La Carolina.

La Carolina, août 1959.

Autour de la fontaine de La Carolina les vieilles femmes qui viennent chercher l’eau échangent les dernières nouvelles du village.

La Carolina a été construite vers 1770 en trois ans par Charles III, qui lui a donné son propre nom. Ce fut peut-être le meilleur roi que l’Espagne a connu, imprégné de l’esprit des Lumières, à qui elle doit des réformes essentielles : la fin de la torture dans la procédure judiciaire, la fin de la mesta qui avait ravagé le pays, un statut pour les gitans, la création de la nation espagnole – ce qui ne va toujours pas de soi – et pour la symboliser la création du drapeau actuel. Et comme roi de Naples il a lancé la construction de Caserta et les fouilles d’Herculanum, de Pompéi et de Paestum. Excusez du peu !

Goya a fait de ce roi passablement laid un portrait où apparaît, sous le tricorne français qui remplaça à la Cour le sombrero, toute sa bienveillance et son ironie.

Il était ce qu’on appelait alors un physiocrate, et c’est la raison de l’invention de La Carolina. Pour ces esprits éclairés on devait attacher une importance particulière à l’agriculture conçue comme une science, et une science humaine. On voit sur la photo les grands eucalyptus que Charles III a fait planter pour assainir des terres qui furent alors distribuées aux sans emploi des villes et aux migrants arrivant des Pays-Bas qu’abandonnait l’Espagne. Les rues de la ville sont perpendiculaires comme un plan de L’enfant ou du marquis de Pombal ; pour beaucoup, soyons-en sûrs, La Carolina fut un refuge, une ressource, l’aisance dans la paix, un vrai bonheur sur terre.

Le ficus de Cadix.

Cadix, 26 mars 2006.

Les gaditans nomment cet arbre gomero ; ce nom est trompeur. Le gomero, en latin ficus elastica, est en réalité le caoutchouc, arbre ornemental à la sève poisseuse reconnaissable au développement de ses racines aériennes ; on voit ici qu’il n’en est rien.

C’est pourtant le nom utilisé en espagnol pour le végétal que présente cette image. Il peut atteindre des dimensions extraordinaires ; il en existe un à Buenos Aires, le gomero de la Recoleta, âgé de 220 ans, qui dépasse le huitième étage des immeubles en couvrant une surface d’un demi-hectare ; le diamètre de son tronc dépasse sept mètres !

L’animal pose donc un problème au photographe : de loin on comprend son envergure, et de près on saisit l’énormité de son tronc. Nous avons fait ce dernier choix, en chargeant une fragile touriste de donner l’échelle du monstre.

Minho ici, Miño là.

Tui, juillet 1958.

Le petit fleuve qui sépare le nord du Portugal de la province espagnole de Galice porte le même nom dans les deux langues. Il ne faut pas s’en étonner : c’est la même. Le galicien s’écrit un peu différemment, pour faire plaisir aux espagnols, mais il est, pour des raisons historiques, la source du portugais.

Derrière la colline pelée on arrive à Vigo et son anse aux grands galions enfouis ; puis Saint Jacques de Compostelle où l’on accourt de toute la chrétienté ; au nord enfin on trouve les grands ports de guerre et d’industrie et le Cap Finisterre. Au pied de la colline les maisons sont blanches encore, mais on sent bien qu’on entre dans un pays de fraîcheur.

Sur le pont qui mène à la petite ville de Tui deux hommes devisent. Le soldat est un garde frontière espagnol, le prêtre est un curé portugais. Au sud c’est le temps de Salazar, au nord c’est le temps de Franco – qui d’ailleurs est galicien. Les deux hommes s’entendent aussi bien que leurs deux Etats.

Quand on est galicien on ne sait pas exactement ce qu’on est. Espagnol sans doute, par un caprice de l’histoire ; portugais par la langue – Rosalia de Castro est le grand poète romantique du monde lusophone. On est marin plus que berger, on boit du cidre plus que du vin, on joue de la cornemuse plus que de la guitare.

Après tout, quand on est galicien… on est galicien.

Benidorm.

Benidorm, août 1981.

En août sur la Costa Blanca le soleil brille sans répit, le sable est brûlant, la mer est tiède. De Denia à Alicante les saxons trouvent, entre palmiers et amandiers, les restaurants et les boîtes de nuit dont ils rêvent tout le reste de l’année.

