif est de collecter des fonds pour les plus pauvres ; ils appartiennent à des associations humanitaires liées à des églises londoniennes.

Ces pearlies, comme on les appelle amicalement, sont toujours prêts à une photo ; en contrepartie ils vous tendent une petite boîte et vous les décevriez en l’ignorant…

Notre civilisation

Cap Sounion, 1er mai 1994

A l’une de ses extrémités la Grèce, qui en compte beaucoup, a construit face à la mer un temple imposant dédié à Poséidon, c’est-à-dire Neptune pour nous autres latins. Il fait face au grand large, sa silhouette accompagne le navigateur qui s’éloigne.

Mais le cap Sounion n’est pas seulement le dernier site qui disparaît quand on quitte la Grèce pour les Scythes d’Orient aux beaux tissus, les ports des habiles phéniciens ou le grenier égyptien ; c’est aussi le territoire où la république athénienne exploite les grandes mines d’argent qui ont fait une partie de sa richesse.

C’est de là aussi qu’Égée se précipita dans la mer qui désormais porte son nom, car Thésée, malgré sa victoire sur le Minotaure, avait oublié de changer ses voiles noires pour des blanches…

Au cap Sounion se rassemble tout ce qui a fait la grandeur d’Athènes : son industrie, son commerce, son architecture  et sa tragédie.