Le château de Cawdor.

Nairn, juillet 1981.

Au nord froid des Grampians, près de la mer, à quelques miles de la vaste prairie de Culloden où les anglais écrasèrent les troupes jacobites en 1750 (et vendirent les écossais vaincus aux colons américains comme esclaves après avoir exécuté les femmes et les enfants), la grise forteresse de Cawdor est entourée de fleurs et de jardins.

Depuis 1454 le château appartient aux comtes de Cawdor ; on en est au 25ème. La demeure est actuellement entre les mains de la douairière, c’est-à-dire la veuve de l’avant-dernier comte en attendant de la léguer à son fils, héritier du titre et du domaine.

La réputation du lieu est terrible, puisqu’il aurait été propriété de Macbeth, comte de Cawdor avant de devenir roi en assassinant Duncan dans son sommeil. L’affaire est parfaitement crédible, vu la façon expéditive dont les écossais traitaient leurs conflits – sauf que, comme l’on sait, cette histoire de Macbeth fut entièrement inventée en 1606 par un barde anglais qui racontait des histoires épouvantables dans son théâtre du Globe.

Dans la grande salle de réception du château on montre, près de la cheminée, un passage secret menant à une petite chambre cachée dans l’épaisseur des murs. On laisse le visiteur s’interroger sur la nature du secret que ce cabinet voulait protéger.

On trouve des cachettes de ce genre dans d’autres lieux d’Ecosse, et même en France. Elles servaient à abriter un prêtre catholique lorsque les soldats de l’église d’Angleterre les recherchaient (en France on y cachait les prêtres réfractaires).

La lande de Haworth.

Haworth, août 1980.

Douce et vallonnée, souple au regard comme un velours, cette lande du Yorkshire a pourtant inspiré les romans les plus sombres qui soient. On y vient en pèlerinage du monde entier pour rejoindre les héroïnes malheureuses qui ont fait pleurer d’innombrables lecteurs, et pas seulement des demoiselles. Amours contrariées, maladies éprouvantes, mort de peine et de douleur, mariages trompeurs – rien n’est épargné au lecteur ; la lande prête son décor dénudé à ces tragédies qui se déroulent, pour l’essentiel, aux Hauts de Hurlevent.

Ce fut le seul livre d’Emily Brontë. L’année même de sa publication sa sœur Charlotte édita Jane Eyre, qui connut un succès phénoménal ; on connaît l’histoire de cette orpheline volontaire et vertueuse qui traversera les plus grandes épreuves avant de trouver la paix dans un mariage d’amour longtemps différé.

La lande sous le soleil donne une impression de bonheur calme ; c’est pourtant une vie sombre et difficile que connurent les sœurs Brontë chez leur père – un pasteur désespéré par la mort de sa femme, dont la demeure hostile et froide, qu’on appelle dorénavant à Haworth le Parsonage, est devenue un musée.

Un grand tableau dans le Parsonage rassemble les mystères et les funestes pressentiments qu’inspire la demeure et qui traversent les livres des sœurs Brontë. Sur ce grand portrait des filles – Charlotte, Emily, Anne – on reconnaît le décor, on comprend la tristesse de leur vie. Et si on l’examine attentivement, dans un espace vide entre les sœurs on voit apparaître le portrait transparent, fuligineux, du frère aimé et mort trop tôt – un fantôme de frère, celui-là même qui a réalisé le tableau.

La cuisine de Margaret.

Poynings, 12 mai 2008.

Nous venons d’arriver chez les Dammann.

On est entré avec quelque surprise dans leur joli cottage blanc où les pièces, l’une après l’autre, ont montré un embarras qui rend leur usage difficile. Finalement, la vraie pièce à vivre, ample, chaleureuse, encombrée elle aussi, c’est la cuisine.

Faut-il vraiment la nommer ainsi ? Elle est aussi salle à manger, et salon si l’on veut. A l’arrière de la maison, elle est éclairée par une vaste fenêtre qui donne sur une végétation fraîche et verte ; mais elle est privée d’échappées, de point de vue qui ouvrirait sur l’extérieur. Cette cuisine est centrée sur elle-même, elle appelle au repli et à la méditation, c’est un cloître gastronomique, c’est une cellule pour la réflexion du philosophe.

Le philosophe est là, justement ; il accueille les amis qui arrivent de France, qui lui présentent les verrines de foie gras et les vins du Midi ; on voit entre les bouteilles sombres resplendir celle qui contient le limoncello. A gauche Michèle discute avec Margaret qui avance son délicat profil d’anglaise pâle.

Dans le fond, sous la cheminée, un poêle majestueux sert à chauffer la pièce et parfois à cuisiner. Au mur et au plafond une profusion exubérante de pots, récipients, boîtes, passoires, casseroles, marmites, sauteuses et autres ustensiles – mais aussi machine à pain, machines à café, machines à jus… C’est à se demander si par ce foisonnement les propriétaires  ne cherchent pas à déprécier les objets, abaissés par leur abondance, afin de permettre à la pensée des exercices plus élevés. Ad augusta per angusta.