Sur ces terres pelées dont les espagnols – ou peut-être ici faut-il dire les valenciens – ne pensaient pas pouvoir tirer grand-chose s’est déchaînée une folie bâtisseuse dont cette photo ne donne qu’une première image. Autour de petits ports pittoresques à la population modeste se sont construites d’immenses urbanizaciones où l’on stocke, au plus près de la mer, allemands, danois, néerlandais et où se multiplient les lieux de plaisir les plus vulgaires. Le littoral est accablé de touristes à la peau brûlée ; à deux kilomètres à l’intérieur des terres rien de tout cela n’est perceptible – les chartreuses et les villages blancs n’intéressent personne.

L’Espagne a vendu son littoral à la spéculation immobilière. Elle le paiera longtemps, aussi longtemps peut-être qu’aura duré en Castille le désert créé par les puissants de la Mesta.

Rue blanche à Cordoue.

Cordoue, 24 mars 2006.

Cordoue appartient, avec Grenade et Séville, à la triade des princesses andalouses. Pour être dans la même province, presque sur le même fleuve – le Genil de Grenade est un affluent du Guadalquivir -, les trois villes sont pourtant très différentes.

Certes, elles gardent toutes trois l’empreinte musulmane. Et comment pourrait-il en être autrement, après sept cents ans d’occupation ? Elles ont toutes trois un monument emblématique construit par les Maures (ou les Arabes, si on veut nommer l’encadrement plutôt que le peuple colonisateur) : la Giralda à Séville, l’Alhambra à Grenade, la Mezquita à Cordoue.

Mais le vrai monument de Cordoue n’est pas la Mosquée que l’on visite pourtant avec admiration.

Cordoue est une ville sage et blanche, sans la foule de Grenade, sans le port de Séville. C’est une ville de jardins, réputée pour ses patios aux fleurs innombrables, fermées par des grilles qui disent le goût du calme et de la réflexion. Au détour d’une rue étroite, sur une placette, on rencontre la statue du juif Maïmonide. Théologien, philosophe, médecin des corps, il prône la santé de l’âme ; il croit en la science et en l’intelligence, il annonce Spinoza.

Le vrai monument de Cordoue, c’est la pensée généreuse et tolérante, c’est la croyance dans la capacité humaine de vivre ensemble. Déjà, d’une certaine manière, au XIIème siècle le grand monument de Cordoue la Blanche, c’est la laïcité.

Les moutons calle Mayor.

Madrid, 25 octobre 2009.

Dimanche, midi trente. Le cœur de la matinée madrilène.

Devant le marché San Miguel les groupes de cultivateurs régionaux défilent pour rappeler le temps de la Mesta et des transhumances qui traversaient toute la Castille, toutes les Castilles ; derrière eux le troupeau de quelques centaines d’animaux pressés les uns contre les autres, effrayés par la curiosité dont ils sont l’objet, est encadré par des bergers attentifs, la couverture jetée sur l’épaule.

(C’était une bien curieuse chose que cette Mesta. Sorte de syndicat des propriétaires de moutons largement dominé par de grands nobles, l’Église et des Ordres militaires, elle organisait à travers l’Espagne, alors boisée et couverte de prairies, le déplacement annuel des troupeaux. Ces pacifiques herbivores firent, pendant un demi-millénaire, la richesse de leurs propriétaires – le drap de mérinos était réputé dans toute l’Europe – mais ils dévastèrent les Castilles, devenues sous leur dent le désert aride et brûlant que nous connaissons aujourd’hui.)

On a fermé la calle Mayor et ses alentours à la circulation automobile ; l’air s’est enrichi ce matin des petits bruits de la vie quotidienne que le tonnerre mécanique masque les autres jours. Voisins venus en curieux, touristes attirés par cet événement inattendu, une petite foule se masse sur les trottoirs pour retrouver un instant le spectacle des champs.

Allons ! Ne pleurons pas hier, c’est normal que le temps passe. Aujourd’hui est jour de fête, le temps est doux, la olla mijote pour le déjeuner de quatorze heures.

Alhambra.

Grenade, juillet 1956.

Du Sacromonte où dansent les gitans on voit le soleil se coucher sur les remparts de l’Alhambra, et rosir les sommets neigeux de la Sierra Morena si l’on n’est pas encore au temps de la canicule.

Les murailles de l’Alhambra sont tombées l’année même où l’Espagne découvrit l’Amérique ; et ceci nous vint de cela. Le Maure soupire en reprenant le chemin du désert après sept siècles passés en Espagne, où il avait apporté les jardins d’orangers et les bains parfumés.

