Adios muchachos…

Buenos Aires, juillet 1991.

Quelle étrange figure – quel étrange destin que celui de Carlos Gardel !

Sa dernière demeure, comme on dit, au cimetière porteño de la Chacarita est couverte de plaques et d’ex-voto ; sa statue de bronze est chaque jour parée, quatre-vingt ans après sa mort, de fleurs fraîches ; et des aficionados particulièrement attentifs posent une cigarette allumée entre ses doigts… Eternellement jeune dorénavant, compatissant, il accueille d’un sourire les malheureux qui trouvent dans le tango des souffrances pires que les leurs.

Il est mort le 24 juin 1935 à Medellín, Colombie. De la haute colline qui domine la ville on peut voir l’aéroport où son avion prit feu après s’être écrasé – c’est dire que sa tombe argentine ne doit pas contenir beaucoup de traces de son passage sur terre. Quant à savoir quand et où il est né… Un consensus assez large s’est établi pour accepter qu’il soit né à Toulouse le 11 décembre 1890, mais l’Uruguay, qui manque cruellement de notoriété, soutient qu’il serait du Tacuarembó. Quant à lui, souvent interrogé sur son origine, il formula un jour cette réponse très tanguesca :

  • Je suis né à Buenos Aires à l’âge de deux ans et demi.

Sa voix, sa voix chaude pleine de compassion, sa voix inimitable qui suscite encore de l’admiration, sa voix d’or a été inscrite par l’UNESCO au Patrimoine de l’Humanité.

Au mur de la Chacarita des plaques de bronze, souvent françaises, le remercient d’avoir été.

Ecoutez, écoutez Carlos Gardel.

Les sœurs au Rosaire.

Carthagène des Indes, juin 1995.

Nous étions une trentaine de visiteurs sur le bateau qui nous emmenait aux îles du Rosaire ; tous sud-américains, sauf un. Le temps était superbe, comme toujours à Carthagène des Indes. A peine étions-nous partis qu’un guitariste avait saisi son instrument et qu’une dizaine de jeunes s’étaient mis à danser. Ils ont dansé jusqu’au soir. Il y a avait des garçons en T-shirts, et des filles en short dont la peau brune sentait la cannelle.

Il y avait aussi un dessinateur qui faisait le tour des sites de la planète que l’UNESCO a classés, pour les peindre et les dessiner. C’était un Équatorien, il était parti depuis deux ans avec sa femme. Il y avait aussi deux nonnes au teint de brique, qui regardaient cette jeunesse avec bienveillance.

Sur la plage d’une des îles, sous des cocotiers, elles se sont installées à un bureau d’écolier pour pique-niquer. Autour d’elles les baigneuses étaient presque nues, il faisait trente degrés, elles restaient stoïques dans leurs tenues immaculées.

Au loin dans des ilots de cette petite mer paradisiaque les trafiquants se sont construit des forteresses qu’il ne faut pas approcher. On passe au large, on se sait observé.