Rue de la Sirène.

Rye, octobre 1996.

Nous sommes sous le porche d’entrée de l’auberge de la Sirène – dans Mermaid street, cela va de soi. Il faut dire que cette Mermaid Inn est un bâtiment moderne, puisqu’à la suite d’un incendie il a été reconstruit… en 1540.

Devant nous les demeures faussement modestes qui bordent la rue pavée sont fleuries et entretenues avec soin ; les heurtoirs de cuivre sont briqués énergiquement, les bow-windows peints et repeints, les toitures moussues avec délicatesse.

Avez-vous remarqué la joue de la lucarne, sur le toit de la maison aux fenêtres de vitrail ? Cette maison, à l’étage en encorbellement, attire le regard par ses aristocratiques colombages, signe d’une ancienneté qui ne craint pas le temps ; et par ses larges fenêtres où le plomb souligne le jeu des losanges de verre.

Cette maison, plus respectable que beaucoup d’autres à Rye – qui n’en manque pourtant pas – sait qu’elle est moins célèbre que la riche auberge, réputée dans tout le pays. Aussi, feignant l’effacement mais n’en pensant pas moins, elle met fièrement sa modestie en évidence par un trait d’humour ; elle a choisi de s’appeler Opposite House – la Maison d’en face.

Tintagel

Tintagel, 13 octobre 2006


A Tintagel, sur la côte nord de la Cornouailles le roi Arthur est partout, ainsi que ses compagnons. La guesthouse la plus proche – Ye Olde Malthouse Inn, qui se prétend installée là depuis le XIVème siècle – a baptisé chacune de ses chambres du nom d’un de ces glorieux chevaliers.

Tintagel est un petit village rassemblé autour de sa vieille poste au toit de lauzes dont la charpente fléchit, et de la péninsule où un habitat ruiné est tout ce qui reste de la cour d’Arthur. Tintagel doit beaucoup à Geoffrey de Monmouth, qui peu après l’an Mil raconta les faits et merveilles de la Table Ronde au VIème siècle ; et tout d’abord qu’à Tintagel Merlin réussit à faire passer Uther Pendragon pour le roi Gorlois parti en guerre sainte, trompant la reine Igraine et faisant ainsi de lui le père d’Arthur. Deux cents ans plus tard Chrétien de Troyes se mêla de l’affaire en ajoutant Lancelot et le saint Graal ; on fignola avec Excalibur, et le dernier repos d’Arthur à Avalon, que l’on cherche toujours. Ainsi fut créé le mythe du roi nécessaire capable de conduire le peuple romano-celtique contre le barbare saxon.

La mer bat inlassablement le pied de la péninsule où se dressent d’indiscutables ruines ; des phoques s’abandonnent paresseusement au flot. Le chemin qui mène au château est malaisé, il tourne et grimpe abruptement ; il débouche sur un plateau assez ample où figuraient de nombreux bâtiments. Plus on monte, plus le ciel est vaste ; on a le cœur dilaté, et envie de croire à cette fraternité du courage et de la générosité.

Le théâtre de Minack.

Porthcurno, 12 octobre 2006

Quelle étrange création que ce théâtre de Minack ! C’est le fruit du travail absurde et obstiné de miss Cade et de son jardinier qui ont œuvré là plus de cinquante ans.

Avec un acharnement celtique ils ont taillé dans le granit de Cornouailles, en surplomb de la mer, pour y dégager en demi-cercles des rangées de sièges, plus spectaculaires que confortables. Dans les dossiers des premiers rangs ont été gravés les titres des pièces jouées ici – des œuvres de Shakespeare essentiellement car dans ce cadre ses tragédies, où la mer n’est jamais loin, prennent de l’ampleur. Les acteurs jouent dos à la mer, dans le couchant s’estompe la baie de Porthcurno, on a les lèvres salées par la brise. A l’horizon on voit le château de l’Elseneur, on distingue les grands bateaux que Shylock attend sur le Rialto et la flotte aux ordres d’Othello, on entend les fracas de la Tempête :

Nothing of him that doth fade

But suffered a sea change

Into something rich and strange…

On ne joue ici que de juin à septembre, on soupçonne pourquoi ; le reste du temps le site est ouvert aux visiteurs. Il y a beaucoup de fleurs, un salon de thé, un petit musée et une boutique de souvenirs.

Aux îles Scilly.

Sainte Mary, juillet 2000

Le temps est superbe, pas une risée sur la mer. L’herbe est tendre et rase comme un velours. Il y a de gros rochers – on dirait des jouets qu’un enfant géant aurait oubliés là. Les fleurs, le temps, le soleil font de cette extrémité de Cornouailles jetée en pleine mer un morceau de Côte d’Azur. Ce disant nous restons modéré, car sur Trip Advisor un voyageur enthousiaste parle de Caribbean England !

Une route où la circulation n’est pas à craindre fait le tour de l’île principale ; il y faut deux petites heures à pied. Quand on a bouclé sa promenade on s’arrête au Blues Corner et on boit une bière fraîche en dégustant le plat national des îles : un énorme sandwich au crabe (£ 7.5, aux dernières nouvelles). On s’établirait là rien que pour ça.