L’Alhambra est un palais sans portes où l’eau murmure dans les salles de stuc ; depuis les fenêtres géminées on voit les maisons blanches descendre la colline jusqu’au río Darro. Dans les jardins du Generalife les fleurs de toutes nations exhalent les parfums de l’Orient ; il y a dans l’air comme une musique calme et entêtante, la musique des amours perdues et des exils sans retour.

Ostension.

Lloret de Mar, juin 1963

Il fait déjà chaud dans le petit port pittoresque de Lloret ; soixante jours après Pâques, comme le prescrit le droit canon depuis sept siècles, l’on célèbre la Fête Dieu.

La procession sort de l’église et va traverser une bonne part de la ville pour proclamer le mystère de la transsubstantiation. En tête les rangs des petites filles – jupes plissées bleu marine, chemisier et chaussettes blanches et, déjà, voile léger couvrant les cheveux (cet instrument de séduction qu’il faut cacher avec modestie) – se sont écartés pour ne pas piétiner le dessin tracé au sol pendant la nuit ; dans une tenue austère une sœur en tête et l’autre en queue de ce petit troupeau assurent la discipline.

La figure au sol a été dessinée avec des pétales de fleurs et des feuilles fraîches ; on distingue dans le fond de l’image, d’où la procession arrive, que le sol là aussi était décoré de la même manière.

En ce temps-là le franquisme est incontesté ; la religion catholique est un pilier de l’ordre et de l’unité morale de la nation ; on ne parle qu’Espagnol en Catalogne. Un défilé comme celui-ci est une manifestation officielle, la Garde Civile y participe.

Mais un sentiment plus ambigu commence à émerger. Si cette fête est conçue comme un spectacle ; si elle attire par son aspect artistique ; si on en parle aussi comme d’une attraction ; si elle est photographiée et, chose nouvelle, filmée – alors, pourquoi ne pas s’en servir pour attirer le touriste et favoriser le commerce ?

Le ver est dans le fruit. Le tourisme et le commerce vont libérer les désirs et les appétits ; les idées et les opinions vont circuler. L’horizon de l’État totalitaire se charge de nuages.

La nuit de la passion

Tolède, avril 1982

Dans les rues de Tolède, la nuit du Vendredi Saint, des pénitents noirs promènent une statue du Christ en croix. C’est une talla, une statue de bois sculpté où on lit les blessures et la souffrance. Le battement sourd des tambours qui accompagnent le cortège, le martèlement des pieds nus sur les pavés, le bruit des chaînes dont certains se sont chargés donnent, dans la pénombre, un frisson d’inquiétude.

Il y a parfois quelques chants, quelques cantiques ; mais il y a aussi des gémissements, des plaintes, des sanglots. Par-dessus tout, plus puissant et plus angoissant que tout, il y a le silence.

La casa Milà

La casa Milà

Après avoir quelque temps hésité sur la considération qu’il convenait d’accorder à Gaudi, Barcelone s’est décidée à en faire son architecte fétiche. On lui doit quelques immeubles, les décorations du parc Güell et, naturellement, l’inachevée Sagrada Familia.

La maison Milà, surnommée la Carrière (ou le tas de pierres…) par les catalans, qui ne manquent pas toujours d’humour, a mis fin au règne ancien de l’équerre ; car la Nature, estimait Gaudi, ne connaît pas l’angle droit. Presque tout dans ce bâtiment, beau comme une plante marine qui flotte dans le courant, se rapproche donc de la Nature, vivante ou morte. Une chiffonnade de métal sert de parapet à chaque balcon, la façade ne comporte pas deux pierres taillées à l’identique, on est à l’exact opposé du style cubiste qui viendra quelques années plus tard, et des maisons de Mallet-Stevens ; on ne peut s’empêcher d’y retrouver les végétaux et les fruits du style manuélin portugais. Sur le toit en revanche les cheminées sont regroupées comme une armée de chevaliers teutoniques, étranges et brutaux.

Hundertwasser à Vienne allait jusqu’à forcer certains planchers à abandonner l’horizontale (qu’on ne trouve pas non plus beaucoup dans la Nature) ; ce n’est pas le cas chez Gaudi. Néanmoins quand on parcourt les pièces de la maison Milà on est par instants saisi de brefs vertiges, car il n’est pas aisé de se situer dans ces espaces où les dimensions sont fluctuantes.

Les réalisations de Gaudi sont-elles des expériences gratuites, des délires d’artiste, des préfigurations de la ville de demain ? Est-il Le Corbusier ou le facteur Cheval ?

Qu’importe. Il fait rêver, on s’étonne, on s’ébroue. Aussi, il inquiète.

Et que serait l’art s’il n’inquiétait pas ?