L’équipe du Swan.

Lavenham avril 1984

On est au comble de l’anglitude dans cet hôtel où tout est imprégné d’âge et de noblesse.

Il provient de la réunion en 1400 (environ) de trois maisons qui devinrent un hôtel en 1667. Il est tenu depuis cette date par la même famille… C’est une halte admirable dans un délicieux village Tudor enrichi par le commerce de la laine, au milieu d’une campagne d’East Anglia continûment peinte par Constable dans des tableaux agrestes et un peu mièvres dont les britanniques sont si friands. Le village est coupé par un ruisseau, affluent de la Brett, que l’on franchit… à gué. Il faut être attentif : au printemps une cane passe parfois devant vous pour rejoindre l’autre rive, suivie de sa ribambelle de canetons. Et elle a priorité. On ne vous pardonnerait pas un accident.

Ici tout est poutre, colombage, plis de serviette et boiseries séculaires. Bien alignée pour nous accueillir, l’équipe des serveurs apporte le sourire de la jeunesse. Enfin, serveurs… Seul le chef d’équipe est un homme ; les serveuses sont toutes des jeunes filles du village, souriantes et attractives. Toutes regardent le photographe aimablement, sauf une, la plus jolie d’ailleurs, qui n’a d’yeux que pour son chef de rang. Elle en a oublié d’endosser son gilet d’uniforme.

Un séjour au Swan est un moment inoubliable. Ce n’est pas difficile à obtenir : il y a 45 chambres. Il suffit de sortir sa carte de crédit.

Stonehenge

Amesbury, 14 octobre 2006

Les premiers actes d’installation de Stonehenge remontent à l’époque où les égyptiens construisaient les Pyramides ; ensuite pendant mille ans les bâtisseurs du cromlech n’ont cessé de transformer, d’élargir et d’agrandir le site.

Les fouilles successives permettent de préciser quelques dates et quelques notions sur le projet qu’incarnait Stonehenge. Il y a certes des objectifs religieux en rapport avec la mort – on a retrouvé d’assez nombreuses tombes – ; il y a aussi peut-être des objectifs qu’on pourrait appeler thérapeutiques, si réellement on a cherché à soigner des malades en les présentant en ce lieu. Pour le reste, les ingénieurs de l’époque ont surmonté d’effrayants problèmes techniques : transporter des blocs dont certains atteignent cinquante tonnes sur des dizaines de kilomètres et en triomphant de déclivités importantes, puis les ériger et y installer des linteaux colossaux – on reste admiratif. Et pourquoi tous ces efforts ?

Stonehenge signifiait quelque chose, mais nous avons perdu le sens qu’il cachait.

Ou peut-être pas.

Les hommes qui ont créé cela sont de notre espèce. Il suffit peut-être de penser à leur travail, d’admirer leur ouvrage, d’adhérer à leur sens de la beauté pour nous retrouver en communion avec eux. Alors Stonehenge serait un instrument de communication, un geste du passé pour dire l’élan de la vie humaine, un signe que notre humanité, lentement, péniblement, en admirant et en maîtrisant le monde des choses, progresse.

La chaussée des géants

Bushmills, août 1993

Une légende voudrait que le site ait été créé il y a cinquante millions d’années par la cristallisation de basaltes, lorsque la région connaissait une intense activité volcanique.

En réalité on voit bien que cette construction régulière est une création humaine, et que la Chaussée a été conçue dans un but utilitaire. Heureusement, la tradition orale nous a apporté la vraie histoire de la Chaussée – un épisode supplémentaire de la confrontation souvent difficile entre les Irlandais et les Écossais.

Le géant irlandais Finn MacCool construisit cette chaussée pour attaquer le géant écossais Benandonner, qui lui était insupportable pour des raisons sur lesquelles il ne s’est jamais expliqué. Finn – appelons-le Finn, c’est presque un ami – fut néanmoins surpris, en arrivant en Écosse, par la stature de Benandonner, à laquelle il ne s’attendait pas ; il se replia donc vivement vers ses terres irlandaises, poursuivi par le géant écossais animé de détestables intentions.

L’épouse de Finn était… fine. Inquiète des risques courus par son homme, elle habilla celui-ci en bébé et le coucha dans un berceau. Benandonner vit cet enfant démesuré, et s’effraya de ce que pouvait être le père d’un tel bébé ; il repartit donc précipitamment pour son Écosse natale, détruisant la Chaussée derrière lui pour empêcher toute poursuite ; c’est pourquoi on trouve aussi les restes d’une petite chaussée du même genre en Écosse sur l’île de Staffa.

On ne cherchera pas la morale de cette histoire attestée par le merveilleux ouvrage du comté d’Antrim ; on ne peut néanmoins s’empêcher de penser que, géante ou pas, la race humaine ne pense qu’à s’empoigner, et que nos femmes nous sont souvent nécessaires pour nous sortir des mauvais pas dans lesquels nous nous mettons bêtement.